INTERRUPTION 6020-6022 (Pandémie mondiale)

 

 

 

TRAVAUX EN LOGE 6019

 

 

 

 

 

VIE ET MORT DES CIVILISATIONS

Gustave Le Bon
Psychologie des foules

1895

 

Quand l'édifice d'une civilisation est vermoulu, ce sont toujours les foules qui en amènent l'écroulement

 

 

Gustave Le Bon 1841-1931

Médecin, anthropologue, psychologue, sociologue

Né en 1841 à Nogent-le-Rotrou, où son père, Jean Marie Charles Le Bon, est conservateur des hypothèques, Gustave Le Bon fait ses études au lycée de Tours. Il entre ensuite à la faculté de médecine de Paris.

Il parcourt l’Europe, l'Asie et l'Afrique du Nord entre les années 1860 et 1804. Il écrit des récits de voyage, des ouvrages d’archéologie et d’anthropologie sur les civilisations de l’Orient et participe au comité d'organisation des expositions universelles. En 1879, il fait une entrée remarquée au sein de la Société d'anthropologie de Paris qui lui décerne l’année suivante le prix Godard.

En 1888, il démissionne et rompt tout contact avec cette société peu ouverte à ses approches psycho-sociologiques novatrices ; pour lui, « il n'y a pas de races pures dans les pays civilisés » et il entend le terme de « race », à l'instar de Taine ou Renan, comme un synonyme de « peuple », c'est-à-dire « un agrégat d'hommes appartenant au même milieu et partageant la même culture (langue, tradition, religion, histoire, coutumes vestimentaires, alimentaires, etc.) ».

« Les classifications uniquement fondées sur la couleur de la peau ou sur la couleur des cheveux n'ont guère plus de valeur que celles qui consisteraient à classer les chiens d'après la couleur ou la forme des poils, divisant, par exemple, ces derniers en chiens noirs, chiens blancs, chiens rouges, chiens frisés, etc. »

Au chapitre de la colonisation, Le Bon partage avec l’anthropologue Armand de Quatrefages une position hétérodoxe : le rôle de la puissance colonisatrice devait se borner à maintenir la paix et la stabilité, à prélever un tribut, à nouer ou à développer des relations commerciales, mais en aucun cas ne doit s’arroger le droit d’imposer sa civilisation à des populations réticentes. Le Bon ne soutient pas la théorie d’une hiérarchisation des civilisations, mais admet des différences au niveau des stades de développement.

Son premier grand succès de librairie en sciences sociales est la publication en 1894 des Lois psychologiques de l'évolution des peuples, ouvrage qui se réfère aux lois de l'évolution darwinienne en les étendant de la physiologie à la psycho-sociologie.

 

Psychologie sociale

 

En 1895, il publie son oeuvre principale, Psychologie des foules.

A partir de grands événements historiques, il décrit l'action des hommes par le seul fait qu'ils sont en groupe. Les principes qu'il expose dans cet ouvrage formeront les bases d'une nouvelle discipline scientifique : la psychologie sociale.

Un parallèle peut être fait entre Le Bon et Machiavel. Le Prince comme Psychologie des foules sont des œuvres que l’on pourrait qualifier de cyniques car elles décrivent des phénomènes (l’art de diriger les peuples ou celui de dominer une foule) de manière crue, sans connotation morale.

Elles furent reçues par leurs lecteurs comme des alertes pour prévenir les mauvais gouvernements (Le Prince) ou les dérives populistes et révolutionnaires (Psychologie des foules)

Elles furent aussi utilisées comme des manuels à l’usage de ceux qui les appliquent pour asservir et manipuler.

Le Bon soutient dès 1924 que la montée du fascisme en Italie n'était pas un phénomène isolé mais risquait au contraire de s’étendre, par le même mécanisme d’un meneur de foules prenant, à la faveur d’événements violents, les rênes du pouvoir et les confisquant ensuite à son seul profit.

Il est connu pour avoir été le premier penseur ayant discerné le danger de la mystique de la supériorité de la race aryenne et condamné par avance la montée du nazisme : « L’Allemand moderne est plus dangereux encore par ses idées que par ses canons »,

« Le dernier des Teutons reste convaincu de la supériorité de sa race et du devoir, qu’en raison de cette supériorité, il a d’imposer sa domination au monde. Cette conception donne évidemment à un peuple une grande force. Il faudra peut-être une nouvelle série de croisades pour la détruire. »

 « Les peuples ne se résignent pas à la défaite quand ils se croient supérieurs à leurs vainqueurs. Une tentative de revanche germanique peut donc être considérée comme un des plus sûr événements de la future Histoire. »

 

Etude des phénomènes révolutionnaires

 

PSYCHOLOGIE  DES FOULES, citations :

 

« La foule psychologique est un être provisoire, formé d'éléments hétérogènes qui pour un instant se sont soudés, absolument comme les cellules qui constituent un corps vivant forment par leur réunion un être nouveau manifestant des caractères fort différents de ceux que chacune de ces cellules possède »

« Quels que soient les sentiments, bons ou mauvais, manifestés par une foule, ils présentent ce double caractère d'être très simples et très exagérés. Sur ce point, comme sur tant d'autres, l'individu en foule se rapproche des êtres primitifs. Inaccessible aux nuances, il voit les choses en bloc et ne connaît pas les transitions... La simplicité et l'exagération des sentiments des foules font que ces dernières ne connaissent ni le doute ni l'incertitude. Elles vont tout de suite aux extrêmes. Le soupçon énoncé se transforme aussitôt en évidence indiscutable. Un commencement d'antipathie ou de désapprobation, qui, chez l'individu isolé, ne s'accentuerait pas, devient aussitôt haine féroce chez l'individu en foule »

« Les idées n'étant accessibles aux foules qu'après avoir revêtu une forme très simple, doivent, pour devenir populaires, subir souvent les plus complètes transformations. C'est surtout quand il s'agit d'idées philosophiques ou scientifiques un peu élevées, qu'on peut constater la profondeur des modifications qui leur sont nécessaires pour descendre de couche en couche jusqu'au niveau des foules. Ces modifications... sont toujours amoindrissantes et simplifiantes. Et c'est pourquoi, au point de vue social, il n'y a guère, en réalité, de hiérarchie des idées, c'est-à-dire d'idées plus ou moins élevées. Par le fait seul qu'une idée arrive aux foules et peut agir, si grande ou si vraie qu'elle ait été à son origine, elle est dépouillée de presque tout ce qui faisait son élévation et sa grandeur. D'ailleurs, au point de vue social, la valeur hiérarchique d'une idée est sans importance.»

« De même que pour les êtres chez qui le raisonnement n'intervient pas, l'imagination représentative des foules est très puissante, très active, et susceptible d'être vivement impressionnée. Les images évoquées dans leur esprit par un personnage, un événement, un accident, ont presque la vivacité des choses réelles. Les foules sont un peu dans le cas du dormeur dont la raison, momentanément suspendue, laisse surgir dans l'esprit des images d'une intensité extrême, mais qui se dissiperaient vite si elles pouvaient être soumises à la réflexion. Les foules, n'étant capables ni de réflexion ni de raisonnement, ne connaissent pas l'invraisemblable : or, ce sont les choses les plus invraisemblables qui sont généralement les plus frappantes. »

« Ce n'est pas le besoin de la liberté, mais celui de la servitude qui domine toujours dans l'âme des foules. Elles ont une telle soif d'obéir qu'elles se soumettent d'instinct à qui se déclare leur maître »

 

Influence

 

Le Bon participe activement à la vie intellectuelle française. En 1902, il crée la Bibliothèque de philosophie scientifique chez Flammarion, qui est un vrai succès d'édition, avec plus de 220 titres publiés et plus de deux millions de livres vendus à la mort de Le Bon en 1931. À partir de 1902 il organise une série de « déjeuners du mercredi » auxquels sont conviées des personnalités telles que Henri et Raymond Poincaré, Paul Valéry, Émile Picard, Camille Saint-Saëns, Marie Bonaparte, Aristide Briand, Henri Bergson, la comtesse Greffulhe, icône de la Belle-Époque et inspiratrice de Proust pour À la recherche du temps perdu.

En 2010, Psychologie des foules est choisi par Le Monde et Flammarion comme l'un des « 20 livres qui ont changé le monde ».

Les idées contenues dans Psychologie des foules jouèrent un rôle important au début du XXe siècle.

Si les praticiens du totalitarisme, Mussolini, Hitler, Staline et Mao, passent pour s'être inspirés (ou plus exactement, avoir détourné les principes) de Gustave Le Bon, beaucoup de républicains – Roosevelt, Clemenceau, Poincaré, Churchill, de Gaulle, etc. – s'en sont également inspirés.

Roosevelt  «  Je n'eus l’occasion de le rencontrer (Roosevelt) que deux mois avant la guerre, à un déjeuner qui lui était offert par mon éminent ami, Hanotaux, ancien ministre des Affaires étrangères. M. Roosevelt avait désigné lui-même les convives qu'il désirait voir à ses côtés. […] Après avoir parlé du rôle des idées dans l'orientation des grands conducteurs de peuples, Roosevelt, fixant sur moi son pénétrant regard, me dit d'une voix grave : — Il est un petit livre qui ne m'a jamais quitté dans tous mes voyages et qui resta toujours sur ma table pendant ma présidence. Ce livre est votre volume : Lois psychologiques de l'évolution des peuples. »

Charles de Gaulle emprunte dans son livre à la gloire de « l'homme de caractère » (Le Fil de l'épée) l'essentiel des thèses de Le Bon, tendant notamment à considérer la suggestion comme le fait élémentaire et irréductible expliquant tous les mystères de la domination.

Dans son ouvrage Psychologie collective et analyse du moi, paru en 1921, Freud s’appuie sur une lecture critique de Psychologie des foules, il y mentionne les travaux de Le Bon notamment sur « les modifications du Moi lorsqu’il est au sein d’un groupe agissant », et écrit « je laisse donc la parole à M. Le Bon. »

 

 

 

VIE ET MORT DES CIVILISATIONS

 

LA CONCLUSION DE PSYCHOLOGIE DES FOULES


« La création incessante de lois et de règlements restrictifs entourant des formalités les plus byzantines les moindres actes de la vie, a pour résultat fatal de rétrécir progressivement la sphère dans laquelle les citoyens peuvent se mouvoir librement.

 

Victimes de cette illusion qu'en multipliant les lois, l'égalité et la liberté se trouvent mieux assurées, les peuples acceptent chaque jour de plus pesantes entraves. Ce n'est pas impunément qu'ils les acceptent.

 

Habitués à supporter tous les jougs, ils finissent bientôt par les rechercher, et, perdre toute spontanéité et toute énergie. Ce ne sont plus que des ombres vaines, des automates passifs, sans volonté, sans résistance et sans force.

 

Mais les ressorts qu'il ne trouve plus en lui-même, l'homme est alors bien forcé de les chercher ailleurs. Avec l'indifférence et l'impuissance croissantes des citoyens, le rôle des gouvernements est obligé de grandir encore. Il leur faut tout entreprendre, tout diriger, tout protéger.

 

L'État devient alors un dieu tout-puissant. Mais l'expérience enseigne que le pouvoir de telles divinités ne fut jamais ni bien durable ni bien fort.

 

La restriction progressive de toutes les libertés chez certains peuples, malgré une licence qui leur donne l'illusion de les posséder, semble résulter de leur vieillesse tout autant que d'un régime quelconque. Elle constitue un des symptômes précurseurs de cette phase de décadence à laquelle aucune civilisation n'a pu échapper jusqu'ici.

 

Si l'on en juge par les enseignements du passé et par des symptômes éclatant de toutes parts, plusieurs de nos civilisations modernes sont arrivées à la période d'extrême vieillesse qui précède la décadence. Certaines évolutions semblent fatales pour tous les peuples, puisque l'on voit si souvent l'histoire en répéter le cours.

 

Il est facile de marquer sommairement les phases de ces évolutions. C'est avec leur résumé que se terminera notre ouvrage.

 

 

Si nous envisageons dans leurs grandes lignes la genèse de la grandeur et de la décadence des civilisations qui ont précédé la nôtre, que voyons-nous ?


A l'aurore de ces civilisations, une poussière d'hommes, d'origines variées, réunie par les hasards des migrations, des invasions et des conquêtes. De sangs divers, de langues et de croyances également diverses, ces hommes n'ont de lien commun que la loi à demi reconnue d'un chef.

 

Dans leurs agglomérations confuses se retrouvent au plus haut degré les caractères psychologiques des foules. Elles en ont la cohésion momentanée, les héroïsmes, les faiblesses, les impulsions et les violences. Rien de stable en elles. Ce sont des barbares.


Puis le temps accomplit son œuvre. L'identité de milieux, la répétition des croisements, les nécessités d'une vie commune agissent lentement. L'agglomération d'unités dissemblables commence à se fusionner et à former une race, c'est-à-dire un agrégat possédant des caractères et des sentiments communs, que l'hérédité fixera progressivement. La foule est devenue un peuple, et ce peuple va pouvoir sortir de la barbarie.


Il n'en sortira tout à fait pourtant que lorsque après de longs efforts, des luttes sans cesse répétées et d'innombrables recommencements, il aura acquis un idéal. Peu importe la nature de cet idéal. Que ce soit le culte de Home, la puissance d'Athènes ou le triomphe d'Allah, il suffira pour doter tous les individus de la race en voie de formation d'une parfaite unité de sentiments et de pensées.


C'est alors que peut naître une civilisation nouvelle avec ses institutions, ses croyances et ses arts. Entraînée par son rêve, la race acquerra successivement tout ce qui donne l'éclat, la force et la grandeur. Elle sera foule encore sans doute à certaines heures, mais, derrière les caractères mobiles et changeants des foules, se trouvera ce substratum solide, l'âme de la race, qui limite étroitement les oscillations d'un peuple et règle le hasard.


Mais, après avoir exercé son action créatrice, le temps commence cette oeuvre de destruction à laquelle n'échappent ni les dieux ni les hommes. Arrivée à un certain niveau de puissance et de complexité, la civilisation cesse de grandir, et, dès qu'elle ne grandit plus, elle est condamnée à décliner rapidement. L'heure de la vieillesse va sonner bientôt.


Cette heure inévitable est toujours marquée par l'affaiblissement de l'idéal qui soutenait l'âme de la race. A mesure que cet idéal pâlit, tous les édifices religieux, politiques ou sociaux dont il était l'inspirateur commencent à s'ébranler.


Avec l'évanouissement progressif de son idéal, la race perd de plus en plus ce qui faisait sa cohésion, son unité et sa force. L'individu peut croître en personnalité et en intelligence, mais en même temps aussi l'égoïsme collectif de la race est remplacé par un développement excessif de l'égoïsme individuel accompagné de l'affaissement du caractère et de l'amoindrissement des aptitudes à l'action.

 

Ce qui formait un peuple, une unité, un bloc, finit par devenir une agglomération d'individus sans cohésion et que maintiennent artificiellement pour quelque temps encore les traditions et les institutions.

 

C'est alors que divisés par leurs intérêts et leurs aspirations, ne sachant plus se gouverner, les hommes demandent à être dirigés dans leurs moindres actes, et que l'État exerce son influence absorbante.


Avec la perte définitive de l'idéal ancien, la race finit par perdre aussi son âme. Elle n'est plus qu'une poussière d'individus isolés et redevient ce qu'elle était à son point de départ : une foule.

 

Elle en présente tous les caractères transitoires sans consistance et sans lendemain. La civilisation n'a plus aucune fixité et tombe à la merci de tous les hasards. La plèbe est reine et les barbares avancent. La civilisation peut sembler brillante encore parce qu'elle conserve la façade extérieure créée par un long passé, mais c'est en réalité un édifice vermoulu que rien ne soutient plus et qui s'effondrera au premier orage.

 

Passer de la barbarie à la civilisation en poursuivant un rêve, puis décliner et mourir dès que ce rêve a perdu sa force, tel est le cycle de la vie d'un peuple. »


 

 

 

 

COMMENTAIRES DU CONFERENCIER

 

LES CIVILISATIONS ASCENDANTES

LA CHINE l’irrésistible ascension

 

LES CIVILISATIONS RESILIANTES

LA RUSSIE éternelle puissance

ISRAEL citadelle assiégée

l’IRAN vive les sanctions

 

LES CIVILISATIONS DECLINANTES

LES ETATS UNIS « pour résister soyons barbares »

L’EUROPE « après moi le déluge »

 

Fin de la conférence

 

 

 

 

 

 

ANNEXES

EXTRAITS PSYCHOLOGIE DES FOULES

 

L’ochlocratie (du grec ancien ὀχλοκρατία / okhlokratía, via le latin : ochlocratia) est un régime politique dans lequel la foule (okhlos) a le pouvoir d'imposer sa volonté  « Gouvernement par la foule, la multitude, la populace »

Ochlocratie n'est pas un synonyme de démocratie au sens de gouvernement par le peuple. Le terme foule, non le terme peuple, est employé ː il suggère dans un sens péjoratif la foule en tant que masse manipulable ou passionnelle. 

 

 

 

Exagération et simplisme des sentiments des foules



Les sentiments, bons ou mauvais, manifestés par une foule, présentent ce double caractère d'être très simples et très exagérés. Sur ce point, comme sur tant d'autres, l'individu en foule se rapproche des êtres primitifs. Inaccessible aux nuances, il voit les choses en bloc et ne connaît pas les transitions. Dans la foule, l'exagération d'un sentiment est fortifiée par le fait que, se propageant très vite par voie de suggestion et de contagion, l'approbation dont il devient l'objet accroît considérablement sa force.



La simplicité et l'exagération des sentiments des foules les préservent du doute et de l'incertitude. Comme les femmes, elles vont tout de suite aux extrêmes. Le soupçon énoncé se transforme aussitôt en évidence indiscutable. Un commencement d'antipathie ou de désapprobation, qui, chez l'individu isolé, resterait peu accentué, devient aussitôt une haine féroce chez l'individu en foule.



La violence des sentiments des foules est encore exagérée, dans les foules hétérogènes surtout, par l'absence de responsabilité. La certitude de l'impunité, d'autant plus forte que la foule est plus nombreuse et la notion d'un pouvoir momentané considérable dû au nombre, rendent possibles à la collectivité des sentiments et des actes impossibles à l'individu isolé. Dans les foules, l'imbécile, l'ignorant et l'envieux sont libérés du sentiment de leur nullité et de leur impuissance, que remplace la notion d'une force brutale, passagère, mais immense.



L'exagération, chez les foules, porte malheureusement souvent sur de mauvais sentiments, reliquat atavique des instincts de l'homme primitif, que la crainte du châtiment oblige l'individu isolé et responsable à refréner. Ainsi s'explique la facilité des foules à se porter aux pires excès.



Habilement suggestionnées, les foules deviennent capables d'héroïsme et de dévouement. Elles en sont même beaucoup plus capables que l'individu isolé. Nous aurons bientôt occasion de revenir sur ce point en étudiant la moralité des foules.



La foule n'étant impressionnée que par des sentiments excessifs, l'orateur qui veut la séduire doit abuser des affirmations violentes. Exagérer, affirmer, répéter, et ne jamais tenter de rien démontrer par un raisonnement, sont les procédés d'argumentation familiers aux orateurs des réunions populaires.



La foule réclame encore la même exagération dans les sentiments de ses héros. Leurs qualités et leurs vertus apparentes doivent toujours être amplifiées. Au théâtre, la foule exige du héros de la pièce des vertus, un courage, une moralité, qui ne sont jamais pratiqués dans la vie.



On a parlé avec raison de l'optique spéciale du théâtre. Il en existe une, sans doute, mais ses règles sont le plus souvent sans parenté avec le bon sens et la logique. L'art de parler aux foules est d'ordre inférieur, mais exige des aptitudes toutes spéciales. On s'explique mal parfois à la lecture le succès de certaines pièces. Les directeurs des théâtres, quand ils les reçoivent, sont eux-mêmes généralement très incertains de la réussite, car pour juger, il leur faudrait se transformer en foule. Si nous pouvions entrer dans les développements, il serait facile de montrer encore l'influence prépondérante de la race. La pièce de théâtre qui enthousiasme la foule dans un pays reste parfois sans aucun succès dans un autre ou n'obtient qu'un succès d'estime et de convention, parce qu'elle ne met pas en jeu des ressorts capables de soulever son nouveau publie.



Inutile d'ajouter que l'exagération des foules porte seulement sur les sentiments, et en aucune façon sur l'intelligence. Par le fait seul que l'individu est en foule, son niveau intellectuel, je l'ai déjà montré, baisse considérablement. M. Tarde l'a égale-ment constaté en opérant ses recherches sur les crimes des foules.

 C'est donc uniquement dans l'ordre sentimental que les foules peuvent monter très haut ou descendre, au contraire, très bas.

 

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Impulsivité, mobilité et irritabilité des foules



La foule, avons-nous dit en étudiant ses caractères fondamentaux, est conduite presque exclusivement par l'inconscient. Ses actes sont beaucoup plus sous l'influence de la moelle épinière que sous celle du cerveau. Les actions accomplies peuvent être parfaites quant à leur exécution, mais, le cerveau ne les dirigeant pas, l'individu agit suivant les hasards de l'excitation. La foule, jouet de tous les stimulants extérieurs, en reflète les incessantes variations. Elle est donc esclave des impulsions reçues. L'individu isolé peut être soumis aux mêmes excitants que l'homme en foule ; mais sa raison lui montrant les inconvénients d'y céder, il n'y cède pas. On peut physiologiquement définir ce phénomène en disant que l'individu isolé possède l'aptitude à dominer ses réflexes, alors que la foule en est dépourvue.



Les impulsions diverses auxquelles obéissent les foules pourront être, suivant les excitations, généreuses ou cruelles, héroïques ou pusillanimes, mais elles seront toujours tellement impérieuses que l'intérêt de la conservation lui-même s'effacera devant elles.



Les excitants susceptibles de suggestionner les foules étant variés, et ces dernières y obéissant toujours, elles sont extrêmement mobiles. On les voit passer en un instant de la férocité la plus sanguinaire à la générosité ou à l'héroïsme le plus absolu. La foule est aisément bourreau, mais non moins aisément martyre. C'est de son sein qu'ont coulé les torrents de sang exigés pour le triomphe de chaque croyance. Inutile de remonter aux âges héroïques pour voir de quoi les foules sont capables. Elles ne marchandent jamais leur vie dans une émeute, et il y a peu d'années qu'un général, devenu subitement populaire, eût facilement trouvé cent mille hommes prêts à se faire tuer pour sa cause.



Rien donc ne saurait être prémédité chez les foules. Elles peuvent parcourir successivement la gamme des sentiments les plus contraires, sous l'influence des excitations du moment. Elles sont semblables aux feuilles que l'ouragan soulève, disperse en tous sens, puis laisse retomber. L'étude de certaines foules révolutionnaires nous fournira quelques exemples de la variabilité de leurs sentiments.



Cette mobilité des foules les rend très difficiles à gouverner, surtout lorsqu'une partie des pouvoirs publics est tombée entre leurs mains. Si les nécessités de la vie quotidienne ne constituaient une sorte de régulateur invisible des événements, les démocraties ne pourraient guère subsister. Mais les foules qui veulent les choses avec frénésie, ne les veulent pas bien longtemps. Elles sont aussi incapables de volonté durable que de pensée.



La foule n'est pas seulement impulsive et mobile. Comme le sauvage, elle n'admet pas d'obstacle entre son désir et la réalisation de ce désir, et d'autant moins que le nombre lui donne le sentiment d'une puissance irrésistible. Pour l'individu en foule, la notion d'impossibilité disparaît. L'homme isolé sent bien qu'il ne pourrait à lui seul incendier un palais, piller un magasin ; la tentation ne lui en vient donc guère à l'esprit. Faisant partie d'une foule, il prend conscience du pouvoir que lui confère le nombre, et à la première suggestion de meurtre et de pillage il cédera immédiatement. L'obstacle inattendu sera brisé avec frénésie. Si l'organisme humain permettait la perpétuité de la fureur, on pourrait dire que l'état normal de la foule contrariée est la fureur.



Dans l'irritabilité des foules, leur impulsivité et leur mobilité, ainsi que dans tous les sentiments populaires que nous aurons à étudier, interviennent toujours les caractères fondamentaux de la race. Ils constituent le sol invariable sur lequel germent nos sentiments. Les foules sont irritables et impulsives, sans doute, mais avec de grandes variations de degré. La différence entre une foule latine et une foule anglo-saxonne est, par exemple, frappante. Les faits récents de notre histoire jettent une vive lueur sur ce point. En 1870, la publication d'un simple télégramme relatant une insulte supposée suffit pour déterminer une explosion de fureur dont sortit immédiatement une guerre terrible. Quelques années plus tard, l'annonce télégraphique d'un insignifiant échec à Langson provoqua une nouvelle explosion qui amena le renversement instantané du gouvernement. Au même moment, l'échec beaucoup plus grave d'une expédition anglaise devant Khartoum ne produisit en Angleterre qu'une faible émotion, et aucun ministre ne fut changé. Les foules sont partout féminines, mais les plus féminines de toutes sont les foules latines. Qui s'appuie sur elles peut monter très haut et très vite, mais en côtoyant sans cesse la roche Tarpéienne et avec la certitude d'en être précipité un jour.

 

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L'autoritarisme et l'intolérance 

 

constituent pour les foules des sentiments très clairs, qu'elles supportent aussi facilement qu'elles les pratiquent. Elles respectent la force et sont médiocrement impressionnées par la bonté, facilement considérée comme une forme de la faiblesse. Leurs sympathies n'ont jamais été aux maîtres débonnaires, mais aux tyrans qui les ont vigoureusement dominées. C'est toujours à eux qu'elles dressent les plus hautes statues. Si elles foulent volontiers à leurs pieds le despote renversé, c'est parce qu'ayant perdu sa force, il rentre dans la catégorie des faibles qu'on méprise et ne craint pas. Le type du héros cher aux foules aura toujours la structure d'un César. Son panache les séduit, son autorité leur impose et son sabre leur fait peur.


Toujours prête à se soulever contre une autorité faible, la foule se courbe avec servilité devant une autorité forte. Si l'action de l'autorité est intermittente, la foule, obéissant toujours à ses sentiments extrêmes, passe alternativement de l'anarchie à la servitude, et de la servitude à l'anarchie.



Ce serait d'ailleurs méconnaître la psychologie des foules que de croire à la prédominance chez elles des instincts révolutionnaires. Leurs violences seules nous illusionnent sur ce point. Les explosions de révolte et de destruction sont toujours très éphémères. Elles sont trop régies par l'inconscient, et trop soumises par conséquent à l'influence d'hérédités séculaires, pour ne pas se montrer extrêmement conservatrices. 

 

 

Abandonnées à elles-mêmes, on les voit bientôt lasses de leurs désordres se diriger d'instinct vers la servitude. Les plus fiers et les plus intraitables des Jacobins acclamèrent énergiquement Bonaparte, quand il supprima toutes les libertés et fit durement sentir sa main de fer.


 

 

 

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L’imagination des foules



C'est sur l'imagination populaire que sont fondées la puissance des conquérants et la force des États. En agissant sur elles, on entraîne les foules. Tous les grands faits historiques, la création du Bouddhisme, du Christianisme, de l'Islamisme, la Réforme, la Révolution et de nos jours l'invasion menaçante du Socialisme sont les conséquences directes ou lointaines d'impressions fortes produites sur l'imagination des foules.



Aussi, les grands hommes d'État de tous les âges et de tous les pays, y compris les plus absolus despotes, ont-ils considéré l'imagination populaire comme le soutien de leur puissance. Jamais ils n'ont essayé de gouverner contre elle. « C'est en me faisant catholique, disait Napoléon au Conseil d'État, que j'ai fini la guerre de Vendée; en me faisant musulman que je me suis établi en Égypte, en me faisant ultramontain que j'ai gagné les prêtres en Italie. Si je gouvernais un peuple de Juifs, je rétablirais le temple de Salomon. » Jamais, peut-être, depuis Alexandre et César, aucun grand homme n'a mieux compris comment l'imagination des foules doit être impressionnée. Sa préoccupation constante fut de la frapper. Il y songeait dans ses victoires, dans ses harangues, dans ses discours, dans tous ses actes. A son lit de mort il y songeait encore.

Comment impressionner l'imagination des foules? Nous le verrons bientôt. Disons dès maintenant que des démonstrations destinées à influencer l'intelligence et la raison seraient incapables d'atteindre ce but. Antoine n'eut pas besoin d'une rhétorique savante pour ameuter le peuple contre les meurtriers de César. Il lui lut son testament et lui montra son cadavre.



Tout ce qui frappe l'imagination des foules se présente sous forme d'une image saisissante et nette, dégagée d'interprétation accessoire, ou n'ayant d'autre accompagnement que quelques faits merveilleux : une grande victoire, un grand miracle, un grand crime, un grand espoir. Il importe de présenter les choses en bloc, et sans jamais en indiquer la genèse. Cent petits crimes ou cent petits accidents ne frapperont aucunement l'imagination des foules; tandis qu'un seul crime considérable, une seule catastrophe, les frapperont profondément, même avec des résultats infiniment moins meurtriers que les cent petits accidents réunis. La grande épidémie d'influenza qui fit périr, à Paris, cinq mille personnes en quelques semaines, frappa peu l'imagination populaire. Cette véritable hécatombe ne se traduisait pas, en effet, par quelque image visible, mais uniquement par les indications hebdomadaires de la statistique. Un accident qui, au lieu de ces cinq mille personnes, en eût seulement fait périr cinq cents, le même jour, sur une place publique, par un événement bien visible, la chute de la tour Eiffel, par exemple, aurait produit sur l'imagination une impression immense. La perte possible d'un transatlantique qu'on supposait, faute de nouvelles, coulé en pleine mer, frappa profondément pendant huit jours l'imagination des foules. Or, les statistiques officielles montrent que dans la même année un millier de grands bâtiments se perdirent. De ces pertes successives, bien autrement importantes comme destruction de vies et de marchandises, les foules ne se préoccupèrent pas un seul instant.



Ce ne sont donc pas les faits en eux-mêmes qui frappent l'imagination populaire, mais bien la façon dont ils se présentent. Ces faits doivent par condensation, si je puis m'exprimer ainsi, produire une image saisissante qui remplisse et obsède l'esprit. Connaître l'art d'impressionner l'imagination des foules c'est connaître l'art de les gouverner.



 
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Les images, les mots et les formules



En étudiant l'imagination des foules, nous avons vu qu'elles sont impressionnées surtout par des images. Si l'on ne dispose pas toujours de ces images, il est possible de les évoquer par l'emploi judicieux des mots et des formules. Maniés avec art, ils possèdent vraiment la puissance mystérieuse que leur attribuaient jadis les adeptes de la magie. Ils provoquent dans l'âme des multitudes les plus formidables tempêtes, et savent aussi les calmer. On élèverait une pyramide plus haute que celle du vieux Khéops avec les seuls ossements des victimes de la puissance des mots et des formules.



La puissance des mots est liée aux images qu'ils évoquent et tout à fait indépendante de leur signification réelle. Ceux dont le sens est le plus mal défini possèdent parfois le plus d'action. Tels, par exemple, les termes: démocratie, socialisme, égalité, liberté, etc., dont le sens est si vague que de gros volumes ne suffisent pas à le préciser. Et pourtant une puissance vraiment magique s'attache à leurs brèves syllabes, comme si elles contenaient la solution de tous les problèmes. Ils synthétisent des aspirations inconscientes variées et l'espoir de leur réalisation.



La raison et les arguments ne sauraient lutter contre certains mots et certaines formules. On les prononce avec recueillement devant les foules; et, tout aussitôt, les visages deviennent respectueux et les fronts s'inclinent. Beaucoup les considèrent comme des forces de la nature, des puissances surnaturelles. Ils évoquent dans les âmes des images grandioses et vagues, mais le vague même qui les estompe augmente leur mystérieuse puissance. On peut les comparer à ces divinités redoutables cachées derrière le tabernacle et dont le dévot n'approche qu'en tremblant.



Les images évoquées par les mots étant indépendantes de leur sens, varient d'âge en âge, de peuple à peuple, sous l'identité des formules. A certains mots s'attachent transitoirement certaines images: le mot n'est que le bouton d'appel qui les fait apparaître.



Tous les mots et toutes les formules ne possèdent pas la puissance d'évoquer des images; et, il en est qui, après en avoir évoqué, s'usent et ne réveillent plus rien dans l'esprit. Ils deviennent alors de vains sons, dont l'utilité principale est de dispenser celui qui les emploie de l'obligation de penser. Avec un petit stock de formules et de lieux communs appris dans la jeunesse, nous possédons tout ce qu'il faut pour traverser la vie sans la fatigante nécessité d'avoir à réfléchir.



Aussi, quand les foules, à la suite de bouleversements politiques, de changements de croyances, finissent par professer une antipathie profonde pour les images évoquées par certains mots, le premier devoir du véritable homme d'État est de changer ces mots sans, bien entendu, toucher aux choses en elles-mêmes. Ces dernières sont trop liées à une constitution héréditaire pour pouvoir être transformées. Le judicieux Tocqueville fait remarquer que le travail du Consulat et de l'Empire consista surtout à habiller de mots nouveaux la plupart des institutions du passé, à remplacer par conséquent des mots évoquant de fâcheuses images dans l'imagination par d'autres dont la nouveauté empêchait de pareilles évocations. La taille est devenue contribution foncière; la gabelle, l'impôt du sel ; les aides, contributions indirectes et droit réunis; la taxe des maîtrises et jurandes s'est appelée patente, etc.



Une des fonctions les plus essentielles des hommes d'État consiste donc à baptiser de mots populaires, ou au moins neutres, les choses détestées des foules sous leurs anciens noms. La puissance des mots est si grande qu'il suffit de termes bien choisis pour faire accepter les choses les plus odieuses. Taine remarque justement que c'est en invoquant la liberté et là fraternité, mots très populaires alors, que les Jacobins ont pu « installer un despotisme digne du Dahomey, un tribunal pareil à celui de l'Inquisition, des hécatombes humaines semblables à celles de l'ancien Mexique ». L'art des gouvernants, comme celui des avocats, consiste principalement à savoir manier les mots. Art difficile, car, dans une même société, les mêmes mots ont le plus souvent des sens différents pour les diverses couches sociales. Elles emploient en apparence les mêmes mots; mais ne parlent pas la même langue.



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Les moyens d’action des meneurs



Quand il s'agit de faire pénétrer lentement des idées et des croyances dans l'esprit des foules - les théories sociales modernes, par exemple - les méthodes des meneurs sont différentes. Ils ont principalement recours aux trois procédés suivants: l'affirmation, la répétition, la contagion. L'action en est assez lente, mais les effets durables.



L'affirmation pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve, constitue un sûr moyen de faire pénétrer une idée dans l'esprit des foules. Plus l'affirmation est concise, dépourvue de preuves et de démonstration, plus elle a d'autorité. Les livres religieux et les codes de tous les âges ont toujours procédé par simple affirmation. Les hommes d'État appelés à défendre une cause politique quelconque, les industriels propageant leurs produits par la publicité, connaissent la valeur de l'affirmation.



Cette dernière n'acquiert cependant d'influence réelle qu'à la condition d'être constamment répétée, et le plus possible, dans les mêmes termes, Napoléon disait qu'il n'existe qu'une seule figure sérieuse de rhétorique, la répétition. La chose affirmée arrive, par la répétition, à s'établir dans les esprits au point d'être acceptée comme une vérité démontrée.



Lorsqu'une affirmation a été suffisamment répétée, avec unanimité dans la répétition, comme cela arrive pour certaines entreprises financières achetant tous les concours, il se forme ce qu'on appelle un courant d'opinion et le puissant mécanisme de la contagion intervient. Dans les foules, les idées, les sentiments, les émotions, les croyances possèdent un pouvoir contagieux aussi intense que celui des microbes. Ce phénomène s'observe chez les animaux eux-mêmes dès qu'ils sont en foule. Le tic d'un cheval dans une écurie est bientôt imité par les autres chevaux de la même écurie. Une frayeur, un mouvement désordonné de quelques moutons s'étend bientôt à tout le troupeau. La contagion des émotions explique la soudaineté des paniques. Les désordres cérébraux, comme la folie, se propagent aussi par la contagion. On sait combien est fréquente l'aliénation chez les médecins aliénistes. On cite même des formes de folie, l'agoraphobie, par exemple, communiquées de l'homme aux animaux.



Si les opinions propagées par l'affirmation, la répétition et la contagion, possèdent une grande puissance, c'est qu'elles finissent par acquérir ce pouvoir mystérieux nommé prestige.



Tout ce qui a dominé dans le monde, les idées ou les hommes, s'est imposé principalement par la force irrésistible qu'exprime le mot prestige. Nous saisissons tous le sens de ce terme, mais on l'applique de façons trop diverses pour qu'il soit facile de le définir. Le prestige peut comporter certains sentiments tels que l'admiration et la crainte qui parfois même en sont la base, mais il peut parfaitement exister sans eux. Des êtres morts, et par conséquent que nous ne saurions craindre, Alexandre, César, Mahomet, Bouddha, possèdent un prestige considérable. D'un autre côté, certaines fictions que nous n'admirons pas, les divinités monstrueuses des temples souterrains de l'Inde, par exemple, nous paraissent pourtant revêtues d'un grand prestige.



Le prestige est en réalité une sorte de fascination qu'exerce sur notre esprit un individu, une oeuvre ou une doctrine. Cette fascination paralyse toutes nos facultés critiques et remplit notre âme d'étonnement et de respect. Les sentiments alors provoqués sont inexplicables, comme tous les sentiments, mais probablement du même ordre que la suggestion subie par un sujet magnétisé. Le prestige est le plus puissant ressort de toute domination. Les dieux, les rois et les femmes n'auraient jamais régné sans lui.

 


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Les foules dites criminelles



Les foules tombant, après une certaine période d'excitation, à l'état de simples automates inconscients menés par des suggestions, il semble difficile de les qualifier en aucun cas de criminelles. Je conserve cependant ce qualificatif erroné parce qu'il a été consacré par des recherches psychologiques. Certains actes des foules sont assu-rément criminels considérés en eux-mêmes, mais alors au même titre que l'acte d'un tigre dévorant un Hindou, après l'avoir d'abord laissé déchiqueter par ses petits pour les distraire.



Les crimes des foules résultent généralement d'une suggestion puissante, et les individus qui y ont pris part sont persuadés ensuite avoir obéi à un devoir. Tel n'est pas du tout le cas du criminel ordinaire.



L'histoire des crimes commis par les foules met en évidence ce qui précède,



On peut citer comme exemple typique le meurtre du gouverneur de la Bastille, M. de Launay. Après la prise de cette forteresse, le gouverneur, entouré d'une foule très excitée, recevait des coups de tous côtés. On proposait de le pendre, de lui couper la tête, ou de l'attacher à la queue d'un cheval. En se débattant, il frappa par mégarde d'un coup de pied l'un des assistants. Quelqu'un proposa, et sa suggestion fut accla-mée aussitôt par la foule, que l'individu atteint coupât le cou au gouverneur.



« Celui-ci, cuisinier sans place, demi-badaud qui est allé à la Bastille pour voir ce qui s'y passait, juge que, puisque tel est l'avis général, l'action est patriotique, et croit même mériter une médaille en détruisant un monstre. Avec un sabre qu'on lui prête, il frappe sur le col nu ; mais le sabre mal affilé ne coupant pas, il tire de sa poche un petit couteau à manche noir et (comme, en sa qualité de cuisinier, il sait travailler les viandes) il achève heureusement l'opération. »



On voit clairement ici le mécanisme précédemment indiqué. Obéissance à une suggestion d'autant plus puissante qu'elle est collective, convic¬tion chez le meurtrier d'avoir commis un acte fort méritoire, et conviction naturelle puisqu'il a pour lui l'approbation unanime de ses concitoyens. Un acte semblable peut être légalement, mais non psychologiquement, qualifié de criminel.



Les caractères généraux des foules dites criminelles sont exactement ceux que nous avons constatés chez toutes les foules : suggestibilité, crédulité, mobilité, exagé-ration des sentiments bons ou mauvais, manifestation de certaines formes de moralité, etc.



Nous retrouverons tous ces caractères chez une des foules qui laissèrent un des plus sinistres souvenirs de notre histoire : les septembriseurs. Elle présente d'ailleurs beaucoup d'analogie avec celles qui firent la Saint-Barthélemy. J'emprunte les détails du récit à Taine, qui les a puisés dans les mémoires du temps.

On ne sait pas exactement qui donna l'ordre ou suggéra de vider les prisons en massacrant les prisonniers. Que ce soit Danton, comme cela parait probable, ou tout autre, peu importe; le seul fait intéressant pour nous est celui de la suggestion puis-sante reçue par la foule chargée du massacre.



L'armée des massacreurs comprenait environ trois cents personnes, et constituait le type parfait d'une foule hétérogène. A part un très petit nombre de gredins profes-sionnels, elle se composait surtout de boutiquiers et d'artisans de corps d'états divers : cordonniers, serruriers, perruquiers, maçons, employés, commissionnaires, etc. Sous l'influence de la suggestion reçue, ils sont, comme le cuisinier cité plus haut, parfaite-ment convaincus d'accomplir un devoir patriotique. Ils remplissent une double fonc-tion, juges et bourreaux, et ne se considèrent en aucune façon comme des criminels.



Pénétrés de l'importance de leur rôle, ils commencent par former une sorte de tribunal, et immédiatement apparaissent l'esprit simpliste et l'équité non moins simpliste des foules. Vu le nombre considérable des accusés, on décide d'abord que les nobles, les prêtres, les officiers, les serviteurs du roi, c'est-à-dire tous les individus dont la profession seule est une preuve de culpabilité aux yeux d'un bon patriote, seront massacrés en tas sans qu'il soit besoin de décision spéciale. On jugera les autres sur la mine et la réputation. La conscience rudimentaire de la foule étant ainsi satisfaite, elle va pouvoir procéder légalement au massacre et donner libre cours aux instincts de férocité dont j'ai montré ailleurs la genèse, et que les collectivités ont le pouvoir de développer à un haut degré. Ils n'empêcheront pas du reste - ainsi que cela est la règle dans les foules - la manifestation concomitante d'autres sentiments contraires, tels qu'une sensibilité souvent aussi extrême que la férocité.



« Ils ont la sympathie expansive et la sensibilité prompte de l'ouvrier parisien. A l'Abbaye, un fédéré, apprenant que depuis vingt-six heures on avait laissé les détenus sans eau, voulait absolument exterminer le guichetier négligent, et l'eût fait sans les supplications des détenus eux-mêmes. Lorsqu'un prisonnier est acquitté (par leur tribunal improvisé), gardes et tueurs, tout le monde l'embrasse avec transport, on applaudit à outrance », puis on retourne tuer les autres. Pendant le massacre une aimable gaieté ne cesse de régner. Ils dansent et chantent autour des cadavres, dis-posent des bancs « pour les dames » heureuses de voir tuer des aristocrates. Ils continuent aussi à manifester une équité spéciale. Un tueur s'étant plaint, à l'Abbaye, que les dames placées un peu loin voient mal, et que quelques assistants seuls ont le plaisir de frapper les aristocrates, ils se rendent à la justesse de cette observation, et décident de faire passer lentement les victimes entre deux haies d'égorgeurs qui ne pourront frapper qu'avec le dos du sabre, afin de prolonger le supplice. A la force les victimes sont mises entièrement nues, déchiquetées pendant une demi-heure ; puis, quand tout le monde a bien vu, on les achève en leur ouvrant le ventre.



Les massacreurs sont d'ailleurs fort scrupuleux, et manifestent la moralité dont nous avons déjà signalé l'existence au sein des foules. Ils rapportent sur la table des comités l'argent et les bijoux des victimes.



Dans tous leurs actes on retrouve toujours ces formes rudimentaires de raisonne-ment, caractéristiques de l'âme des foules. C'est ainsi qu'après l'égorgement des douze ou quinze cents ennemis de la nation, quelqu'un fait observer, et immédiate¬ment sa suggestion est acceptée, que les autres prisons, contenant des vieux men¬diants, des vagabonds, des jeunes détenus, renferment en réalité des bouches inutiles, dont il serait bon de se débarrasser. D'ailleurs figurent certainement parmi eux des ennemis du peuple, tels, par exemple, qu'une certaine dame Delarue, veuve d'un empoisonneur : « Elle doit être furieuse d'être en prison ; si elle pouvait, elle mettrait le feu à Paris ; elle doit l'avoir dit, elle l'a dit. Encore un coup de balai. » La démons¬tration paraît évidente, et tout est massacré en bloc, y compris une cinquantaine d'enfants de douze à dix-sept ans qui, d'ailleurs, eux-mêmes, auraient pu devenir des ennemis de la nation et devaient par conséquent être supprimés.



Après une semaine de travail, toutes ces opérations étaient terminées, et les massacreurs purent songer au repos. Intimement persuadés qu'ils avaient bien mérité de la patrie, ils vinrent réclamer une récompense aux autorités ; les plus zélés exigèrent même une médaille.



L'histoire de la Commune de 1871 nous offre plusieurs faits analogues. L'influence grandissante des foules et les capitulations successives des pouvoirs devant elles en fourniront certainement bien d'autres.

 

 

 

 

 
Réflexions sur l'Abolition de l'esclavage
Deuxième partie

 

 

A la gloire du G.A.D.L.U., Mes V. M. et tous mes FF... en vos grades et qualités,


Lors de ma dernière planche sur l'abolition de l'esclavage, nous avions pu découvrir que la prise de conscience au XVIII iéme siècle de l'inhumanité de cette exploitation des hommes entre eux avait été fondamentale dans l'abolition de cette pratique universelle et séculaire. Nous avions également constaté l'importance de la morale chrétienne et l'influence des philosophes des lumières dans ce combat contre l'esclavage. Nombreux furent les Francs-Maçons qui s'impliquèrent dans cette lutte même si des bateaux armés par des négociants du Havre, de Nantes ou de Bordeaux s'appelèrent : • Le Temple de Salomon, • Les Trois Frères, • La Fidélité • l'Atlas • le Franc Maçon... qui disparut en mer avec toute sa "cargaison". Châtiment de Dieu ou sinistre présage ?
 
Par la suite, au long de mes lectures, j'ai découvert, que cette page d'histoire était plus complexe que celle présentée actuellement par un grand nombre de nos contemporains, le plus souvent animé par des arrière-pensées politiques entraînant  à des simplifications, voire des raccourcis simplistes dans leurs analyses. . Ces dernières années, les commémorations célébrant les dates anniversaire de l'abolition de l'esclavage ont fleuri, répandant dans les médias des discours rappelant ceux déjà entendus quelques années auparavant lors des mêmes cérémonies sur la Révolution française et dont l'impartialité me semblait déjà totalement absente et la vérité bafouée. A la recherche d'une approche la plus objective possible, sur les causes et le déroulé de cette première période de mesures pour l'abolition de l'esclavage je n'ai pu trouvé dans tous les articles que j'ai lu aucune réponse me satisfaisant. En désespoir de cause, je suis revenu en arrière et j'ai décidé d'analyser les principaux faits classés par ordre chronologique et, essayer d'en tirer quelques réflexions. Revenons en 1789. La Révolution dite des droits de l’homme, proclamant l’universalité de ces droits, pouvait-elle ignorer l’existence d’esclaves sur les territoires relevant de la souveraineté française ? Et bien contrairement à ce que nous pourrions croire, l’Assemblée constituante (I789-I791) ne porta pas la moindre atteinte au système colonial esclavagiste même si Mirabeau, Brissot ou l'abbé Grégoire présentaient régulièrement des doléances pour y mettre fin.
En fait, ce fut un enchaînement d'événements aux causes multiples qui participa à l'extension des droits humains aux esclaves.
Dès les manifestations de 1789, Outre-mer, la Révolution fut reprise par des colons qui virent dans ses principes le moyen politique de briser la tutelle de la métropole sur leurs activités. N'ayant aucun moyen de se battre si loin et, pour ainsi dire «d'autres chats à fouetter», l’Assemblée constituante finit par donner toutes les libertés octroyées aux citoyens métropolitains aux colons, en excluant bien évidemment les libres de couleur et plus encore les esclaves. Elle accepta la création d'assemblées coloniales blanches dotées de larges pouvoirs et par le décret du 8 mars 1790,  légalisa ces assemblées coloniales, consacrant le principe du gouvernement autonome et le racisme institutionnalisé.
N'acceptant pas cette situation, fin 1790, des mulâtres se révoltèrent, montrant à l’opinion française que les  grands colons ne représentaient pas à eux seuls les colonies, mais peut-être qu’ils en étaient «  l’aristocratie ». Cependant, dans un premier temps, les invocations à la « liberté », habilement instrumentalisées par les partisans du statu quo colonial, représentés à Paris par le Club Massiac, un groupe de pression auprès de l'Assemblée constituante, persuadèrent la majorité des députés de maintenir en l'état l'esclavage.   
En 1791, la révolte s'amplifia pour atteindre la plus grande île des Antilles, St Domingue où, les querelles entre Colons - planteurs, bien représentés à l'assemblée coloniale, qui souhaitaient préserver les liens avec la France, et les « petits Blancs ››, dont les revendications étaient défendues par l'assemblée séparatiste de Saint-Marc, une ville de la province de l'Ouest, dégénérèrent en affrontements et prirent en plusieurs endroits 1'allure d'une véritable guerre civile. Les libres de couleur, dont le statut était l'un des enjeux du débat, devinrent acteurs du conflit ; dans le Nord, Ogé et Chavannes, deux propriétaires mulâtres, lancèrent leurs partisans dans une insurrection armée.
Comme eux, nombre de petits planteurs blancs considérèrent alors que le ralliement des gens libres de couleur à un « front des propriétaires ›› était la seule façon de maintenir le système esclavagiste, ébranlé par la révolte servile et se joignirent aux insurgés.
Cette révolte eut un retentissement particulier parce qu'elle frappait au cœur de la prospérité coloniale, détruisant les riches plantations de la grande plaine du Nord qui en étaient la source principale. Les troupes coloniales intervinrent, capturèrent et mirent à mort dans des conditions atroces, le 26 février 1791 les deux rebelles. Ce dénouement tragique incita les mulâtres du Sud à prendre les armes à leur tour. Ils entraînèrent avec eux les esclaves qui se révoltèrent en nombre durant l'été 1791.
Le pouvoir colonial était totalement affaibli par ses divisions internes et par la défection des libres de couleur les plus politisés, dont un certain nombre finit par rejoindre les esclaves en révolte. Tel fut le cas des chefs mulâtres du Sud, comme Toussaint Louverture, un noir affranchi devenu propriétaire, qui rejoignit les rangs des insurgés avec de nombreux de ses partisans quelques mois après l'incendie de la plaine du nord en novembre 1791, ôtant à l'autorité coloniale toute capacité de riposte armée et judiciaire.  
Pendant ce temps, à Paris, alimentés par les nouvelles des Antilles, les Amis des Noirs reprirent leurs actions en faveur de l'Abolition de l'Esclavage et firent évoluer l'Assemblée constituante dans leur sens. Le 15 mai 1791, les députés adoptent, après un débat houleux entre l'abbé Grégoire, Pétion et Robespierre, favorables aux droits politiques pour les libres de couleur, et Barnave, Moreau de Saint-Méry et l'abbé Maury, favorables aux privilèges des colons blancs, un décret qui accorde la citoyenneté aux gens de couleur, nés de parents libres. Ce décret fut abrogé le 24 septembre suivant pour être finalement élargi par la nouvelle Assemblée législative grâce aux Amis des Noirs le 4 avril 1792 : l'égalité des droits politiques est pleinement accordée aux libres de couleur.
Cette décision intervenant dans une situation de guerre civile entraîna dans les Antilles l'exil d'un grand nombre de maîtres blancs avec dans leur immense majorité, leurs esclaves. Ils diffusèrent dans tout l'espace Caraïbe les structures de l'économie de plantation, mirent en valeur de nouveaux espaces sur le modèle du «paradigme sucrier›› ; la Louisiane, Cuba, la Jamaïque, les rives de la vice-royauté hispanique de la Nouvelle-Grenade puis le sud-est des États-Unis. Ces mouvements de population s'inscrivent dans une démographie américaine caractérisée par une forte mobilité. Ces départs s'apparentèrent au phénomène de l'émigration dans la France révolutionnaire : fuite devant l'insécurité, recherche de la protection des troupes anglaises, proscriptions politiques. À SaintDomingue et à la Guadeloupe se produisirent d'importants transferts de propriétés, les biens des émigrés étant placés sous séquestre, souvent affermés. Les émigrés formèrent d'importantes colonies urbaines, particulièrement aux États-Unis (Philadelphie, Charleston, ….).
Les petits colons qui étaient restés sur leurs terres, prirent contact avec les Anglais, pour une protection militaire, la garantie du maintien de l'esclavage et du préjugé de couleur, la liberté commerciale. Par ailleurs, l'Assemblée dépêcha des commissaires civils (Sonthonax, Polverel) avec pour instruction de faire appliquer le décret sur légalité civile sans toucher à la question de l'esclavage. Mais, devant l'anarchie croissante et surtout la détermination des autonomistes blancs d'ouvrir les principaux ports aux Anglais, les commissaires en arrivèrent bien vite à la conclusion que l'unique voie pour conserver la colonie à la République était de rallier les troupes d'anciens esclaves réfugiés dans la partie espagnole de la colonie en proclamant l'abolition immédiate de l'esclavage. L'autorité militaire se délitait ; le gouverneur Galbaud fit cause commune avec les colons, le commandant du corps expéditionnaire, Laveaux, resta fidèle aux commissaires. En juin 1793, les autonomistes ouvrirent plusieurs ports aux Anglais. Le 29 août, Sonthonax proclama l'abolition immédiate de l'esc1avage dans le nord de la colonie, suivi par Polverel dans l'ouest et le sud.
Une résistance isolée à l'occupation anglaise, se maintint : Laveaux, dans le nord-ouest, les chefs mulâtres Rigaud et Beauvais dans le sud conduisant à une situation de chaos. Les commissaires furent rappelés en métropole pour rendre compte de la complexité de la situation et de leur initiative.
 
En France, la Convention montagnarde, en pleine répression dans les terres vendéennes nouvellement conquises, défendant âprement les frontières contre les armées coalisées et faisant face aux rébellions des villes suite à une terrible disette, instaure la terreur. Elle est dans la plus totale incapacité de conduire quelconque action dans les tropiques. A l'unanimité, le 16 pluviôse an Il (4 février l794), elle décrété la liberté générale pour tous les habitants de Saint-Domingue, légitimant après coup l'initiative de ses commissaires. Les effets du décret du 16 pluviôse furent décisifs sur le rapport de forces ; les 5 000 hommes de Toussaint Louverture rallièrent les troupes républicaines.
Un an plus tard, l'action coordonnée par Laveaux, Louverture dans le nord et Rigaud dans le sud, permit la libération des villes principales ; partout Espagnols et Anglais battirent en retraite.
Le 29 Août 1794, la Convention étendait à toutes les colonies françaises l’abolition proclamée à Saint-Domingue. Ainsi, la Révolution française réintégrait au sein de l'humanité les centaines de milliers d’Africains réduits en esclavage après avoir été déportés en Amérique.


Après cette étude un peu fastidieuse de faits, on est bien loin de la propagande jacobine, tiersmondiste ou indigéniste actuelle qui tend à expliquer que les « bons » représentants du peuple parisien ont libéré de leurs entraves tous les enchaînés de la terre ou que les «  pauvres » esclaves vivants dans des conditions d'asservissement épouvantables se sont levés et sont « descendus dans la rue les armes à la main » pour acquérir leurs libertés.
Depuis toujours la vie aux colonies était fondée sur un équilibre instable entre les différentes communautés que constituaient les planteurs, les petits blancs qui ne portaient pas à cette époque des gilets jaunes, les mulâtres, les libres de couleur et les esclaves. Cette apparente harmonie reposaient sur un subtil mélange fait d’intérêt, de terreur, de gestion publique mais aussi d'humanité ou plutôt de charité chrétienne. Souvent, cet équilibre se rompait et des mulâtres ou des esclaves se révoltaient. Ceci avaient été le cas dans le début des années 1780 à Saint-Pierre en Martinique, où des esclaves avaient répandu la fausse nouvelle qu'un décret royal leur avait accordé la liberté. Dans toutes ces révoltes, avant un facteur déclencheur qui était souvent issu de faits divers concernant des esclaves, on retrouvait ces ferments qui conditionnaient leur vie: l'absence d'une quelconque éducation ou enseignement, les rumeurs, les rites d’initiation africains, le rôle de la musique et, aucune aspiration donc espoir d'accéder à une vie meilleure hormis celle de survivre.


Aucun grand courant politique n'animait vraiment ces populations sinon celui de « massacrer tous les blancs ». Elles s'organisaient au mieux de leurs intérêts pour les plus favorisés et de leur survie pour les autres.
Tiens, cette réalité socio-politique de la fin du XVIII éme ne pourrait-elle pas s'appliquer et présenter à l'identique la segmentation et la vie de certaines de nos populations résidant actuellement sur notre territoire?
Revenons à notre étude. Alors que la situation aux Antilles se stabilise, à Paris tout bascule. Le 28 juillet 1794, Robespierre et les membres du Comité du Salut public sont conduits à l'échafaud.
 “C'était bien toute une guenille humaine, éclaboussée de sang et de boue, qu'on jetait ... dans la charrette du bourreau ….Et, soudain, la Révolution, brusquement arrêtée à un tournant imprévu, va virer sur elle-même. A l'étonnement de ceux-là même qui ont fait le 9 thermidor, cet événement va apporter au pays la réaction, parce que le pays en veut tirer la liberté et la paix ". dira un proche de Fouché, instigateur avec Tallien et Barras du renversement de Robespierre.    
Profitant de cette nouvelle situation, après le départ pour la Métropole des généraux Laveaux et Sonthonax, Toussaint Louverture qui s'était proclamé gouverneur, mena en 1799 une guerre d’extermination contre les mulâtres de Rigaud dans le sud, puis annexa la partie espagnole de l’île. En 1801, il se fit désigner gouverneur à vie par une assemblée désignée. Cette dernière rédigea une Constitution autonomiste rétablissant notamment le travail forcé dont les conditions étaient quasiment similaires à celles de l'esclavage.


A Paris, le Directoire se traduira in fine par un brusque tournant autoritaire de 1799 à 1800 avec la montée au pouvoir de Bonaparte. Il brisa totalement ce lien entre révolution des droits de l’homme et abolition de l'esclavage. Dès 1802, le Consulat opta pour un retour à l’ancien régime colonial en rétablissant l'esclavage et la traite négrière. Pour les anciens esclaves et les libres de couleur, la fin de la République n’était pas une vaine formule : elle se concrétisait par le retour à la servitude pour les premiers et l'inégalité des droits pour les seconds. Le processus révolutionnaire qui avait conclut à l'abolition se déconstruisit, puis engagea un processus inverse de restauration dans les années 1802-1804 avec le désarmement des troupes de couleur et le rétablissement total de l'esclavage dans ses plus terribles conditions.
Deux événements favorisèrent cette décision: le coup d’État de Bonaparte, qui supprimait la garantie constitutionnelle de la liberté générale, inscrite dans le texte de 1795, et la paix avec l'Angleterre, qui autorisait le régime consulaire à mettre en œuvre un projet global pour les Caraïbes.

 

Les héritiers de la Société des amis des Noirs encore présents avaient été totalement marginalisés. Seul, l'abbé Grégoire ne devait sa liberté et restait libre de ses propos et ses mouvements qu'à l'amitié que lui portait Fouché. “Il est des destinations toutes marquées: Grégoire n'a qu'à aller à Saint-Domingue, on l'y fera pape”. s'irritait Napoléon à son sujet.
La politique coloniale du Consulat se trouvait totalement influencée par les nostalgiques de l’Ancien régime et de sa prospérité, qui reposait sur la plantation esclavagiste. Les pièces maîtresses du projet étaient la Louisiane, la Martinique et Saint-Domingue: • La Louisiane, cédée par 1’allié espagnol, devait permettre de restaurer l’influence de la France en Amérique du Nord et de contrer l’expansion des États-Unis. • La Martinique, occupée par les Anglais en 1793, n’avait jamais connu l’abolition de l'esclavage. • Le sort réservé a Saint-Domingue n’était pas fixé : un groupe plaidait pour l'entente avec Toussaint Louverture, qui faciliterait le retour (les colons émigrés et la restauration de l'économie de plantation sous le régime du travail forcé ; un autre, majoritaire, insistait sur le mauvais exemple offert par l’insubordination d’un « nègre » et les accords commerciaux de celui-ci avec les États-Unis.
La promulgation de la Constitution autonomiste de Toussaint Louverture conduisit Bonaparte à employer la manière forte, préconisée par le lobby esclavagiste devenu puissant depuis le 18 Brumaire. De plus, la population française influencée par les récits des atrocités commises par les esclaves révoltés souhaitaient le retour à une situation antérieure. Rappelons qu'à cette époque, la production sucrière à Saint-Domingue représentait plus de 50% de la production mondiale et que plus d'un français sur dix vivait du commerce colonial signifiant une source de revenus indispensable à l'économie de la France. Enfin, il est possible que l'influence de Joséphine ne fut pas neutre dans cette décision. Un corps expéditionnaire, commandé par le général Leclerc, mari de Pauline Bonaparte, débarqua à Saint-Domingue en mars 1802. Officiellement, l’objectif n’était pas le rétablissement de 1’esclavage, mais le retour des colonies sous tutelle métropolitaine et le désarmement des troupes de couleur. Toussaint organisa la résistance au corps expéditionnaire, gagnant les montagnes et incendiant plusieurs villes. Cette première phase de la guerre se termina par l'arrestation de Toussaint Louverture le 7 juin 1802, sa déportation en France et le ralliement à Leclerc de la plupart de ses généraux.
En Guadeloupe, les tentatives de désarmement de Richepanse se heurtèrent à une résistance des troupes de couleur menées par les officiers Delgres et Ignace. La mort de ceux-ci entraîna une répression sanglante, prélude au rétablissement de l'esclavage, en juillet 1802.

 

Mais avec l'apparition de la fièvre jaune décimant les troupes métropolitaines, les officiers de couleur de Saint-Domingue reprirent les armes. Avec des groupes d‘insurgés isolés, ils lancèrent conjointement un appel d'insurrection générale en septembre 1802. Un an plus tard, les survivants du corps expéditionnaire décimés par la maladie, qui avait également tué le général Leclerc, encerclés dans quelques villes isolées, capitulaient. Pendant ce temps, la rupture du traité d'Amiens et la reprise des hostilités avec l'Angleterre qui avait confisqué plus de 1200 navires français rendait impossible l'envoi d'un nouveau corps expéditionnaire.

 

Le général noir Dessalines proclama l'indépendance de Haïti (nom d’un ancien d'un royaume caraïbe) le 1 janvier 1804.  Ce fut la première république noire indépendante.
Entre nous, lorsque nous voyons son état actuel, ne pouvons nous pas supposer que les grands puissances lui ont fait, consciemment ou inconsciemment cher payer cette proclamation et comment se fait-il qu'aucun mouvement ou porteur de théories indigénistes qui nous repaissent de leur bonnes intentions ou de leurs condamnations incessantes de la colonisation n'ait pas porté plus haut le flambeau de la transformation des conditions de vie misérables sur cette île?
Revenons à l'Histoire. C'est dans ce contexte avec l'occupation des colonies par l'Angleterre et l'Espagne que la Restauration revint aux affaires à Paris. Pour le roi Louis XVIII, la question de l'abolition de l'esclavage ne fut pas prioritaire, même si le Congrès de Vienne en 1815, sous l'influence de l'Angleterre avait déclarée illégale la traite des noirs. Il est à noter que la France devait sa présence à Vienne que parce que Talleyrand avait promis aux anglais qu'il voterait contre la traite des noirs.  
Mais le temps passe;  nous sommes déjà au XIX ième siècle qui occupe une place très particulière dans l’histoire de la traite négrière organisée par les puissances occidentales pourtant déclarée illégale. En effet; elle a continué à prospérer pendant plusieurs décennies, jusqu’au début des années I860. Ainsi, sur les presque quatre siècles d’existence de la traite des Noirs d'Afrique vers les colonies européennes, le XIX ième siècle arrive en seconde position, avec prés de deux millions de déportés, juste derrière le XVII ième siècle, apogée de la traite légale. ll convient de s’interroger sur cette apparente contradiction entre l’interdiction internationale de la traite et sa poursuite quasiment au grand jour.
Par ailleurs, si la lutte contre la traite avait été l’objectif principal des anti-esclavagistes du XVIII ième siècle : aspect le plus inhumain du système négrier, elle en était également son point faible.
Arrivé au termes de cette planche, je suis loin de mon objectif initial qui était de discourir sur la fin de l'abolition de l'esclavage. Mais, comme je vous l'avais dit en préambule, je me suis laissé conduire par la chronologie des faits et in fine qu'ai je découvert? Ai-je avancé?
 
Comme vous avez-pu le constater, ce sujet est immense et éminemment complexe. Ceci se trouvera d'ailleurs confirmé dans l'enchaînement des actions qui conduiront à l'abolition de l'esclavage au milieu du  XIX ième siècle.
Mais, ce qui semble se détacher de ce travail ne serait ce pas qu'une caractéristique principale de ce grand fait historique soit la similitude étonnante qu'il présente avec les problèmes qui bouleversent notre société et menacent notre vie d'aujourd'hui. Flux migratoires, chocs des civilisations, intérêts économiques majeurs, guerres, humanisme, ne sont-ils pas toujours d'actualité  conditionnant  notre actualité?
Au milieu des tempêtes que traverse notre vieux pays, pouvons-nous tirer des enseignements à partir de cette étude approfondie de l'abolition de l'esclavage et, en ce qui nous concerne plus particulièrement, de l'implication et de l'influence réelle des Francs-Maçons dans ce combat? Sur ce dernier point, une analyse précise des actions conduites tout au long de leurs vies par  l'Abbé Grégoire et Victor-Schoelcher devrait nous éclairer.


J'ai dit.  

 

LES ABBES REVOLUTIONNAIRES

 

Au commencement était les États Généraux que Louis XVI convoque pour lever des impôts.

 

Ces États Généraux prévoyait une représentation par tiers :

 

  • La noblesse,
  • Le clergé,
  • Le tiers état.

 

On aurait pu s’attendre, lorsque la Révolution s’instaure, que le Clergé prenne une part importante dans les nouvelles institutions.

 

Il n’en sera rien, seuls quelques ecclésiastiques marqueront la Révolution de leur empreinte :

 

  • Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, évêque d’Autun,
  • Henri Grégoire, abbé d’Embermenil et de Vaucourt,
  • Emmanuel-Joseph Siéyès, chancelier de la Cathédrale de Chartres

 

Et dans une moindre mesure les abbés Fauchet et Lamourette.

 

Ayant déjà consacré un morceau d’architecture à Talleyrand-Périgord, je me consacrerai aujourd’hui aux deux abbés révolutionnaires, Grégoire et Siéyès.

 

Leurs origines :

 

Henri Grégoire est né le 4 décembre 1750 à Vého, près de Lunéville.

 

Il naît français, puisque sa paroisse fait partie de la province des Trois-Évêchés, et non du Duché de Lorraine.

 

Son père, Sébastien Grégoire, est un tailleur d'habits respecté, ayant eu un temps un office d’échevin, et sa mère Marguerite Thiébaut, est une femme unanimement décrite comme d'une grande piété et ayant un souci constant des choses de la religion en cette époque marquée par la ruralisation du bas clergé qui reste alors un moyen d’ascension sociale.

 

Henri Grégoire commence ses études avec le curé de son village qui remarque ses dispositions intellectuelles dès l'âge de cinq ans. Lorsque celui-ci n'a plus rien à lui apprendre, il rejoint l'abbé Cherrier dans le village voisin d’Emberménil, paroisse dont dépend Vého. Il a alors huit ans.

 

Il étudie, en compagnie de fils de hauts fonctionnaires au service du Duc de Lorraine Stanislas Leszczynski, beau-père de Louis XV, sur des livres de Racine, de Virgile, mais aussi à partir de la Grammaire générale de Port-Royal.

 

Grégoire est ensuite orienté par l'abbé Cherrier pour suivre des études au collège jésuite de Nancy de 1763 à 1768. Il s'y lie avec un de ses professeurs, M. de Solignac, ancien secrétaire de Stanislas Leszczynski, qui semble avoir eu une influence intellectuelle importante sur son élève, lui faisant découvrir les idées des Lumières et lui ouvrant les portes des milieux intellectuels lorrains.

 

Je rappelle, à toutes fins utiles, que lorsque Voltaire se doit de quitter la France pour censure, il se ressource à de nombreuses reprises auprès de Stanislas Leszczynski à Commercy et Lunéville.

 

Henri Grégoire conserve un excellent souvenir de ses études chez les Jésuites, même s'il a des reproches à leur faire : « J'étudiais chez les Jésuites de Nancy où je ne recueillis que de bons exemples et d'utiles instructions. […] Je conserverai jusqu'au tombeau un respectueux attachement envers mes professeurs, quoique je n'aime pas l'esprit de la défunte société dont la renaissance présagerait peut-être à l'Europe de nouveaux malheurs ».

 

Après le collège des Jésuites, il est orienté vers l’Université de Pont à Mousson. Lorsque la Compagnie de Jésus est bannie de France en 1763, l'enseignement est réorganisé par le diocèse et Grégoire rejoint la toute neuve Université de Nancy où il a comme professeur Antoine-Adrien Lamourette, futur évêque constitutionnel de Lyon.

 

De 1769 à 1771 il y étudie la philosophie et la théologie, pour faire suite aux humanités et à la rhétorique qu'il avait étudiées auparavant. Parallèlement, il suit des cours au séminaire de Metz tenu par les Lazaristes.

 

Alors qu'il passe une année comme régent de collège hors du séminaire, Grégoire commence à se lancer dans le monde. Il consacre notamment une grande partie de son temps à la poésie. Son premier succès public est le prix de l’Académie de Nancy, décerné en 1773 pour son Éloge de la poésie (il a alors 23 ans).

 

Voyageant constamment entre Nancy et Metz, il doit à l'automne de 1774, rentrer au séminaire de Metz, comme il est prescrit, pour la préparation à son ordination sacerdotale : il est finalement ordonné prêtre le 1er avril 1775.

 

Durant ses années de formation, Henri Grégoire est passé par une phase de doute sur sa foi et sa vocation religieuse. S'il rend hommage au milieu profondément croyant de son enfance, il ne cache pas dans ses Mémoires avoir goûté aux philosophes des Lumières et être revenu à la foi après d'intenses réflexions :

 

« Après avoir été dévoré de doutes par la lecture des ouvrages prétendus philosophiques, j'ai ramené tout à l'examen et je suis catholique non parce que mes pères le furent, mais parce que la raison aidée de la grâce divine m'a conduit à la révélation. »

 

Emmanuel-Joseph Sieyès, quant à lui, naît à Fréjus, en Provence, le 3 mai 1748, dans une famille nombreuse et modeste que l'on présente parfois, à tort, comme noble. Il veut être militaire. Mais comme il est chétif, ses parents, qui ne sont pas particulièrement dévots, le poussent vers la prêtrise. Ils y voient aussi une carrière tranquille et des revenus assurés

 

Il fait ses études d'abord chez les Jésuites de sa ville natale puis à Draguignan dans un établissement de la Congrégation de la doctrine chrétienne.

 

Le petit séminaire de Saint-Sulpice, à Paris, l'accueille en 1765 puis celui de Saint-Firmin en 1770.

 

Siéyès est ordonné prêtre en 1772.

 

Deux ans plus tard, il obtient une licence de théologie et arrête là ses études.

 

Nommé en Bretagne en 1775 auprès de l'évêque de Tréguier, Monseigneur de Lubersac, Siéyès n'y réside que de façon intermittente, tout comme son supérieur, car c'est à Paris que se font les carrières ecclésiastiques.

 

La sienne (chanoine en 1778, chapelain d'une tante du Roi), lui apporte, sans être brillante, une sécurité matérielle suffisante pour lui permettre, en 1781, de céder à un frère cadet le bénéfice d'un second canonicat.

 

Durant ces années, Siéyès représente le clergé aux États de Bretagne, ce qui lui donne une première expérience du fonctionnement d'une assemblée. Il prétendra en être revenu indigné de la façon dont était traité le Tiers-État.

 

 

 

En 1780, il suit à Chartres son évêque, devenu un ami, qui le nomme grand vicaire puis vicaire général et, à nouveau, chanoine.

 

Siéyès poursuit parallèlement son éducation politique et juridique, d'abord en tant que commissaire à la chambre souveraine du clergé de France, poste qu'il obtient en 1786, puis comme membre de l'assemblée provinciale de l'Orléanais en 1787 où il croise Lavoisier.

 

Durant les six derniers mois de l'année 1788, il écrit trois brochures dont la dernière, publiée d'abord anonymement au début de l'année 1789, va faire date.

 

Sieyès un écrivain adepte de la forme courte dont l’habileté rhétorique marqua profondément l’imagination de ses contemporains.

 

Qu'est-ce que le Tiers-Etat ? est un immense succès.

 

Les rééditions s'enchaînent, 30 000 exemplaires sont vendus, un million de personnes les lisent.

 

Rappelons les trois premières lignes de son texte le plus fameux :

 

Qu’est-ce que le Tiers État ?

Tout ;

Qu’a-t-il été jusqu’à présent ?

Rien ;

Que demande-t-il ?

À y devenir quelque chose.

 

 

Le fond du texte, extrêmement radical, dénie aux ordres privilégiés leur place dans la Nation, met la noblesse hors la loi et appelle les représentants du Tiers-État à se constituer en Assemblée Nationale ; sa forme est brillante, ponctuée de formules chocs et provocatrices qui font mouche et restent en mémoire.

 

« Il y a donc un homme en France » écrit Mirabeau à Siéyès.

 

Le désormais célèbre chanoine entre rapidement en rapport avec les hommes qui vont animer les premières années de la Révolution : Mirabeau, Talleyrand, Grégoire, Lafayette, Duport, les frères Lameth, Condorcet...

 

Il fréquente également les salons et s'affilie à divers clubs, parmi lesquels la Société des Amis de la Constitution, dite Club Breton, qui deviendra le Club des Jacobins, dont il est l'un des premiers membres.

 

 

 

 

Leurs professions de foi :

 

En ce qui concerne l’abbé Grégoire, sans rien négliger de ce qui pouvait développer chez ses paroissiens l'amour et la pratique de la religion catholique, il s'appliqua à éclairer leur intelligence par l'instruction et à améliorer leur condition temporelle ; il forma dans son presbytère une bibliothèque morale et agronomique qu'il mit à leur disposition, et par divers voyages en France et en Allemagne (1784, 1786, 1789), il s'efforça d'acquérir les connaissances nécessaires pour les bien conseiller et diriger.

 

La sympathie pour les opprimés, qui devait dévouer une si grande part de sa vie à la cause des Noirs, lui inspira d'abord le projet de défendre celle des Juifs, alors assez nombreux en Lorraine, où on leur faisait payer, pour le droit de vivre, des taxes très lourdes au profit de l'État et des seigneurs.

 

Dans cette vue, il rédigea un écrit qui fut couronné par l'académie de Metz, en 1788, et imprimé l'année suivante intitulé : Essai sur la régénération civile, morale et politique des Juifs.

 

Dans cet essai, l’Abbé Grégoire indique :

 

« Tant que les hommes seront altérés de sang, ou plutôt, tant que la plupart des gouvernements n’auront pas de morale, que la politique sera l’art de fourber, que les peuples, méconnaissant leurs vrais intérêts, attacheront une sotte importance au métier de spadassin, et se laisseront conduire aveuglément à la boucherie avec une résignation moutonnière, presque toujours pour servir de piédestal à la vanité, presque jamais pour venger les droits de l’humanité, et faire un pas vers le bonheur et la vertu, la nation la plus florissante sera celle qui aura plus de facilité pour égorger les autres. 

 

Le concept-clé est ici celui de régénération, cette régénération dont parle sans cesse Grégoire, souvent identifiée à celle qui se trouve à la base du concept d’intégration « jacobine ».

 

Cette régénération ne s’applique pas seulement aux juifs ; tous les groupes ont besoin d’être régénérés d’une manière ou d’une autre pour s’intégrer à la nation française « blanche, masculine et catholique » : les paysans par une éducation qui finirait par éradiquer les patois, les Noirs par un intermariage qui les « blanchirait ».

 

Les femmes ne pouvant pas être régénérées en devenant des hommes, elles restent des citoyens de seconde zone.

 

 

 

En ce qui concerne l’Abbé Siéyès, sa profession de foi est à rechercher dans son ouvrage consacré au Tiers Etat, et plus particulièrement dans la seconde partie de son pamphlet, où il dénonce ce qui a été tenté par les gouvernements récents.

 

Il attaque les notables qui en 1787 ont défendu leurs intérêts, leurs privilèges contre la nation.

 

Mais la grande « audace », pour reprendre le terme de Jean-Denis Bredin, de Sieyès est davantage contenue dans les deux derniers chapitres de son ouvrage, même s'ils ne l'ont pas rendu célèbre :

 

« Ce qu'on aurait dû faire » : « Si nous manquons de constitution, il faut en faire une : la nation seule en a le droit. Les états généraux, fussent-ils assemblés, ils sont incompétents à rien décider sur la constitution. Ce droit n'appartient qu'à la nation seule. »

 

« Ce qui reste à faire ? » : se dissocier du clergé et de la noblesse : « Le tiers-état seul, dira-t-on, ne peut pas former les États généraux. Eh bien tant mieux ! Il composera une assemblée nationale. »

 

Pour Sieyès le vote par tête n'est même plus suffisant : il faut aller plus loin et délibérer seul.

 

Évidemment à la cour et au Parlement de Paris, ce pamphlet et le ton employé font scandale.

 

On menace de faire brûler cette brochure sur la place de Grève. Mais l'ouvrage, au-delà des polémiques du moment, marque une césure entre les instruments de l'Ancien Régime et les concepts politiques modernes, rappelle encore Jean-Denis Bredin : l'abolition des ordres, l'unité nationale, la souveraineté de la nation, la limitation de cette souveraineté par la seule liberté individuelle, distinction du pouvoir constituant et des pouvoirs constitués, la théorie de la représentation.

 

Mais cet ouvrage, si intolérant vis-à-vis de la noblesse, demeure pourtant si tolérant, on l'a dit, avec le clergé et aphone à l'égard du roi qui, précisons-le, à ce moment-là n'est pas remis en cause, sa fonction en tout cas.

 

Beaucoup ont vu dans cette brochure une oeuvre politique majeure, à commencer par Benjamin Constant ou Carré de Malberg.

 

Alors pourquoi ce long et lourd silence des historiens de la Révolution sur ce personnage ?

 

Pourtant, en y regardant de plus près on pourrait voir dans ce Qu'est-ce que le tiers-état ? un appel à la lutte des classes à travers son rejet des privilégiés et sa farouche volonté de voir triompher le tiers-état. Comparaison osée ? Gageons alors qu'elle fasse débat et qu'elle redonne à Sieyès une place bien méritée dans l'histoire de France et de la Révolution française.

 

 

Leurs entrées en politique :

 

La popularité qu’Henri Grégoire avait acquise en Lorraine le fit élire par le clergé du bailliage de Nancy député aux États Généraux.

 

Il y contribua puissamment à décider le bas clergé à se joindre au tiers état et ainsi à déterminer la réunion des trois ordres.

 

À l’Assemblée Constituante, l'abbé Grégoire réclame l'abolition totale des privilèges, propose le premier la motion formelle d'abolir le droit d’aînesse (suivie dans cette motion par Mirabeau et Talleyrand-Périgord, victime de ce droit), et combat le cens du marc d’argent, exigeant l'instauration du suffrage universel masculin.

 

Nommé l’un des secrétaires de l'Assemblée, il fut l'un des premiers membres du clergé à rejoindre le Tiers-État de Siéyès, et se joignit constamment à la partie la plus démocratique de ce corps.

 

Il présida la session qui dura 62 heures pendant que le peuple prenait la Bastille en 1789, et tint à cette occasion un discours véhément contre les ennemis de la Nation.

 

Il proposa que la Déclaration des Droits de l’Homme soit accompagnée de celle des Devoirs.

 

L’abbé Grégoire est l’auteur de l’Article Premier de la Déclaration des Droits de L’Homme et du Citoyen.

 

"Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune."

 

Après avoir tenté en vain de se faire élire par le clergé, Siéyès est finalement désigné par le Tiers-Etat de Paris comme son vingtième et dernier député, contre la lettre du réglement de l'assemblée élective et malgré les contestations qui s'ensuivent.

 

Le nouvel élu rejoint les Etats-Généraux à Versailles le 19 mai et, dès le 27, propose une motion invitant les représentants du Clergé à se joindre à ceux du Tiers.

 

Cette bataille pour constituer une Assemblée Nationale en obligeant les deux groupes privilégiés à siéger avec le Tiers-Etat sous peine d'être exclus de la représentation est une première mais fondamentale étape de la Révolution.

 

Sièyès y joue le premier rôle et en occupe en permanence l'avant-garde.

 

Les principes qui sont finalement posés sont ceux que l'on trouve décrits dans ses opuscules.

 

Sièyés, devenu l'un des personnages les plus importants de l'assemblée, siège au Comité de Constitution.

 

Son influence s'exerce vigoureusement sur la rédaction de la déclaration des droits, même si les projets qu'il présente ne sont pas acceptés en l'état. Le droit au travail, le droit aux secours et celui de réformer à tout moment la Constitution sont ainsi abandonnés.

 

On prête à Siéyès la paternité de l’article 3 de la Déclaration :

 

« Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. »

 

Je rappelle que l’on prête la paternité de l’article 6 de la Déclaration à Talleyrand-Périgord.

 

Ainsi, sur les 7 articles fondamentaux de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, trois sont issus de l’esprit de nos abbés révolutionnaires.

 

Leurs attaches maçonniques :

 

Emmanuel-Joseph Siéyès aurait fréquenté diverses loges :"Les Amis devenus Frères" à l'Orient de Fréjus avant la Révolution, puis à Paris la Loge "des Neuf Sœurs" (dite loge des Philosophes) et la Loge de la rue du Coq-Héron.

 

On prête à l’Abbé Grégoire d’avoir été initié à la Loge des Neuf Sœurs.

 

Leurs dilemmes religieux :

 

L’Abbé Grégoire vota l'abolition des voeux monastiques, mais en demandant la conservation des établissements religieux qui avaient rendu des services à la science et à l'agriculture. Après le décret sur la constitution civile du clergé, il fut le premier qui prêta le serment civique exigé par cette constitution (2 janvier 1791).

 

Il avait publié un écrit sur la légitimité du serment civique exigé des fonctionnaires ecclésiastiques (1790) et d'autres brochures, et il entraîna par son exemple, plus encore que par ses écrits et ses discours, plusieurs membres de son ordre.

 

Cependant, tout en restant constamment l'ardent défenseur de la constitution civile du clergé, il ne cessa jamais de réprouver les violences exercées contre les prêtres réfractaires; il osa même demander à la Convention et il obtint la délivrance de ceux qui étaient entassés sur les pontons de Rochefort.


Le 7 novembre 1793, l'évêque constitutionnel de Paris, Gobel, ses vicaires et d'autres ecclésiastiques vinrent devant la Convention renoncer à leurs fonctions de ministres du culte catholique et proclamer le triomphe de la raison.

 

 

 

Grégoire, pressé de les imiter, répondit :

 

« S'agit-il du revenu attaché aux fonctions d'évêque ? Je vous l'abandonne sans regret.

 

S'agit-il de religion ? Cet article est hors de votre domaine, et vous n'avez pas le droit de l'attaquer [...] Catholique par conviction et par sentiment, prêtre par choix, j'ai été désigné par le peuple pour être évêque ; mais ce n'est ni de lui ni de vous que je tiens ma mission.

 

J'ai consenti à porter le fardeau de l'épiscopat dans un temps où il était entouré d'épines.

 

On m'a tourmenté pour l'accepter ; on me tourmente aujourd'hui pour me forcer à une abjuration qu'on ne m'arrachera pas.

 

Agissant d'après les principes sacrés qui me sont chers et que je vous défie de me ravir, j'ai tâché de faire du bien dans mon diocèse ; je reste évêque pour en faire encore.

 

J'invoque la liberté des cultes. » 

 

Afin de ne permettre aucun doute sur son attachement à la foi catholique et à son caractère ecclésiastique, il se faisait un devoir de toujours siéger à la Convention en vêtements de couleur violette, c.-à-d. épiscopale.

 

Le 24 décembre 1794, il réclama hautement la liberté des cultes.

 

Du 21 février au 29 septembre 1795, la Convention adopta une série de décrets reconnaissant la liberté des cultes tant de fois invoquée et réclamée par Grégoire : ils réglaient l'exercice et la police extérieure de cette liberté, de manière à assurer pleinement à tous les Français le droit individuel de s'assembler pour la célébration de leur culte, tout en édictant les mesures nécessaires pour empêcher que cette célébration ne fournit les moyens de reconstituer une puissance rivale de l'Etat ou qu'elle ne portât atteinte soit à la sûreté de la République, soit à la liberté de ceux qui estimeraient devoir s'en abstenir.

 

Dès lors, Grégoire s'occupa activement avec quelques prêtres constitutionnels de rassembler les débris de l'Eglise gallicane.

 

Ils convoquèrent pour le jour de l’Assomption 1797 un concile national auquel assistèrent trente-deux évêques et soixante-huit prêtres ; ils protestèrent tous de leur attachement au dogme catholique ; mais leurs tentatives pour concerter une action commune avec les prêtres réfractaires échouèrent contre la résistance de ceux-ci.

 

Un autre concile national fut tenu en 1804 ; Grégoire en fit l'ouverture et, dans un discours qui a été imprimé (1801), il renouvela son invariable profession de foi politique et religieuse.

 

Les résultats des efforts du clergé constitutionnel furent bientôt anéantis par le pacte que Bonaparte conclut avec Pie VII, mais ils furent plus sérieux et plus importants qu'on ne le croit généralement.

 

Le dépôt des archives de cette Eglise avait été confié à Grégoire ; son testament contient des dispositions prescrivant soigneusement les mesures nécessaires à leur conservation.

 

Consulté personnellement par le premier consul sur son projet de concordat, il le combattit vivement.

 

Mais le 12 octobre 1801, il fut mis en demeure, conformément aux exigences du pape, de se démettre de son évêché ; il le fit sans résistance, en vue de la paix, se contentant, pour toute protestation, de déclarer qu'il regardait et regarderait toujours son élection comme légitime, et il continua à exercer son ministère de prêtre. 

 

L’Abbé Grégoire, en qualité de sénateur, vota, par conviction, contre le divorce de Napoléon.

 

Grégoire s'était constamment acquitté de tous les devoirs que la religion catholique prescrit aux fidèles et aux prêtres.

 

Pendant sa dernière maladie, il se confessa à l'abbé Evrard, et exprima à son confesseur le désir que les derniers sacrements lui fussent administrés par le curé de sa paroisse d’Abbaye-au-Bois.

 

Ce curé vint, accompagné de son vicaire, et demanda la rétractation formelle du serment prêté à la constitution civile du clergé. Grégoire la refusa péremptoirement. L'archevêque de Paris lui écrivit pour l'exhorter à se soumettre ; mais il n'obtint qu'une réponse dans laquelle Grégoire professait hautement les sentiments qui lui avaient inspiré les actes dont on réclamait le reniement.

 

L'abbé Baradère lui donna de sa main la communion en viatique, puis alla solliciter l'abbé Guillon, professeur d'éloquence sacrée à la faculté de théologie, d'administrer les derniers sacrements. Guillon le fit, sans consulter ni l'archevêque ni le curé de la paroisse, quoique lui-même eût été autrefois un ardent adversaire de la constitution civile.

 

Le lendemain de la mort de Grégoire, son corps fut porté en l'église de l'Abbaye-aux-Bois.

 

Le clergé de la paroisse s'était retiré pour obéir aux ordres de l'archevêque.

 

L'abbé Grieu, assisté de deux autres prêtres, célébra la messe ; l’église était tendue de noir; les insignes épiscopaux du défunt exposés sur le catafalque.

 

Des jeunes gens des écoles dételèrent les chevaux du corbillard et le transportèrent jusqu'au cimetière Montparnasse, suivis de plus de vingt mille personnes, qui avaient voulu s'associer à cet hommage funèbre.

 

Les cendres de l’Abbé Henri Grégoire ont été transférées au Panthéon le mardi 12 décembre 1989 en présence du Chef de l’État français François Mitterrand et du nonce apostolique en France.

 

En ce qui concerne Emmanuel-Joseph Siéyès, qui n’a pas prêté serment à la Constitution, voici son témoignage :

 

« Mes vœux, dit-il, appelaient depuis longtemps le triomphe de la raison sur la superstition et le fanatisme.

 

Ce jour est arrivé ; je m'en réjouis comme d'un des plus grands bienfaits de la République française.

 

Quoique j'aie déposé, depuis un grand nombre d'années, tout caractère ecclésiastique et qu'à cet égard ma profession de foi soit ancienne et bien connue, qu'il me soit permis de profiter de la nouvelle occasion qui se présente pour déclarer encore, et cent fois s'il le faut, que je ne reconnais d'autre culte que celui de la liberté et de l'égalité, d'autre religion que l'amour de l'humanité et de la patrie. »

 

Il annonça ensuite qu'il faisait abandon de dix mille livres de rentes viagères que la loi lui avait conservées comme indemnité d'anciens bénéfices. »

 

Après la seconde restauration, Siéyès s'exile de lui-même à Bruxelles, où il fonde, Cambacérès et Ramel, ancien ministre des finances du Directoire, une caisse de secours pour les exilés sans ressources.

 

A l'exception de Jacques-Louis David, qui peint son portrait en 1817, le vieux révolutionnaire fréquente cependant peu ses pairs, nombreux dans la ville

 

En 1818, les deux fournées de grâces accordées à des régicides ne l'incluent pas.

 

Il lui faut attendre la Monarchie de Juillet pour rentrer enfin en France.

 

En 1832, son siège à l'Institut lui est rendu.

 

Siéyès meurt le 20 juin 1836. Sa mort passe à peu près inaperçue du grand public.

 

Ses obsèques, civiles, ont lieu deux jours plus tard et il est inhumé dans la 30ème division du cimetière du Père-Lachaise 

 

 

 

Leurs héritages

 

Le 5 septembre 1831, la république haïtienne marquait par un deuil national la mort d’un blanc qui n’avait jamais quitté l’Europe. Parlant de ce même blanc, quinze ans plus tôt, Napoléon aurait déclaré : « S’il allait en Haïti, il serait leur Dieu ».

 

Aimé CESAIRE, pilier de la négritude, l’Abbé Grégoire ainsi : « un géant dont aucune toise ne peut mesurer la grandeur. »

 

Qu’avait donc fait Henri Grégoire pour mériter de telles faveurs de la part des Haïtiens ?

 

Dès la nuit du 15 août 1789, Grégoire avait demandé la plénitude des droits civils pour les Noirs et les Mulâtres affranchis ; le 24 juillet 1793, il demanda et obtint la suppression de la prime accordée aux négriers pour la traite.

 

Elu membre de la commission coloniale, il réclama, sans se laisser intimider par les menaces, l'entière abolition de l’esclavage ; elle fut décrétée le 4 février 1794.

 

Avec les bienfaits de la liberté, il rêvait pour les Noirs les bienfaits de la religion, et il entreprit d'être à la fois leur apôtre et leur défenseur.

 

Il est déçu par l’échec de la Révolution en France, et tente d’exporter son principe de régénération.

 

Haïti est depuis 1806 divisé entre une république métisse au sud, dirigée par Pétion, et une monarchie noire au nord, gouvernée par Henry Christophe.

 

Les deux parties solliciteront la « bénédiction » de Grégoire ; refusant de cautionner la monarchie, ce dernier devient, par ses lettres publiques et privées, une sorte de conseiller moral des Haïtiens de la République du sud, puis de toute l’île après la réunification

 

La restauration de l'esclavage, devenue officielle avec la loi du 20 mai 1802 ne l'empêcha pas de continuer à militer pour son abolition, comme en témoignent les nombreux ouvrages qu'il consacra à ce sujet.

 

Ainsi, en 1808, l’abbé Grégoire publie l’un de ses textes les plus importants, De la littérature des nègres, manifeste contre le rétablissement de l’esclavage et de la traite négrière, mais aussi gage de la fidélité aux combats abolitionnistes menés au sein des Sociétés des Amis des Noirs.

 

Le fondement philosophique de la position de Grégoire est l’unité du genre humain, qui lui permet de concilier la proclamation révolutionnaire des droits de l’homme et le message évangélique.

 

Puis l'appel qu'il lança au congrès de Vienne (1815) : De la traite et de l’esclavage des Noirs.

 

À l'approche de la mesure, il édita une apologie de Las Casas abordant indirectement le problème : blanchir l'évêque du Chiapas de l'accusation d'avoir défendu les droits des Indiens en plaidant la mise en esclavage des Noirs.

 

Sous la restauration, cette notice fera débat chez ses correlégionnaires antiesclavagistes.

 

Pour conclure, reprenons les propres termes de l’Abbé Grégoire :

 

« J’ai traversé 25 ans de Révolution. J’ai vu autour de moi les circonstances changer mille fois et je suis resté le même ».

 

A la question que l’on posa à Emmanuel-Joseph Siéyès de savoir ce qu’il avait fait pendant la Terreur, il répondit : « J’ai vécu. »

 

L’héritage de Siéyès est immense.

 

Siéyès est le père de la Révolution, que ce soit par ces écrits initiateurs ou par son discours sur la différence entre le gouvernement démocratique et le gouvernement représentatif.

 

Selon Siéyès, les citoyens doivent renoncer à participer à l'élaboration des lois et nommer des représentants éclairés à leur place, dont le mandat n'est pas impératif. Cette conception de la souveraineté est toujours celle qui prévaut aujourd'hui.

Les peuples européens modernes ressemblent bien peu aux peuples anciens. Il ne s'agit parmi nous que de commerce, d'agriculture, de fabriques, etc. Le désir des richesses semble ne faire de tous les Etats de l'Europe que de vastes ateliers : on y songe bien plus à la consommation et à la production qu'au bonheur. Aussi les systèmes politiques aujourd'hui sont exclusivement fondés sur le travail ; les facultés productives de l'homme sont tout ; à peine sait-on mettre à profit les facultés morales, qui pourraient cependant devenir la source la plus féconde des plus véritables jouissances. Nous sommes donc forcés de ne voir, dans la plus grande partie des hommes, que des machines de travail. Cependant vous ne pouvez pas refuser la qualité de citoyen, et les droits du civisme, à cette multitude sans instruction qu'un travail forcé absorbe en entier. Puisqu'ils doivent obéir à la loi tout comme vous, ils doivent aussi, tout comme vous, concourir à la faire. Ce concours doit être égal.

Il peut s'exercer de deux manières.

 

Les citoyens peuvent donner leur confiance à quelques-uns d'entre eux. Sans aliéner leurs droits, ils en commentent l'exercice. C'est pour l'utilité commune qu'ils se nomment des représentations bien plus capables qu'eux-mêmes de connaitre l'intérêt général, et d'interpréter à cet égard leur propre volonté.

 

 


L'autre manière d'exercer son droit à la formation de la loi est de concourir soi-même immédiatement à la faire. Ce concours immédiat est ce qui caractérise la véritable démocratie. Le concours médiat désigne le gouvernement représentatif. La différence entre ces deux systèmes politiques est énorme.


Le choix entre ces deux méthodes de faire la loi n'est pas douteux parmi nous.

D'abord, la très-grande pluralité de nos concitoyens n'a ni assez d'instruction, ni assez de loisir pour vouloir s'occuper directement des lois qui doivent gouverner la France ; leur avis est donc de se nommer des représentants ; et puisque c'est l'avis du grand nombre, les hommes éclairés doivent s'y soumettre comme les autres. Quand une société est formée, on sait que l'avis de la pluralité fait loi pour tous.


Ce raisonnement, qui est bon pour les plus petites municipalités, devient irrésistible quand on songe qu'il s'agit ici des lois qui doivent gouverner 26 millions d'hommes ; car je soutiens toujours que la France n'est point, ne peut pas être une démocratie ; elle ne doit pas devenir un Etat fédéral, composé d'une multitude de républiques, unies par un lien politique quelconque. La France est et doit être un seul tout, soumis dans toutes ses parties à une législation et à une administration communes. Puisqu'il est évident que 5 à 6 millions de citoyens actifs, répartis sur vingt-cinq mille lieues carrées, ne peuvent point s'assembler, il est certain qu'ils ne peuvent aspirer qu'à une législature par représentation. Donc les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes immédiatement la loi : donc ils n'ont pas de volonté particulière à imposer. Toute influence, tout pouvoir leur appartiennent sur la personne de leurs mandataires ; mais c'est tout. S'ils dictaient des volontés, ce ne serait plus cet état représentatif ; ce serait un état démocratique.

On a souvent observé dans cette Assemblée que les bailliages n'avaient pas le droit de donner des mandats impératifs ; c'est moins encore. Relativement à la loi, les Assemblées commettantes n'ont que le droit de commettre. Hors de là, il ne peut y avoir entre les députés et les députants directs que des mémoires, des conseils, des instructions. Un député, avons-nous dit, est nommé par un bailliage, au nom de la totalité des bailliages ; un député l'est de la nation entière ; tous les citoyens sont ses commettants ; or, puisque que dans une Assemblée bailliagère, vous ne voudriez pas que celui qui vient d'être élu se chargeât du vœu du petit nombre contre le vœu de la majorité, vous ne devez pas vouloir, à plus forte raison, qu'un député de tous les citoyens du royaume écoute le vœu des seuls habitants d'un bailliage ou d'une municipalité, contre la volonté de la nation entière. Ainsi, il n'y a pas, il ne peut y avoir pour un député de mandat impératif, ou même de vœu positif, que le vœu national ; il ne se doit aux conseils de ses commettants directs qu'autant que ses conseils seront conformes au vœu national. Ce vœu, où peut-il être, où peut-on le reconnaître, si ce n'est dans l'Assemblée nationale elle-même ? Ce n'est pas en compulsant les cahiers particuliers, s'il y en a, qu'il découvrira le vœu de ses commettants. [...]

 

 


Quand on se réunit, c'est pour délibérer, c'est pour connaître les avis les uns des autres, pour profiter des lumières réciproques, pour confronter les volontés particulières, pour les modifier, pour les concilier, enfin pour obtenir un résultat commun à la pluralité. [...] Il est donc incontestable que les députés sont à l'Assemblée nationale, non pas pour y annoncer le vœu déjà formé de leurs commettants directs, mais pour y délibérer et y voter librement d'après leur avis actuel, éclairé de toutes les lumières que l'Assemblée peut fournir à chacun.

 

Faisant partie des cinq membres du Directoire qui gouvernent tant bien que mal la France, Sieyès se rend compte que la République est à terme condamnée.

 

L'opinion est lasse des palabres du « gouvernement des avocats ».

 

Fin politique, l'ex-abbé est persuadé que seul un général à poigne et auréolé de gloire peut en imposer aux parlementaires et sauver le régime issu de la Révolution. « Je cherche un sabre », dit-il à qui veut l'entendre.

 

Il s'adresse à Napoléon Bonaparte, de retour d'Égypte, et instaure avec lui le Consulat.

 

Sieyès, qui a lancé la Révolution, a ainsi le privilège de la clore également, dix ans plus tard, en hissant Bonaparte au sommet de l'État.

 

 

 

 

Le serment du jeu de Paume :

 

Le serment du jeu de Paume est un des faits marquants de nos abbés révolutionnaires.

 

Emmanuel-Joseph Siéyès, pour le Tiers-Etat, est à l’origine de la proposition de fusion des ordres. C’est lui, qui propose aux deux autres ordres de rejoindre le Tiers-Etat pour former l’Assemblée Nationale.

 

Henri Grégoire est un des meneurs du serment du Jeu de Paume puisqu’il incite le Clergé à rejoindre le Tiers-Etat, comme Mirabeau et Lafayette le font pour la Noblesse.

 

David l'a mis particulièrement en vue dans sa célèbre esquisse du Serment du jeu de paume puisqu’Henri Grégoire est au premier rang. Cet épisode fondateur marqua une étape décisive, et il fut largement répercuté par l'image. Au sein de cette vaste iconographie, aucune œuvre n'eut la force du projet de David.

 

 

 

Les premières gravures représentant Le Serment du Jeu de paume n’apparaissent qu’en 1790, date qui voit Jacques-Louis David convaincre la Société des Amis de la Constitution, dite Club des Jacobins, de lancer une souscription nationale pour financer la réalisation d'un tableau sur cet événement fondateur de la Révolution française.

 

Le peintre expose un dessin à la plume et encre brune de son futur tableau dans son atelier du Louvre en 1791 mais ne peut poursuivre, faute d'argent car la souscription ne recueille que 10 % de la somme attendue.

 

La Constituante décide alors de financer son œuvre aux frais du « Trésor Public », somme complétée par la vente de gravures tirées du tableau.

 

David installe son atelier dans l’ancienne église conventuelle des Feuillants de la rue Saint Honoré afin de pouvoir faire poser les députés siégeant à la toute proche salle du Manège, mais en 1793, pris par ses travaux de député, il n’a achevé que l’esquisse de la partie inférieure de son gigantesque tableau, qui comprend seulement quatre portraits peints de députés : Michel Gérard, Antoine Barnave, Mirabeau et Dubois-Crancé.

 

Or en 1793, la vie politique française ne correspond plus du tout au contexte du tableau. Mirabeau, un des héros de l’année 1789, est devenu l’ennemi de la Révolution.

 

Sa correspondance secrète avec le roi a été découverte. Aux yeux de l'opinion publique, il est devenu un traître.

 

Un grand nombre des députés de l’Assemblée nationale constituante sont identifiés aux factions ennemies du Comité de Salut Public.

 

Le tableau du Carnavalet reproduit sans doute cette œuvre dont il a les mêmes dimensions.

 

On y voit l'astronome Bailly (futur maire de Paris), président car doyen de l'Assemblée, debout sur une table, lisant le texte du serment.

 

Au premier plan, on reconnaît certains protagonistes de cette Révolution commençante, comme Mirabeau, Grégoire ou Barnave.

 

La pose et le bras tendu des députés évoquent le tableau des Horaces, mais il y a ici plus qu'une référence antique. Les acteurs, dont aucun ne nous tourne le dos, semblent jouer leur rôle comme sur une scène de théâtre. Mais il s'agit, ici, du théâtre de l'Histoire.

 

 

 

 

 

Le 20 juin, comme le 4 août, sont des dates tout aussi importantes dans l’Histoire révolutionnaire que le 14 juillet.

 

 

 

 

Je reprends ici un texte de Jean-Laurent TRUBET sur le « serment maçonnique du Jeu de Paume »

 

Lithographie originale du Serment du Jeu de Paume exposée au Musée de la Franc-Maçonnerie du G.O.F.

 

« Nous sommes en 1789... Louis XVI, devant l'ampleur de la crise (d'alors) a convoqué les États Généraux qui s'ouvrent le 5 mai 1789.

 

Le vote s'effectue alors par ordre :

Noblesse (270 députés),

Clergé (291 députés),

Tiers-État (578 députés),

 

Chaque ordre disposant d'une voix.

 

Le Tiers-Etat est donc toujours mis en minorité au vote par ordre alors qu'il a le plus grand nombre de députés.


Le 10 juin 1789, à l'initiative de Sieyès, le Tiers-État invite les députés des deux autres ordres à les rejoindre.

 

Certains d'entre eux, des nobles libéraux et des clercs proches du peuple (et souvent francs-maçons...), s'unissent au Tiers.


C'est en clair la suppression des ordres face au roi, auxquels se substitue une représentation nationale en une seule assemblée.


Le groupe ainsi constitué se proclame Assemblée nationale, sur la motion de Sieyès.


Mais Louis XVI résiste et fait fermer la salle des Menus Plaisirs où se réunit l'Assemblée Nationale présidée par Bailly. Devant les portes closes, les députés vont se réunir dans la salle du Jeu de Paume.

 

 


L'Abbé Augustin Barruel dans son "Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme" publiée à Hamboug en 1798, y verra la preuve du complot maçonnique donc le but est de détruire le trône et l'autel.


Alors que le Grand Orient de France de 1789 rassemble l'armorial de France : Du Grand Maître Philippe d'Orléans (cousin du Roi et futur Philippe-Egalité), les ducs de Noailles, la Trémouille, Rochambaud jusqu'au Marquis de Le Fayette, beaucoup de nobles sont francs-maçons.

 

Certains d'entre eux sont des "américains", qui ont participés à la guerre d'Indépendance américaine (aux côtés des frères Washington et Benjamin Franklin...) et sont gagnés par les idées nouvelles.

 

Ils souhaitent l'avènement d'une monarchie parlementaire à l'anglaise (comme le frère Montesquieu initié en 1730 à la loge londonienne Horn).


Mais reprenons le cours des événements :


A l'initiative du frère Joseph Guillotin, les députés vont se réunir à la salle du Jeu de Paume et les débats se poursuivent sous la direction du frère Jean-Sylvain Bailly (futur 1er maire de Paris). Les nobles libéraux sont là, comme le frère La Fayette, ainsi que de nombreux clercs, comme le frère et néanmoins abbé Emmanuel-Joseph Sieyès ou le frère Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, évêque d'Autun, qui joueront tous deux un rôle essentiel dans les événements à venir.


Le roi somme les députés de quitter la salle. Ironie du sort, c'est le frère Henri-Évrard, marquis de Dreux-Brézé, grand maître des Cérémonies du Royaume, qui se présente le 20 juin 1789 à la salle du Jeu de Paume pour intimer aux députés l'ordre de déguerpir.

C'est à ce moment-là que le frère Honoré Gabriel Riqueti, marquis de Mirabeau lui adresse sa réplique cinglante :

 

« Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous ne quitterons nos places que par la force des baïonnettes ! ».


Le Moniteur, journal officiel d'alors, en donne une autre version dans son édition du 25 juin 1789.

 

Le frère Mirabeau aurait dit : « Oui, Monsieur, nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées au Roi ; et vous qui ne sauriez être son organe auprès des États généraux, vous qui n'avez ici ni place ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour nous rappeler son discours. Cependant, pour éviter toute équivoque et tout délai, je vous déclare que si l'on vous a chargé de nous faire sortir d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force ; car nous ne quitterons nos places que par la puissance des baïonnettes », ce qui correspond mieux au langage châtié du frère marquis.



Devant la détermination des députés, le frère Dreux-Grézé quitte la salle et va en référer au Roi...

Les députés présents, signent alors le Serment du Jeu de Paume (rédigé par Jean-Baptiste-Pierre Bevière) où ils jurent de ne pas se séparer sans avoir donner une Constitution au royaume de France.

 

Le premier député à le voter est le frère Sieyès.


Voici le texte du Serment :


« L'Assemblée nationale, considérant qu'appelée à fixer la constitution du royaume, opérer la régénération de l'ordre public et maintenir les vrais principes de la monarchie, rien ne peut empêcher qu'elle continue ses délibérations dans quelque lieu qu'elle soit forcée de s'établir, et qu'enfin, partout où ses membres sont réunis, là est l'Assemblée nationale ;
Arrête que tous les membres de cette assemblée prêteront, à l'instant, serment solennel de ne jamais se séparer, et de se rassembler partout où les circonstances l'exigeront, jusqu'à ce que la Constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides, et que ledit serment étant prêté, tous les membres et chacun d'eux en particulier confirmeront, par leur signature, cette résolution inébranlable. Lecture faite de l'arrêté, M. le Président a demandé pour lui et pour ses secrétaires à prêter le serment les premiers, ce qu'ils ont fait à l'instant ; ensuite l'assemblée a prêté le même serment entre les mains de son Président. Et aussitôt l'appel des Bailliages, Sénéchaussées, Provinces et Villes a été fait suivant l'ordre alphabétique, et chacun des membres * présents [en marge] en répondant à l'appel, s'est approché du Bureau et a signé. [en marge] * M. le Président ayant rendu compte à l'assemblée que le Bureau de vérification avait été unanimement d'avis de l'admission provisoire de douze députés de S. Domingue, l'assemblée nationale a décidé que les dits députés seraient admis provisoirement, ce dont ils ont témoigné leur vive reconnaissance ; en conséquence ils ont prêté le serment, et ont été admis à signer le procès-verbal l'arrêté. Après les signatures données par les Députés, quelques-uns de MM. les Députés, dont les titres ne sont pas [....] jugés, MM. les Suppléants se sont présentés, et ont demandé qu'il leur fût permis d'adhérer à l'arrêté pris par l'assemblée, et à apposer leur signature, ce qui leur ayant été accordé par l'assemblée, ils ont signé. M. le Président a averti au nom de l'assemblée le comité concernant les subsistances de l'assemblée chez demain chez l'ancien des membres qui le composent. L'assemblée a arrêté que le procès-verbal de ce jour sera imprimé par l'imprimeur de l'assemblée nationale. La séance a été continuée à Lundi vingt-deux de ce mois en la salle et à l'heure ordinaires ; M. le Président et ses Sécrétaires ont signé
. »


Ironie du sort encore.... tous les députés présents signent ce serment... sauf un : le frère Joseph Martin-Dauch, député de Castelnaudary au motif qu'il ne peut jurer d'exécuter des délibérations qui ne sont pas sanctionnées par le roi.

 

 


Comme nous le voyons, les francs-maçons se trouvent dans tous les camps et l'on est loin du complot maçonnique invoqué par l'abbé Barruel...

 

Les loges maçonniques ne se réuniront d'ailleurs plus sous la Terreur et de nombreux frères (à commencer par Philippe-Egalité ou Bailly) passeront leur tête à la lucarne de l'invention du frère Guillotin.


En écoutant le rapport du frère de Dreux-Brézé, le roi cède en employant une formule dont il a le secret : « Eh bien, dit-il, s'ils ne veulent pas s'en aller, qu'ils restent ! ».


Le 27 juin, Louis XVI ordonne aux privilégiés des deux autres ordres de se joindre au Tiers, en une chambre unique, l'Assemblée Nationale... Le 14 juillet le peuple prendra la Bastille mais la Révolution a bel et bien déjà commencé ce 20 juin 1789. »

 

 

 

 

BARON DE MONTESQUIEU – CHARLES DE SECONDAT

 

En liminaire, écrivain, philosophe et franc-maçon de la génération des Lumières.

Ses œuvres, les lettres Persanes en 1721, font la critique de la société Française par un personnage appelé Persan fictif. Considération sur les causes de la grandeur et décadence des Romains.

L’esprit des Lois, en 1750, a un grand retentissement en Europe. Il met en lumière l’interdépendance de tous les éléments de la vie sociale, juridique, économique, morale et religieuse. Il croit à la nécessité des réformes et désire pour la France une monarchie constitutionnelle calquée sur le modèle anglais.

 Ses œuvres sont très abondantes, et je vais essayer en vingt minutes maxi de mettre en exergue son intelligence lumineuse, son érudition.

 C’est un visionnaire d’une étonnante modernité. Il y a chez lui un immense besoin de plaire et de séduire. Sa force de séduction vient surtout de sa bonté naturelle faite de calme et d’équilibre, qui se dégage de lui, c’est un humaniste.

 Mes sources : Internet, Archives de la ville de Bordeaux et biographie  Alain Juppé sur ce grand philosophe.

 

Il est né en 1689 au Château de la Brede en Guyenne, un siècle avant la révolution française de 1789. Il fut baptisé le 18 Janvier. Le jour de sa naissance est inconnu, son certificat de  naissance est perdu. La famille de Montesquieu par son père descend d’une ancienne maison du Berry, anobli par la Reine de Navarre, Jeanne d’Albret mère d’Henri IV. Sa mère née Penel apporte dans la corbeille de mariage, le somptueux château de la Brede avec ses hectares de vignobles pour le négoce du vin. La  famille de Mademoiselle de Penel, en était propriétaire depuis le moyen âge. Madame de Montesquieu née Penel, incite son mari à quitter le monde des armes pour la gestion de ses biens. Mon père passa sa vie à rétablir les affaires de ma mère. A peine les eut il établies, que ma mère mourut constate amèrement Montesquieu.

 Il est orphelin à sept ans. Il est élevé par des paysans gascons. Il partage donc l’existence des jeunes paysans. Il y gagne robustesse et grande simplicité. Il aime les paysans. Il dira plus tard, qu’ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers.  Il a deux frères et deux sœurs. Montesquieu, jusqu’â onze ans fréquente l’école de la paroisse de la Brede puis, pendant cinq ans, est interne au collège de Juilly diocèse de Meaux. Ce dernier lui apporte une formation juridique et humaniste par des professeurs Oratoriens réputés. Il reçoit une éducation de gentleman à connotation républicaine. Il étudie les humanités et les sciences de Descartes. A seize ans, il s’inscrit à la faculté de Droit et obtient sa licence en 1708. Il devient avocat et part à Paris pour se perfectionner comme stagiaire dans un petit cabinet.

 

 Il écrit un discours très élogieux sur Cicéron. Il l’admire et voudrait lui ressembler. En 1715, il hérite du château de la Brede et devient Baron de la Brede. Il est accepté un peu plus tard, comme conseiller au parlement de Bordeaux. Il se marie le 30 avril 1715, en l’église Saint Michel de Bordeaux avec Jeanne de Lartigue qui lui apporte 100 000 livres de dote. Montesquieu n’est pas très amoureux de son épouse d’un naturel ingrat. Elle boitait et son visage était disgracieux. Il l’abandonne pendant trois ans pour faire des voyages en Europe avec de fréquents séjours à Paris. Un jour il fit attendre son épouse trois heures dans un fiacre, stationné, devant la porte de sa maîtresse. Montesquieu était libertin. Ils ont un fils. L’oncle de Montesquieu meurt le 24 avril 1716. Il reprend sa charge au parlement de Bordeaux. Il en devient Président.

 

 Le parlement était une des institutions des plus prestigieuses de la Guyenne fondé par Louis XI en 1462. Il fut également un membre actif en 1712 et 13 de l’Académie Royale des sciences, belles lettres et arts de Bordeaux. En 1726, il vend sa charge de parlementaire. C’était un magistrat trop souvent absent qui finit par rompre avec l’une des plus hautes institutions judiciaires et politiques de France. La vente lui rapporte 130 000 livres, son fils ayant refusé de reprendre cette charge. Il donne lecture à l’académie de Bordeaux sur les Romains en matière de religion. - Ce ne fut ni la crainte, ni la piété qui établit la religion sur les Romains, mais la nécessité où sont toutes les sociétés d’en avoir une. Discours sur les motifs en 1725. C’est la satisfaction intérieure que l’on ressent, lorsqu’on voit augmenter l’excellence de son être et, que l’on rend plus intelligent un être intelligent. L’amour de l’étude est presque en nous, la seule passion éternelle. C’est un raisonnement maçonnique très altruiste et d’une richesse percutante par l’humour.

 

Il lit des livres de géométrie en allant à la messe et, le curé de la Brede pense qu’il s’agit de la bible du diable. La gravité, le corps humain, le flux et reflux des marées le passionnent, ainsi que les sciences de Descartes. Dans l’esprit des Lois, il défend l’indemnisation juste et préalable en cas d’expropriation. C’est un paralogisme de dire que le bien particulier doit céder au bien public. Le bien public est toujours ce que chacun conserve invariablement, la propriété, que lui donnent les lois civiles. Dans les lettres Persanes.- John Law Ecossais, propose de substituer une monnaie de papier au numéraire afin d’alléger les finances de l’Etat. J’ai vu naître, écrit Montesquieu, une soif insatiable de la richesse. J’ai vu se former une détestable conjuration de s’enrichir, non pas sur un honnête travail et une généreuse industrie, mais par la ruine des Princes de l’Etat et des citoyens.

 

 Sur la religion - les Evêques n’ont d’autres fonctions que de dispenser d’accomplir la Loi. Le Pape est un magicien qui fait accroire que trois ne font qu’un et que le pain que l’on mange n’est pas du pain. Il s’attaque aux institutions de l’église catholique, au célibat des prêtres, à l’interdiction du divorce et à l’autorité pontificale. En 1721, Montesquieu lance l’une des affirmations les plus révolutionnaires des Lumières. «  L’homme et la Femme conquerront liberté, égalité et dignité par l’éducation ».  Helvétius et Condorcet, en feront la clef de toute réforme de la société. Dans les pensées son livre - Il cherche à réfuter Spinoza. Un grand homme m’a promis que je mourrai comme un insecte. Il cherche à me flatter à l’idée que je ne suis qu’une modification de la matière. Montesquieu n’accepte pas que l’homme soit un loup pour l’homme. Il pense qu’il existe une idée de justice qui nous interdit les uns les autres, le mal, même si les droits les plus sacrés ont été violés, tout au long de l’histoire des hommes.

 

 Montesquieu voyage en Europe à Venise, il écrit dans son journal, «  les Vénitiens et les Vénitiennes s’accompagnent d’une parfaite hypocrisie religieuse.  Un homme à beau entretenir une putain, il ne manquera pas sa messe pour toutes sortes de choses du monde. »  Venise ne conserve plus que son nom ; plus de force de commerces et de lois, seulement la débauche. Montesquieu devient sigisbée, c'est-à-dire un accompagnateur à Venise de femmes mariées. Il est sigisbée de la Princesse Trivulce, une des meilleures familles du Duché. Son père est chevalier de la toison d’or. Il devient son amant. Plus tard, de son expérience Romaine, il écrit c’était le temps le plus heureux de ma vie, et le temps où je me suis le plus instruit. Sur le peintre Raphaël, il semble que Dieu se sert de sa main pour créer. Sa théorie de l’esprit général des Nations, il faut avec les Anglais faire comme eux, vivre pour soi sans  se soucier de personne et ne compter sur personne. En France, je fais amitié avec tout le monde. En Angleterre, je n’en fais avec personne. En Italie, je fais des compliments à tout le monde. En Allemagne, je bois avec tout le monde. Le 26 février 1730, sur la recommandation du Docteur Tessier, médecin de la maison du Roi d’Angleterre, il est intronisé franc-maçon le 16 mars dans la Loge de la Horn Tavern à Westminster en compagnie  de deux autres Français. Le père du Marquis de Sade et Monsieur de Gouffier, cousin germain du Duc de Richmond. Il écrit, c’est l’équilibre des pouvoirs qui assure la liberté authentique, celle des honnêtes gens comme ceux de Londres. Venise est la liberté de vivre obscurément avec des putains et de les épouser. En Hollande, c’est la liberté de la canaille. Montesquieu est riche de 550 000 livres en 1726, soit 29 000 livres de rentes par an. Il reconnait que Dieu lui a donné du bien et je me suis donné du superflu. Son cheptel à la Brede, 800 brebis, 50 bœufs, 4 chevaux et douze cochons. Dans les moments de disette il distribue gratuitement à ses paysans, tout ce qui est stocké en grains et autres, dans ses magasins. Dans l’esprit des Lois, il montre que la richesse d’un pays repose non pas sur son or mais sur la qualité de sa main d’œuvre. Il cite l’Espagne.

 

 Montesquieu proclame qu’aucun argument d’autorité ne peut enclore en quelque enceinte que ce soit, l’énergie qui l’anime, l’esprit de curiosité, le goût de la recherche et l’amour de la liberté. Il n’y a que trois biens dans cette vie, l’aisance, la santé et la bonté de l’âme. Pour l’Europe, il s’attache à démontrer l’interdépendance des états et leur communauté d’intérêts. La France et l’Angleterre ont besoin de l’opulence de la Pologne et de la Moscovie. L’Etat qui croit augmenter sa puissance par la ruine de celui qui le touche s’affaiblit avec lui. Un pays ne peut vendre et écouler ses produits, que si les autres nations peuvent les lui acheter. La vraie richesse dépend de l’industrie de la Nation, du nombre de ses habitants, de la culture de ses terres. Modération fiscale -  Il faut garantir la liberté des citoyens par une bonne politique budgétaire et fiscale. Il ne faut pas prendre au peuple sur ses besoins réels, c'est-à-dire respecter ses besoins. La lettre de change est en quelque sorte pour Montesquieu, l’émancipation économique par rapport au politique. C’est le moteur de la libéralisation du commerce. Il prend conscience que la principale source des richesses est mobilière et non foncière. Belle anticipation de la modernité boursière par Montesquieu.  Ce dernier affirme son exigence de solidarité avec les plus faibles. L’Etat doit à tous les citoyens une substance assurée, un vêtement convenable et un genre de vie qui ne soit pas contraire à sa santé. Son projet de protection sociale fort sophistiqué prévoit la mise en place d’indicateurs statistiques, concernant l’évolution des ressources du Pays. La liberté politique du citoyen est cette tranquillité d’esprit qui provient de l’opinion que chacun a de sa sureté. La liberté politique ne consiste pas à faire ce que l’on veut, mais le droit de faire ce que les lois permettent. Comme tous les hommes naissent égaux, l’esclavage est donc contre nature.

 

Montesquieu croit en l’âme immatérielle et immortelle. Il croit en un Dieu créateur de l’Univers, raison primitive d’où précède la raison humaine. C’est le fondement même de l’esprit des Lois. Un bon législateur s’attache moins à punir les crimes qu’à les prévenir. Il s’appliquera plus à donner des mœurs qu’à infliger des supplices.

 

Pour terminer, ses principales citations - Quand on court après l’esprit, on attrape la sottise. La politique est une lime sourde qui use et qui parvient lentement à sa fin. Tous les maris sont laids. Pour faire de grandes choses, il ne faut pas être un si grand génie ; il ne faut pas être au dessus des hommes ; il faut être avec eux. Hommes modestes, venez que je vous embrasse ; vous faîtes la douceur et le charme de la vie.

 

Le 11  février 1755 en la paroisse St. Sulpice, un convoi funèbre transporte le corps de Charles de Secondat, Baron de Montesquieu. Seul Diderot assiste, comme grand esprit aux obsèques de l’illustre écrivain, mort la veille en son petit hôtel de la rue St Dominique à Paris. Ses ossements à la révolution furent jetés dans les catacombes, et lorsque le directoire voulut l’accueillir au Panthéon, les restes de l’auteur de l’esprit des Lois avaient disparu.

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J’ai dit