TRAVAUX EN LOGE 6015

 

Voltaire humilié, par V B

 

 

 

 

NB : Les principaux acteurs cités dans cette étude furent maçons sauf Rousseau.

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Le royaume

Nous sommes en 1726. 

Louis XV, couronné trois ans plus tôt n'a que 17 ans. Il appelle auprès de lui le cardinal de Fleury, son ancien précepteur. Une période de paix et de prospérité s'ouvre pour la France alors première puissance mondiale, la plus peuplée, la plus riche, la mieux dotée de routes. La Lorraine et le Barrois ont été donnés en usufruit au beau père de louis XV (l'ex roi polonais Stanilas - d'ou la place du même nom à nancy) et reviendront à la France à sa mort, par héritage de sa fille Marie Leszcynska, Reine de france. La France s'est pourvue d'un vaste empire, du canada aux Indes en passant par la louisiane et les caraïbes, son fleuron colonial par son industrie sucrière.

Bref tout va plutôt bien dans le royaume de France ou les lettres prospèrent.

 

En 1726, Voltaire à 32 ans.

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D'ou vient Voltaire ?

Voltaire est né Arouet. Les Arouets sont originaires d’un petit village du nord du Poitou, Saint-Loup, où ils exercent au XVe et XVIe siècle une activité de tanneurs. L‎es Arouet sont un exemple de l’ascension sociale de la bourgeoisie au XVIIe siècle. Le premier Arouet à quitter sa province s’installe à Paris en 1625 où il ouvre une boutique de marchand de draps et de soie. Il épouse la fille d’un drapier prospère et s’enrichit suffisamment pour acheter pour son fils, François, le père de Voltaire, une charge de notaire au Châtelet en 1675, assurant à son titulaire l’accès à la petite noblesse de robe. Ce dernier, travailleur austère et probe aux relations importantes, arrondit encore la fortune familiale en épousant le 7 juin 1683 la fille d’un greffier criminel au Parlement. Arouet père veut donner à son cadet, François-Marie une formation intellectuelle qui soit à la hauteur des dons que celui-ci manifeste. Arouet père élève cinq enfants (dont trois atteignent l'âge adulte), et revend son étude en 1696 pour acquérir une charge de conseiller du roi, receveur des épices à la ‎Chambre des Comptes‎. Voltaire perd sa mère à l’âge de sept ans.

 

François-Marie entre à dix ans comme interne au collège Louis-le-Grand chez les Jésuites. L'établissement le plus cher de la capitale  (500 livres par an) et le mieux fréquenté; François-Marie y étudie durant sept ans. Les jésuites enseignent le latin et la rhétorique, mais veulent avant tout former des hommes du monde et initient leurs élèves aux arts de société : joutes oratoires, plaidoyers, concours de versification, et théâtre. ‎

 

Arouet est un élève brillant, vite célèbre par sa facilité à versifier : sa toute première publication est son Ode à sainte Geneviève. Imprimée par les Pères, cette ode est répandue hors les murs de Louis-le-Grand. Il apprend au collège à s'adresser d’égal à égal aux fils de puissants personnages et tisse de précieux liens d’amitié, très utiles toute sa vie : entre par exemple les frères d’Argenson, René-Louis et Marc-Pierre, futurs ministres de Louis XV et le futur duc de Richelieu.

Arouet quitte le collège en 1711 à dix-sept ans et annonce à son père qu’il veut devenir homme de lettres, et non avocat ou titulaire d’une charge de conseiller au Parlement, investissement pourtant considérable que ce dernier est prêt à faire pour lui. Devant l’opposition paternelle, il s’inscrit à l’école de droit.

 

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La Société du Temple

Il fréquente la société du Temple, qui réunit dans l’hôtel de Philippe de Vendôme, des membres de la haute noblesse et des poètes, épicuriens connus pour leur esprit, leur libertinage et leur scepticisme. Comme les lettrés de ce temps il entend restaurer la philosophie des anciens pour l'opposer au dogme. Il y approfondi sa connaissance des classiques latins, Sénèque et Marc Aurèle en particulier :

«Nous sommes nés par hasard dans un monde qui s’en moque. Natus sum in mundo, qui forte ignorat.

Qui a vu ce qui est dans le présent a tout vu, et tout ce qui a été de toute éternité et tout ce qui sera dans l'infini du temps.

Tu as subsisté comme partie du Tout. Tu disparaîtras dans ce qui t'a produit, ou plutôt, tu seras repris, par transformation, dans sa raison génératrice.

Tout est éphémère, et le fait de se souvenir, et l'objet dont on se souvient.

Bientôt tu auras tout oublié, bientôt tous t'auront oublié.

C'est une citadelle que l'intelligence libérée des passions»

Telles sont les sentences, les inclinations philosophiques qui marquent les esprits avancés de ce temps.

L’abbé de Châteauneuf, son parrain, l’avait présenté à la Société du Temple dès 1708. A la fréquentation de ses membres, il se persuade qu’il est né d'un grand seigneur libertin et n’aurait rien à voir avec les Arouet et les gens du commun. (il ira jusqu'a s'imaginer le fils d'un noble proche de sa défunte mère)

La Société est aussi pour lui une école de poésie ; il va ainsi y apprendre à faire des vers « légers, rapides, nourris de référence antiques, libres de ton jusqu’à la grivoiserie, plaisantant sans retenue sur la religion et la monarchie.

Le 18 novembre 1718, sa première pièce écrite sous le pseudonyme de Voltaire, Œdipe, obtient un immense succès. Le public, qui voit en lui un nouveau Racine, aime ses vers en forme de maximes et ses allusions impertinentes au roi défunt et à la religion. Ses talents de poète mondain triomphent dans les salons et les châteaux.

Il connaît un nouveau succès en 1723 avec La Henriade, (un hommage à Henry IV) poème épique de 4 300 alexandrins se référant aux modèles classiques. Pour ses contemporains admiratifs, Voltaire va être longtemps l'auteur de La Henriade , le « Virgile français », le premier à avoir écrit une épopée nationale.

A ses gloires littéraires et dans les salons ou son esprit piquant et léger est recherché, à sa fortune familiale déjà très consistante qu'il augmente habilement avec le concours de financiers amis, s'ajoute ses succès nombreux avec les femmes.

Et parmi ses maîtresses l'une d'elle est une figure du siècle : la comédienne Adrienne Lecouvreur

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Adrienne Lecouvreur

C'était une jeune femme svelte dont la voix bien timbrée, mais posée, était incapable de ces coups de force mais qui charmait littéralement son auditoire.

Adrienne Lecouvreur ne criait pas, ce qui constituait une nouveauté pour l'époque, étonnant le public habitué à entendre vociférer des vers de Corneille ou de Racine.

Tour à tour Bérénice, ou Amphytrion, elle enchante la Cour et la ville, jouant cent trente-neuf fois en dix mois.

Le Mercure de France la décrit ainsi : «Mademoiselle Lecouvreur est parfaitement faite dans sa taille médiocre, avec un maintien noble et assuré; la tête et les épaules sont bien placées, les yeux pleins de feu, la bouche belle, le nez un peu aquilin et beaucoup d'agrément dans l'air et les manières; sans embonpoint, mais les joues assez pleines, avec des traits bien marqués pour exprimer la tristesse, la joie, la tendresse, la terreur et la pitié.»

Bien que fort effacée dans la comédie, ce fut elle cependant que Marivaux choisit pour créer le rôle de la marquise dans la Seconde Surprise de l'Amour, qu'elle joua, dit d'Alembert, avec des «allures de reine».

Elle fut longtemps maîtresse attentionnée du Maréchal de Saxe.

Mais pour l'heure elle est celle de Voltaire

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L'altercation : 15 janvier 1726

Revenons à cette date du 15 janvier 1726.

La querelle naquit entre Voltaire et Rohan un soir à la Comédie-Française, dans la loge d'Adrienne Lecouvreur.

Guy-Auguste de Rohan comte de Chabot, Grand du Royaume, jaloux du succès de Voltaire auprès de la comédienne, lui dit devant celle-ci, pour faire valoir sa haute noblesse face au roturier : 

« Arouet ? Voltaire ? Enfin, monsieur avez-vous un nom ? » 

La réplique fuse : 

« Voltaire ! Je commence mon nom et vous finissez le vôtre. »

Le ton monte entre les deux hommes et Voltaire demande réparation s'offrant pour un duel le lendemain; mais Rohan réplique qu'il ne s'abaissera à combattre un manant. Voltaire le traite de lâche.

Le lendemain au soir alors qu'il soupe chez le Duc de Sully, un domestique fait descendre Voltaire dans la rue où deux voitures l'y attendent; de l'une jaillit une volée de tape-dur armés de bâtons, et tapi dans l'autre, Rohan s'écrie : « Ne frappez pas sur la tête, il peut encore en sortir quelque chose de bon. »; puis « C'est assez. » lorsqu'il estime la correction suffisante.

C'est ainsi qu'on se doit de traiter la roture.

Voltaire est humilié et en appelle à ses amis pour organiser une cabale contre Rohan pour le pousser au duel.

Mais pas un n'intervient. Tous l'exhortent à oublier l'incident et à prendre conscience de la position de son adversaire. Ses amitiés aristocrates l'abandonnent l'une après l'autre; le roturier prend amèrement conscience de sa condition d’histrion utile à leur divertissement. Il ne décolère pas.

Un rapport de police est adressé au ministre :

« nous sommes informés par voie sûre que le sieur Voltaire médite d'insulter incessamment et avec éclat M. de Rohan […] il [Voltaire] est actuellement chez un nommé Leymaud, maître en fait d'armes, rue Saint-Martin, où il vit en très mauvaise compagnie […] »

Il est embastillé sur le champ mais ménagé tout de même par la lettre suivante écrite à l'attention du gouverneur de la Bastille :

« Le sieur Voltaire est d'un génie à avoir besoin de ménagements. Son Altesse Royale a trouvé bon que j'écrivisse que l'intention du Roi est que vous lui procuriez toutes les douceurs et la liberté de la Bastille qui ne seront point contraires à la sécurité de sa détention. »

Onze jours plus tard, Voltaire obtient son départ pour l'Angleterre pour quitter la Bastille :

« Je remonte très humblement que j'ai été assassiné par le brave chevalier de Rohan assisté de six coupe-jarrets derrière lesquels il était hardiment posté. J'ai toujours cherché depuis ce temps-là à réparer, non mon honneur, mais le sien, ce qui est trop difficile… Je demande avec encore plus d'insistance la permission d'aller incessamment en Angleterre et si on doute de mon départ, on peut m'envoyer avec un passeport jusqu'à Calais.»

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L'enterrement de Newton

D’une durée de trois ans, le voyage est une révélation intellectuelle et humaine pour le Parisien : il y a d’abord la découverte de Shakespeare ; il y a ensuite le commerce avec les œuvres de John Gay et de Swift ; puis le chaleureux accueil de l’ami Lord Bolingbroke, qui présente au voyageur Alexander Pope ; à cela s’ajoutent l’initiation à la philosophie newtonienne et la rencontre des philosophes Berkeley, Locke et Clarke. Sur l’« île de la Raison », exacte antinomie du « royaume très chrétien » qu’incarne la France, Voltaire côtoie l’élite anglaise. Résultat, sa pensée se précise.

Il ne faut pas plus de quelques semaines pour qu'il goûte au règne de l’indulgence : aucune lettre de cachet ici ; la loi d’Habeas corpus de 1679 (nul ne demeure détenu sauf par décision d’un juge) et la Déclaration des droits de 1689 protègent les citoyens contre le pouvoir du monarque. Voltaire croise des personnes d’obédiences religieuses très diverses et écarquille les yeux à leur écoute : loin de s’entre-tuer, le juif, le mahométan et le chrétien négocient ensemble ; les trois confessions agissent pour la prospérité commerciale. L’exemple, surprenant et remarquable, sera souvent cité par le philosophe au cours de sa longue vie. Le modèle insulaire n’a décidément que du bon. Le Français note chaque détail et relate ses expériences ; les feuilles qu’il noircit au fur et à mesure des jours s’apparentent à un véritable reportage intellectuel.

Le projet d’écrire des « Lettres anglaises » fait son chemin qui deviendra plus tard les Lettres philosophiques. De quoi y parle-t-on ? Outre un panorama religieux, Voltaire propose des développements sur le politique, le social et l’économique. Il chante les louanges de l’esprit novateur propre aux Anglais, un esprit libre de toute censure qui s’affirme aussi bien chez Bacon (le théoricien de l’expérience) que chez Locke (le théoricien de l’empirisme) ou chez Newton (le théoricien de la gravitation universelle et apôtre de la religion naturelle -déisme). Une dernière partie traite des institutions littéraires et des écrivains. L’œuvre constitue l’un des premiers manifestes en faveur des Lumières.

Le voyage participe indéniablement à la mutation spirituelle du jeune auteur. Éloge de la tolérance, du pragmatisme et de la liberté économique.

A chacun selon sa naissance, dit on en France

A chacun selon ses mérites, dit on a Londres

A Londres ou il assiste à l'enterrement de Newton, père de la Maçonnerie, sous les pavements de Westminster Abbey aux côtés des rois d'angleterre. Newton qui refusa les derniers sacrement et qui ne fut anobli que de part son génie.

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L'enterrement d'Adrienne

De retour en France, dont il se languissait, Voltaire renoue avec Adrienne. Dans la nuit du 20 mars 1730 la comédienne s'éteind d'une violente crise intestinale évoluant en hémorragie (on soupçonne l'épouse de maurice de Saxe de l'avoir empoisonnée)

Saxe, Voltaire et le chirurgien Faget ont assisté à ses derniers moments. Les scellés furent apposés le jour même, et le lendemain matin on procédait à l'autopsie.

Adrienne morte, des faits odieux vont se passer autour de son cadavre. La valetaille fait main basse sur tout ce qu'on peut prendre.

Le curé de Saint-Sulpice, arrivé lorsque son ministère n'était plus nécessaire, se refuse à rendre les honneurs funèbres, arguant que la défunte n'a pas fait acte de repentir des scandales de sa profession; bien plus: il s'oppose à ce qu'elle soit inhumée parmi les fidèles, bien qu'elle eût témoigné l'extrême désir de recevoir les derniers sacrements et qu'elle fût morte dans le temps qu'on avait envoyé chercher un prêtre. D'où l'obligation pour le ministre Maurepas de donner des ordres pour faire enlever le cadavre la nuit, afin de l'enterrer n'importe où, mais sans scandale.

Voltaire nous a laissé le procès-verbal de cette opération, qui fut hideuse :

«...Que l'aimable Lecouvreur

A qui j'ai fermé les paupières

N'a pas eu même la faveur 

De deux cierges et d'une bière,

Et que Monsieur de Laubinière

Porta la nuit par charité,

Ce corps autrefois si vanté

Dans un vieux fiacre empaqueté,

Vers les bords de notre rivière»

A minuit, le corps d'Adrienne Lecouvreur avait été descendu dans un fiacre par des portefaix, puis, accompagné du Laubinière cité plus haut et d'une escouade du guet, transporté dans un terrain vague et déposé dans de la chaux vive, au milieu de chantiers, près de la Seine.

Différents endroits ont été désignés: la Grenouillère, c'est-à-dire vers le quai d'Orsay actuel, à l'angle du boulevard Saint-Germain;  

Au lendemain de ce scandale, Voltaire seul avait protesté. Sa voix resta sans écho et il en fut meurtri.

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Ces trois épisodes, la bastonnade de Rohan, la découverte de l'Angleterre et l'enseignement de Newton, l'enterrement d'Adrienne Lecouvreur, transformèrent le poète en un philosophe, qui de sa roture, jadis dissimulée, s'en fait désormais gloire.

Ces événements intimes firent de lui ce qu'il fut.

De ces épisodes, minuscules d'apparence, naissent, par réaction sous la forte impulsion de Voltaire l'épopée des Lumières ou tous les Philosophes (tous maçons sauf Rousseau) s'appliqueront à bouleverser le Monde.

 

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La conclusion de Bakounine

Bien plus tard Bakounine fit un discours en Loge pour évoquer ce moment :

«La bourgeoisie avait un monde à conquérir, une place à prendre dans la société, et organisée pour le combat, intelligente, audacieuse, se sentant forte du droit de tout le monde, elle était douée d’une‎ toute-puissance irrésistible : elle seule a fait contre la monarchie, la noblesse et le clergé réunis les trois révolutions.  A cette époque la bourgeoisie aussi avait créé une association internationale, universelle, formidable, la Franc-Maçonnerie.  On se tromperait beaucoup si l’on jugeait de la Franc-Maçonnerie du siècle passé, ou même de celle du commencement du siècle présent, d’après ce qu’elle est aujourd’hui. Institution par excellence bourgeoise, dans son développement, par sa puissance croissante d’abord et plus tard par sa décadence, la Franc-Maçonnerie a représenté en quelque sorte le développement, la puissance et la décadence intellectuelle et morale de la bourgeoisie. Aujourd’hui, descendue au triste rôle d’une vieille intrigante radoteuse, elle est nulle, inutile, quelquefois malfaisante et toujours ridicule, tandis qu’avant 1830 et surtout avant 1793, ayant réuni en son sein, à très peu d’exceptions près, tous les esprits d’élite, les cœurs les plus ardents, les volontés les plus fières, les caractères les plus audacieux, elle avait constitué une organisation active, puissante et réellement bienfaisante. C’était l’incarnation énergique et la mise en pratique de l’idée humanitaire du XVIIIe siècle. Tous ces grands principes de liberté, d’égalité, de fraternité, de la raison et de la justice humaines, élaborés d’abord théoriquement par la philosophie de ce siècle, étaient devenus au sein de la Franc-Maçonnerie des dogmes politiques et comme les bases d’une morale et d’une politique nouvelle, - l’âme d’une entreprise gigantesque de démolition et de reconstruction.

La Franc-Maçonnerie n’a été rien [de] moins, à cette époque, que la conspiration universelle de la bourgeoisie révolutionnaire contre la tyrannie féodale, monarchique et divine.

Ce fut l’Internationale de la Bourgeoisie

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La conclusion (opposée) d'Edmund Burke

‎Philosophe irlandais, député à la Chambre des Communes britannique dans les rangs du parti Whig « Le Cicéron anglais» voit les choses autrement.

Opposé à la Révolution française dès son début, il s'en déclara l'adversaire, contre l’opinion de la plupart des Whigs qui manifestaient de l'intérêt pour l'expérience française, tels Thomas Paine et William Godwin, qui incarnèrent ce pan du libéralisme anglais converti aux Lumières françaises et défenseur de l'esprit de 1789.  

Dans l’œuvre de Burke, on lit en filigrane la lointaine et durable incrédulité qui règne entre les maçons anglais, libéraux et conservateurs et leurs frères de France plus portés à une rupture radicale avec l’Ordre ancien, à une politique brouillonne de terre brulée, aux balancements extrêmes.

CITATION

«Ce qui conduit à la découverte de la véritable cause de cette opération : Les capitalistes de Paris ; Les philosophes politiques, hommes de lettres. 

Le peuple a regardé longtemps d'un mauvais œil les capitalistes. La nature de leur propriété lui semblait avoir un rapport plus immédiat avec la nature de sa détresse, et l'aggraver. Dans le même temps, la fierté des hommes à argent, non nobles ou nouvellement anoblis, s'augmentait avec sa cause. Cette classe d'hommes ne supportait qu'avec ressentiment une infériorité dont elle ne reconnaissait pas les fondements. C'est cette classe d'hommes qui a frappé sur la noblesse en attaquant la couronne et l'église. Elle a porté particulièrement ses coups aux endroits où les blessures devaient être les plus mortelles ; c'est-à-dire en s'adressant aux propriétés de l'église qui, au moyen du patronage du roi, étaient communément réparties parmi la noblesse. Dans cet état subsistant d'une guerre très réelle, quoique pas toujours apparente, entre l'ancien propriétaire foncier et le nouveau capitaliste, la force prépondérante était en faveur des derniers. Les capitaux sont en effet plutôt disponibles pour tous les événements, et leurs propriétaires plus disposés aux nouvelles entreprises de toute espèce ; comme l'acquisition en est récente, ils s'accordent plus naturellement avec toutes les nouveautés. C'est par conséquent l’espèce de richesses qui convient à ceux qui souhaitent des changements.

D'un autre côté, s'était élevée, aussi dans le même temps, une nouvelle classe d'homme qui ne tarda pas à former avec les capitalistes une coalition intime et remarquable ; je veux dire les hommes de lettres politiques. Les hommes de lettres sans cesse préoccupés du besoin de primer, sont rarement ennemis des innovations. Depuis le déclin de la vie et de la grandeur de Louis XIV, ils avaient cessé d'être aussi recherchés, soit par lui-même, soit par le Régent, soit par leurs successeurs à la couronne ; ils n'étaient plus si systématiquement attirés à la cour par les mêmes faveurs et les mêmes largesses que pendant la brillante période de ce règne politique et plein de dignité. Ils tachèrent de se dédommager de ce qu'ils avaient perdu dans la protection de l'ancienne cour, en se réunissant pour former entre eux une association puissante. L'union des deux académies de France, et ensuite la vaste entreprise de l’Encyclopédie dirigée par ces messieurs, ne contribuèrent pas peu aux succès de leurs projets.

La cabale littéraire avait formé il y a quelques années quelque chose de ressemblant à un plan régulier pour la destruction de la religion chrétienne ; ils poursuivaient leur objet avec un degré de zèle qui jusqu'ici ne s'était montré que dans les propagateurs de quelque système religieux. Ils étaient possédés jusqu'au degré le plus fanatique de l'esprit de prosélytisme ; et de là, par‎ une progression facile, d'un esprit de persécution conforme à leurs vues : ce qu'ils ne pouvaient pas faire directement et tout d'un coup pour arriver à leurs fins, ils le tramaient par des procédés plus lents et en travaillant l'opinion. Pour commander à l'opinion, le premier pas nécessaire est de s'arroger un empire sur ceux qui la dirigent. Leurs premiers soins furent de s'emparer avec méthode et persévérance de toutes les avenues qui conduisent à la gloire littéraire ; beaucoup d'entre eux, assurément, ont occupé un rang très élevé dans la littérature et dans les sciences. Le monde entier leur a rendu justice, et en faveur de leurs autres talents, on leur a fait grâce sur le but dangereux de leurs principes particuliers ; c'était générosité pure ; ils y ont répondu en faisant tous leurs efforts pour accaparer entre eux seuls et leurs adeptes toute la réputation d'esprit, de savoir et de goût

A ce système de monopole littéraire était jointe une industrie sans pitié, pour noircir et pour discréditer de toutes les manières, et par toutes sortes de moyens, tous ceux qui ne tenaient pas à leur parti. Les persécutions faibles et passagères qui ont eu lieu contre eux, plutôt par égard pour la forme et pour la décence, que par l'effet d'un ressentiment sérieux, n'ont ni diminué leurs forces, ni ralenti leurs efforts. Tout ce qui en est résulté, c'est que cette opposition et leurs succès ont fait naître un zèle violent et atroce, d'une espèce inconnue jusqu'ici dans le monde ; que ce zèle qui s'était emparé de leurs esprits, rendit toutes leurs conversations, qui autrement auraient été agréables et instructives, tout-à-fait dégoûtantes. Ils s'emparèrent avec grand soin de toutes les avenues de l'opinion.

Les écrivains, surtout lorsqu'ils agissent en corps, et dans une seule et même direction, obtiennent une grande influence sur l'esprit public ; c'est pourquoi l'alliance de ces écrivains avec les capitalistes a produit un sensible effet, en affaiblissant la haine et l'envie du peuple contre cette espèce de richesses. Ces écrivains, de même que tous ceux qui propagent des nouveautés, affectèrent un grand zèle pour le pauvre, et pour la classe la plus basse de la société, en même temps que, dans leurs satires, ils attiraient, à force d'exagération, la haine la plus forte sur les fautes des cours, de la noblesse et du clergé ! Ils devinrent des démagogues d'une certaine espèce. Ils servirent comme de chaînon pour joindre, en faveur d'un seul objet, les dispositions hostiles de la richesse, au désespoir turbulent de la pauvreté. Comme ces deux espèces d'hommes paraissent être les principaux guides de toutes les dernières opérations, leur union et leur politique serviront à expliquer la fureur universelle avec laquelle on a attaqué toutes les institutions de ce pauvre royaume. Peu de conquérants barbares ont jamais fait une révolution si terrible.

 

 

 

 

Cambacérès : Maître d’œuvre de l’harmonie juridique

O E B

Septembre 6015

 

 

Je vous propose ici le portrait de Jean-Jacques-Régis Cambacérès, personnage éminemment important dans l’histoire de son époque et pourtant tellement méconnu, voire calomnié par ses détracteurs politiques, carrément inconnu même de certains puisque, lorsqu’en 1999 furent enfin publiés ses « Mémoires inédits », le Salon du Livre de Cabourg invita Jean-Jacques-Régis de Cambacérès à venir signer son dernier livre.

 

L’énumération de ses titres, tant civils que maçonniques, a de quoi donner le tournis.

 

Jugez-en :

 

Jurisconsulte, Conseiller à la cour des aides du Languedoc, Procureur-syndic du district de Montpellier, Président du tribunal criminel de l’Hérault, Député à la Convention, Président de cette assemblée puis du Conseil des Cinq-Cents, Président du Comité de législation puis du Comité de Salut Public, Ministre de la Justice, Second Consul, Archichancelier de l’Empire, assurant l’intérim lors des absences de Napoléon, Président du Conseil des Ministres, du Conseil d’Etat, du Sénat, du Conseil privé, du Conseil du Sceau des titres, membre de l’Institut dans la classe des Sciences morales et politiques, titulaire des plus hautes distinctions européennes et prince français, duc de Parme. Et aussi sociétaire de l’Académie Française, administrateur d’une vingtaine d’associations, sociétés, clubs dont la Société maternelle de l’Impératrice Marie-Louise. Voilà pour ses fonctions publiques.

 

A côté de cela, prieur de la confrérie des Pénitents Blancs de Montpellier, Grand Maître adjoint du Grand Orient de France, Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du Rite Ecossais Ancien et Accepté, Grand Maître du Rite Ecossais Philosophique, Grand Maître des directoires écossais du Rite Ecossais Rectifié, Grand Maître du rite primitif de Narbonne, et Grand Maître du rite d’Heredom de Kilwinning.

 

La carrière publique de Jean-Régis Cambacérès débute en 1792, à l’âge de 35 ans pour s’achever en 1815 à l’âge de 58 ans.

 

Il ne connaîtra qu’une traversée du désert de 1797 à 1799.

 

La tradition historique n’a pourtant, jusqu’il y a peu, retenu de lui que ces caricatures et pamphlets parus en 1814, à la fin de l’Empire, l’alourdissant d’une morgue fastueuse et d’une homosexualité ridiculisée.

 

Ses frères eux-mêmes l’ont longtemps mal connu.

 

Le Grand Orateur du Grand Orient, à l’occasion d’une tenue funèbre commémorant le centenaire de son décès, n’hésitait pas à proclamer :

 

« Modéré par caractère, il eut le malheur d’être travaillé par une ambition d’autant moins pardonnable qu’elle s’accordait mal avec son défaut de courage et son goût pour les jouissances qui énervent l’âme et la privent de tout ressort ; sa soif du pouvoir et des richesses fit violence à ses inclinations naturellement douces. La peur, autant que ses vues ambitieuses, dictait presque toujours sa conviction. »

 

Dans le cadre de la collaboration qui me fut donnée à l’Anthologie, j’avais choisi Cambacérès car la période révolutionnaire m’a toujours fasciné.

 

Les travaux de recherche que j’ai effectué pour trouver le texte repris dans l’Anthologie me firent découvrir la centralité et la pérennité de Cambacérès dans la période révolutionnaire.

 

Notre homme naît à Montpellier le 18 octobre 1753, dixième enfant de Jean-Antoine et de Rose Vassal, dans une famille qui avait dû abjurer le protestantisme au siècle précédent.

 

A 19 ans, il s’installe comme avocat à Montpellier, mais ne plaide pas beaucoup. Il se consacre donc à l’étude des lois.

 

L’ascendance familiale explique sans doute que, dès avant l’âge de 20 ans, il est initié.

 

En 1772, on le trouve inscrit sur les tableaux de la loge anglaise Saint-Jean du Secret et de l’Harmonie à Montpellier, où il côtoie financiers, magistrats et entrepreneurs.

 

Son entrée rapide dans l’ordre ne s’explique pas seulement par ses antécédents familiaux.

 

En effet, en 1772, il est en opposition à la réforme judiciaire du Chancelier Maupéou et refuse d’intégrer la nouvelle magistrature proposée par le gouvernement. Il s’est agrégé à un groupe de magistrats réfractaires dont beaucoup sont maçons.

 

Par ailleurs, lui-même avait le désir d’échanger des opinions, de confronter des convictions, d’apprendre et de trouver des repères dans une société qui évolue.

 

Par ses contacts avec le médecin et chimiste Chaptal, il pouvait appréhender un monde scientifique qui remettait en cause tant de croyances.

 

Il reprend la charge de son père de Conseiller à la cour des aides du Languedoc.

 

Il voyage également beaucoup par tout le royaume, à Paris, Marseille, Bordeaux, où il fréquente de nombreuses connaissances tant familiales que maçonniques, nouant par sa participation aux activités maçonniques des relations avec un cercle étendu d’avocats et de financiers.

 

A Paris, il visite la loge des Neuf Sœurs et fait la connaissance de Condorcet. Il fréquente aussi la loge des Amis Réunis.

 

On discute beaucoup en ces milieux de la dernière affaire judiciaire, celle des trois roués pour laquelle le président du parlement de Bordeaux, soutenu par les membres des Neuf Sœurs, écrit un mémoire retentissant critiquant la législation criminelle et demandant la révision du procès. Cambacérès prend le parti des rénovateurs à la suite de Condorcet qui apprécie grandement ses compétences juridiques.

 

Mais bientôt survient 1789 et la suppression des privilèges et donc celle du statut des magistrats de la cour des comptes, aides et finances de Montpellier.

 

Dès l’année suivante, Monsieur de Cambacérès abandonne définitivement sa particule.

 

Jamais il ne la reprendra, même pas lorsque les plus grands honneurs seront les siens.

 

Jean Cambacérès est élu président du tribunal criminel de l’Hérault siégeant à Montpellier ; il est installé dans ses fonctions le 1 janvier 1792.

 

S’il ne se prononce pas publiquement sur l’abolition de la peine de mort, il l’évitera toujours lorsque cela sera en son pouvoir et ne la fera appliquer – mais alors sans hésitation – que si l’ordre public est troublé.

 

Cette présidence du tribunal criminel le marquera très profondément.

 

Le pouvoir de vie ou de mort qu’il détient l’oblige à une perpétuelle remise en cause.

 

Il écrira :

 

« Quand on juge les hommes, il ne faut jamais les séparer des événements »

 

Et aussi

 

« L’âme d’un fameux coupable ne diffère souvent de celle d’un grand homme que par l’objet vers lequel la fatalité l’a déterminé ».

 

Le spectre de Voltaire le hantera pendant toute cette année, aiguillonnant sa quête de vérité.

 

Bientôt élu député à la Convention, il arrive le 18 août 1792 à Paris.

 

Jean-Jacques-Régis Cambacérès doit se rendre à l’évidence : la passion partisane déborde même les convictions spirituelles.

 

Il devient cependant Président du Comité de Législation, et le jugement de Louis XVI occupe bientôt tous les esprits. Cambacérès essaiera plusieurs fois d’infléchir la procédure en faveur de l’accusé, en vain.

 

Appelé à voter, il se prononcera pour la mort avec sursis, fondant son propos sur l’absence d’intérêt politique :

 

« La mort de Louis ne nous présenterait aucun de ces avantages ; la prolongation de son existence peut au contraire nous servir. Il y aurait de l’imprudence à se dessaisir d’un otage qui doit contenir les ennemis de l’intérieur et de l’extérieur.

 

A la confirmation du vote, il redira que le sien est contre la mort.

 

Par la suite, il votera pour le sursis puis, lorsque les jeux seront faits, il reprendra la parole à la tribune.

 

Tout étant consommé, il y proclamera la nécessité d’apporter des secours humains et spirituels au condamné.

 

Après thermidor, à partir de l’automne 1794, Cambacérès est au gouvernement de la France ; il se fait investir de la présidence du comité de Salut Public.

 

Ses qualités, comme ses qualifications, en font un incontournable de la direction du pays.

 

En charge de la politique extérieure de la France, il présente ainsi le traité de paix signé avec la Toscane :

 

« S’il existait en Europe, proclame-t-il, un droit des nations, des principes reconnus d’indépendance, de liberté de commerce et de navigation, s’il existait un plan contre l’ambition des puissances usurpatrices et une garantie pour la sûreté des états faibles, alors les conditions de la paix seraient facilement dictées et acceptées ; alors, nous n’aurions pas de guerre à soutenir. »

 

Dans ce même esprit d’éduquer l’opinion, il pousse la Convention à mettre sur pied un ensemble d’écoles spécialisées, que sont l’Ecole Normale, l’Ecole des Langues Orientales, l’Ecole Polytechnique, les Ecoles de Santé et les Ecoles Centrales, futurs lycées napoléoniens.

 

Avec son ami et frère d’Aigrefeuille, il assiste le 22 juin 1799 à la cérémonie marquant l’union entre le Grand Orient et la Grande Loge de France.

 

A cette tenue solennelle assistaient 29 officiers des deux obédiences, 3 officiers honoraires, 29 vénérables ou leurs représentants et 28 frères visiteurs.

 

Le mois suivant, à l’initiative de Sieyès, il devient ministre de la Justice.

 

Le 12 décembre 1799, Cambacérès devient deuxième consul de la République, second personnage de l’Etat après Bonaparte.

 

Sous le consulat, Bonaparte fera aboutir le projet de Code Civil, si cher à Cambacérès.

 

Le Code Civil de 1804 est le résultat d’une volonté de codification exprimée dès avant même 1789, par de grands personnages comme Louis XI, Dumoulin, Loisel, Colbert, Maupéou.

 

La codification est un moyen d’assurer la sécurité dans la vie juridique par une connaissance claire et rapide des règles applicables ; elle peut aussi être un moyen d’assurer l’unité du droit. Plus encore, en France, la codification avait pour objet de créer l’union nationale entre un Nord coutumier et un Sud de droit romain.

 

Mais pour autant il y a, en fait, deux conceptions de la codification :

 

  • La première est une simple mise à jour,
  • La seconde est beaucoup plus ambitieuse et volontariste en utilisant la codification pour refondre le droit, créer un nouveau droit et en faire un levier pour faire évoluer la société.

 

C’est bien cette seconde voie que les révolutionnaires veulent emprunter.

 

Cambacérès en sera le guide.

 

En juillet 1793, la Convention charge Cambacérès et le comité de Législation de préparer, dans le délai d'un mois, un projet de Code Civil.

 

Le 9 août, Cambacérès, avec une légitime fierté, donne lecture de son projet.

 

Son Code Civil (695 articles) est conçu selon deux grandes divisions : les personnes et les biens.

 

Après un examen partiel, la Convention abandonne la discussion.

 

Le 9 thermidor (27 juillet 1794), c'est la chute de Robespierre et la fin de la Terreur.

 

Dès le 24 thermidor, il prononce à la Convention un grand discours sur la direction à donner désormais à la Révolution, dans lequel il s'efforce de faire prévaloir le principe: "Ni réactionnaires, ni terroristes".

 

Peu après les événements de thermidor, il présente à la Convention le 23 fructidor an II (9 septembre 1794), son deuxième projet de Code Civil, bref et succinct (287 articles), selon une division ternaire : les personnes, les biens, les obligations.

 

Après la discussion d'une dizaine d'articles, le projet est renvoyé devant une Commission, où il s'enlise, deuxième échec.

 

Un troisième projet sera demandé au Comité de Législation, que préside Cambacérès, mais il sera, une nouvelle fois, rejeté.

 

Après Marengo, Bonaparte dit à Cambacérès : "Vous avez fait plusieurs codes ; Ne pensez-vous pas qu'il serait utile de les refondre et de présenter au Corps Législatif un projet qui fût à la hauteur des idées du siècle et digne du gouvernement ?".

 

A la suite de cette conversation, Cambacérès communique au Premier Consul les trois projets qu'il avait présentés aux assemblées en août 1793, en l'an II (1794) et en l'an IV (1796).

 

Bonaparte, après les avoir lus, complimente Cambacérès : "Il y a là un esprit d'analyse dont j'ai été satisfait"

 

Et, au sujet de leur refonte, il lui dit : "Indiquez-moi des hommes qui soient en état de faire ce travail et rédigez un arrêté".

 

C'est dans ces conditions qu'une commission préparatoire est nommée par arrêté des Consuls du 24 thermidor an VIII (12 août 1800).

 

Elle comprenait quatre membres : Tronchet, Bigot de Préameneu, Portalis et Maleville.

 

Les travaux de cette commission seront présentés au Conseil d’Etat.

 

Entre le 17 juillet 1801 et le 21 mars 1804, il y eut 109 séances : 57 présidées par Bonaparte, 52 présidées par Cambacérès.

 

Bien entendu, Cambacérès organise tous ces travaux. En l'absence du Premier Consul, il préside, remarquablement, les séances du Conseil d'Etat.

 

Bonaparte disait : "Cambacérès fait l'avocat général : il parle tantôt pour, tantôt contre" (Thibaudeau, Mémoires sur le Consulat, p. 415)

 

Et c'est encore lui, Cambacérès, qui propose, lors de la séance du conseil d'Etat du 19 ventôse an XII, de réunir les trente six lois en "un seul corps de lois", sous le titre de "Code Civil des Français", ce que fit la loi du 30 ventôse an XII (21 mars 1804).

 

Le Code Civil comprenait un titre préliminaire concernant la publication, les effets et l'application des lois en général et trois livres consacrés aux personnes, aux biens et aux différentes manières dont on acquiert la propriété. Il n'y avait qu'une seule numérotation, pour l'ensemble des articles, soit 2281 articles.

 

D'autre part, sur la proposition de Maleville, appuyée par Cambacérès, la loi du 30 ventôse an XII, en son article 7, abrogeait en bloc l'Ancien Droit : "A compter du jour où ces lois sont exécutoires, les lois romaines, les ordonnances, les coutumes générales et locales, les statuts, les règlements cessent d'avoir force de loi générale ou particulière dans les matières qui sont l'objet desdites lois composant le présent Code".

 

Ainsi, l'œuvre d'unification législative, qui allait s'appliquer à tous les Français, était accomplie.

 

De la combinaison de ses deux textes, l’abolition de tous les textes précédents et l’approbation d’un nouvel ensemble structuré, la 2nde voie de la codification est atteinte.

 

« Créer un nouveau droit et en faire un levier pour faire évoluer la société »

 

Par ce code, Cambacérès a construit l’ordre sur le chaos, suivant la devise du nouveau rite écossais ancien et accepté, « Ordo ab chao », adoptée à peine trois ans auparavant à Charleston.

 

Ce Code Civil des Français qui devait, en 1807, prendre la dénomination de "Code Napoléon", était d'une grande unité, clair et précis.

 

Il maintenait les réformes essentielles de la Révolution (notamment le caractère absolu du droit de propriété et l'égalité dans les successions) et faisait un choix judicieux entre les solutions de l'Ancien Droit.

 

Cette conception était féconde.

 

Il suffit de rappeler, à cet égard, la remarquable construction jurisprudentielle élaborée à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle pour la protection des victimes d'accidents provoqués par les machines et, en particulier, par les automobiles, sur la base d'une disposition de l'article 1384, al. 1er  du Code Napoléon :

 

"On est responsable non seulement du dommage que l'on cause par son propre fait, mais encore de celui qui est causé par le fait... des choses que l'on a sous sa garde".

 

En vérité, il représentait "une œuvre de transaction, de sagesse et d'équilibre".

 

Sa rédaction était particulièrement soignée.

 

On sait que Stendhal, dans une lettre à Balzac en date du 30 octobre 1840, observait :

 

"En composant la "Chartreuse", pour prendre le ton, je lisais chaque matin deux ou trois pages du Code Civil..."

 

Le Code Civil était une œuvre de praticiens.

 

Selon François PAPILLARD : "Ce fut un travail d'équipe gigantesque et la volonté d'aboutir fut, chez Cambacérès, exceptionnelle ; Il consacra le meilleur de son temps et de ses forces à cette œuvre immense qui fut sienne ; Il y apporta, corps et âme, toute son érudition, doublée d'une rare expérience du droit, des affaires et de la politique"

 

Dès les premières séances du conseil d'Etat, Cambacérès avait demandé que l'on écartât l'exposé de principes abstraits :

 

"Tout ce qui est doctrine appartient à l'enseignement du droit et aux livres des jurisconsultes".

 

Par ailleurs, comme Portalis, il voulait laisser à la jurisprudence son rôle traditionnel, qui est d'appliquer les règles de droit en fonction des nécessités mouvantes de la pratique et de la vie.

 

Napoléon était très fier de son Code Civil. Il dira à Sainte-Hélène :

 

"Ma vraie gloire, ce n'est pas d'avoir gagné quarante batailles ; Waterloo effacera le souvenir de tant de victoires.

 

Ce que rien n'effacera, ce qui vivra éternellement, c'est mon Code Civil".

 

Au cours du XIXème siècle, le Code Civil de 1804 eut un très grand rayonnement et une influence profonde en Europe.

 

En Belgique et au Luxembourg, il est encore, en grande partie, en vigueur.

 

Le Code du Royaume des Deux-Siciles de 1819 s'en inspira, mais également le Code néerlandais de 1837, le Code Neuchâtelois de 1855, le Code roumain de 1864, le Code italien de 1865 ou encore les codes portugais (1867) et espagnol (1889).

 

L'État de Louisiane utilisa le Code Napoléon comme source de base de son propre code, le Digeste de la loi civile de 1808, de même que le Code civil haïtien  de 1826 et le Code Civil du Bas-Canada de 1866.

 

 

 

Au XIXème siècle, tous les pays d'Amérique latine s'inspirèrent du Code Napoléon dans leurs codifications civiles, en particulier à travers l'œuvre d'Andrés Bello, auteur du Code civil du Chili (1855).

 

Le Code civil fut également utilisé dans les Grand-Duchés de Bade et de Berg ainsi qu'en Rhénanie, occupée par la France de  1800 à 1814, puis rattachée à la Prusse, jusqu'en 1900.

 

Ainsi le Code Civil avait aussi des influences sur le BGB (Code civil allemand).

 

Le grand-duché de Varsovie, créé par Napoléon pour redonner un État aux Polonais en 1807, conserva le Code civil jusqu'en 1946. La ville libre de Cracovie appliqua le Code civil jusqu’en 1946.

 

Le Code civil fut enfin introduit par la France dans la plupart des pays qui ont composé son empire colonial. Cela a contribué à lui donner un rayonnement dans toutes les parties du monde.

 

Ainsi, l’Afrique du Nord, l'Afrique noire française et certains pays d'Asie ont adopté le Code civil et l'utilisent encore.

 

Le Sénégal a réformé récemment le Code civil et le nouveau texte reprend pour la plus grande part le code français.

 

En 1803, Cambacérès poussera à la création du corps des auditeurs au Conseil d’Etat, officiellement chargés d’aider les ministres et directeurs auprès desquels ils seront placés, utilisant ce temps comme un apprentissage de la fonction publique.

 

Très profondément imprégné de culture maçonnique, qui met en avant la formation par la transmission de l’expérience du maître, il veut ainsi éduquer et préparer de jeunes hommes à la haute administration et au gouvernement.

 

Remarquons d’ailleurs que ces auditeurs, lorsqu’ils seront admis à assister aux réunions du Conseil devront, comme les apprentis en  loge, garder le silence.

 

En 1804, lorsque l’Empire se dessine et que l’on discute de la création des dignités princières, le second consul dira : « je pars ».

 

Il fait preuve d’une froide fermeté, ne craignant pas, comme cinq ans auparavant, de rentrer dans la vie civile et d’y reprendre ses activités au service des milieux d’affaires.

 

Bonaparte, craignant de perdre celui qui fut le maître d’œuvre de l’édifice de l’Etat, lui fera miroiter le rôle de conseiller sincère qu’il pourra continuer à jouer près de lui, et le fait qu’il pourra encore servir son pays.

 

 

Bonaparte le nomme Archichancelier de l’Empire et lui adresse la lettre suivante :

 

"Citoyen consul, votre titre va changer ; Vos fonctions et ma confiance restent les mêmes. Dans la haute dignité d'archichancelier de l'Empire dont vous allez être revêtu, vous manifesterez, comme vous l'avez fait dans celle de consul, la sagesse de vos conseils et les talents distingués qui vous ont acquis une part aussi importante dans tout ce que je puis avoir fait de bien. Je n'ai donc à désirer de vous que la continuation des mêmes sentiments pour l'Etat et pour moi".

 

Lorsqu’il est en campagne à l’étranger, Napoléon laisse le soin à Cambacérès de gouverner la France.

 

Après le divorce de Joséphine, et sur le choix d'une nouvelle épouse pour Napoléon, Cambacérès se prononce pour une princesse russe.

 

Son argumentation, rapportée par Pasquier, est remarquablement perspicace:

 

"Je suis moralement certain qu'avant deux ans nous aurons la guerre avec celui des deux souverains dont l'Empereur n'aura pas épousé la fille. Or, la guerre avec l'Autriche ne me cause aucune inquiétude et je tremble d'une guerre avec la Russie ; Les conséquences en sont incalculables...".

 

Effectivement, après le mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise, les 1er et 2 avril 1810, c'est la campagne de Russie de 1812, qui se termine par une désastreuse retraite. Dans les neiges et le froid de l'hiver russe, les grognards disaient avec tristesse : "Il ne fallait pas qu'il quittât sa vieille : elle lui portait bonheur et à nous aussi...".

 

En juin 1814, il fait savoir aux diverses obédiences maçonniques qu’il démissionne de toutes ses charges et dignités « pour des raisons de santé et de voyage » et souhaite ne plus être qu’un simple frère.

 

Le 1er juillet, une députation du Grand Orient essaiera, mais en vain, de le faire revenir sur sa décision.

 

Le 1er mars 1815, un coup de tonnerre : Napoléon débarque à Golfe-Juan et l'Aigle vole de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre Dame.

 

Cambacérès ne désire pas revenir aux affaires.

 

Le 8 mars, il déclare à Carnot: "Je tiens à être oublié ; Que Napoléon me laisse à l'écart. J'ai promis au Roi de ne pas bouger".

 

Qu'à cela ne tienne : l'Empereur le nomme à nouveau archichancelier de l'Empire et le charge provisoirement du portefeuille de la Justice.

 

La seconde Restauration se montre sévère pour Cambacérès :

 

Il perd ses dotations, doit s'exiler comme régicide (la mesure s'appliquait également à ceux qui, comme lui, avait voté conditionnellement la mort de Louis XVI) et il est exclu de l'Académie française.

 

Il se rend à Bruxelles, où il descend à l'hôtel Wellington, avec Lavollée et deux valets de chambre, puis à Amsterdam.

 

En 1818, il est autorisé à rentrer en France.

 

Le 28 mai 1818, le roi Louis XVIII lui confirme son titre de duc et, le 24 juin, sa dignité de grand-croix de la Légion d’Honneur.

 

Le Roi, ainsi, fait amende honorable et l’invite à rentrer en France.

 

Decazes, futur Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil de France n’y est pas étranger.

 

Pourtant Cambacérès ne regagnera Paris que le 4 décembre.

 

C’est là que, le 8 mars 1824, il passera à l’Orient Eternel.

 

Pour conclure, il me semble que Cambacérès mérite bien mieux que la place qu’il lui est faite dans nos mémoires.

 

Il a été le trait d’union entre les grands esprits du Siècle des Lumières et la réforme institutionnelle que permit la période révolutionnaire.

 

Le Code Civil dont il est la cheville ouvrière est un des piliers de l’esprit des Lumières au même titre que la Déclaration des Droits de l’Homme et des Devoirs du Citoyen.

 

Il a été le fédérateur de la maçonnerie française et européenne.

 

Enfin, pour finir, je vous renvoie à l’Anthologie maçonnique pour y découvrir ou y relire son discours prononcé à la Convention le 23 fructidor an II, pour présenter son 2ème projet de Code Civil dans lequel vous pourrez vous rendre compte de la clairvoyance et de profondeur d’esprit de cet homme dont le travail législatif est toujours d’actualité plus de deux siècles après l’avoir mis en œuvre.

 

J’ai dit.

 

 

La tolérance, clef de voûte de l’édifice maçonnique

par S L

 

 

Vous avez suggéré, Vénérable Maître, que les planches de cette année fassent le lien entre les grands Maçons que nous évoquons dans notre « Anthologie Maçonnique » et notre apprentissage maçonnique concret. Je vais donc m’efforcer ce soir de m’inscrire – et vous voudrez bien m’excuserez de plagier le terme -  dans la « philosophie de l’action ». Et pour faire simple et à la mesure de mes moyens je commencerai par la philosophie pour finir ensuite par l’action !

 

La tolérance ne figure pas parmi les quatre vertus cardinales édictées par Platon - à savoir la prudence, la tempérance, la force (morale) et la justice - les vertus étant définies comme des attitudes fermes, des dispositions stables, des perfections habituelles de l’intelligence et de la volonté qui règlent les actes, ordonnent les passions et guident la conduite. Elles procurent facilité, maîtrise et joie pour mener une vie moralement bonne.

 

Et pourtant la tolérance est bien une vertu, essentielle, je dirai même centrale, dans ce qu’est la vie d’un homme libre et de bonnes mœurs. Donc centrale à la Franc-Maçonnerie.

 

Deux philosophes du siècle des Lumières vont véritablement donner au concept de tolérance ses lettres de noblesse : John Locke en premier lieu avec sa « Lettre sur la tolérance », publiée en 1689, puis Voltaire, presque un siècle plus tard, avec son « Traité sur la tolérance » publié en 1763.

 

Mais déjà bien avant eux eut lieu une joute farouche, par écrits interposés, entre un professeur d’université suisse, Sébastien Castellion, et le réformiste Calvin suite au procès instrumentalisé par ce dernier et à la mise sur le bûcher pour hérésie d’un dénommé Michel Servet à Genève en 1553. Cette lutte a été racontée de fort belle manière par Stefan Zweig dans une nouvelle intitulée « Conscience contre violence » dont je vous conseille vivement la lecture. Dans ce combat pour la liberté de penser et pour la tolérance, Castillon oppose à Calvin une phrase restée célèbre et dont l’actualité ne nous échappera pas: « Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme ». Charlie a donc quelques ancêtres prestigieux même si la République n’était pas pensable à cette époque là !

 

Notons que dans les trois cas évoqués le contexte qui pousse ces philosophes à écrire sur la tolérance est un contexte de tensions religieuses :

  • Calvin a mis Genève en coupe réglée au nom de la Religion Réformée qu’il tente d’établir comme religion d’Etat. Genève en restera stérile pendant plus d’un siècle !
  • Locke est anglais et doit s’exiler en Hollande. Nous sommes au décès de Charles II en février 1865, et son successeur Jacques II, un Stuart, s’engage dans une tentative hasardeuse de restauration catholique - ce que l’on appellera la contre-réforme - qui pose la question de la légitimité du monarque et fait ressurgir la crainte du retour de l’absolutisme.
  • Voltaire écrira son Traité à la suite de l’affaire Calas, un protestant toulousain accusé d’avoir pendu son fils pour l’empêcher de se convertir au catholicisme. Calas sera abondamment torturé puis exécuté pour ce fait. Le fils s’était en fait suicidé et Voltaire obtiendra la réhabilitation posthume de Calas.

Prenant beaucoup de liberté avec ce cas judicaire, qui s’avéra d’ailleurs être une véritable erreur judiciaire, Voltaire publie une œuvre de combat plus que de réflexion, volontairement polémiste, mais qui fait mouche est va faire date. A l’inverse, l’oeuvre de Locke, dont la « Lettre sur la Tolérance » n’est qu’un volet, est toute en réflexion philosophique approfondie sur l’homme et se positionne comme une œuvre fondatrice. Citons le « Traité sur l’Entendement Humain » qui aura une influence considérable, deux « Traités du Gouvernement », dans lesquels Locke va théoriser le libéralisme économique et politique, définissant d’ailleurs la propriété comme un droit inaliénable issu du travail dans lequel l’homme a investi une partie de lui-même, ou encore « Pensées sur l’éducation ». Notons que Locke a également rédigé la constitution pour la colonie américaine de Caroline – qui ne sera jamais appliquée -  bien avant que d’autres FF célèbres ne prennent la plume pour rédiger la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis.

Locke et Voltaire ne peuvent se comprendre que dans la suite d’une longue évolution entamée lors du Grand Schisme d’Occident, au tournant des XIV et XVème siècle lorsque Philippe le Bel veut imposer le clergé pour faire face aux besoins de financement de son royaume. Rappelons que ce schisme va diviser la communauté catholique en deux obédiences et aboutir à la coexistence de deux Papes : Urbain VI à Rome et Clément VII en Avignon. Il est difficile pour nous aujourd’hui d’imaginer la déflagration que cela a pu représenter à une époque à laquelle Dieu, l’Eglise et la vie sociale sont des notions inextricablement liées ? Etre excommunié signifiait d’ailleurs bel et bien ne plus pouvoir vivre dans la communauté des hommes.

 

La tolérance évoquée par Locke et Voltaire s’inscrit donc dans cette évolution longue des esprits et des mentalités.

 

Locke est un philosophe « empiriste », pragmatique, qui veut établir par la tolérance une liberté des Églises tant qu’elles ne se mêlent pas de politique. Les rôles sont parfaitement séparés, la société civile d’un côté et la société religieuse de l’autre. Locke reste profondément croyant, ne remet nullement en cause ni la religion, ni les Eglises ni la liberté de croire, convaincu que le salut de l’âme relève de l’intimité la plus profonde de chacun, et que Dieu n'a confié à personne le soin de s'occuper de l'âme d'un autre. Notons au passage que dans la logique de Locke il n’y a pas de place pour les athées, car leur absence de foi leur ôte le besoin de respecter les institutions du pays. Cette doctrine sera reprise par la Franc-Maçonnerie, même si nous savons qu’elle a plus tard ouvert ses portes à de célèbres anarchistes.

 

Un siècle plus tard Voltaire aura une position déjà plus engagée en faveur de l’émancipation de l’homme vis à vis des religions, pensant que les Eglises encouragent le fanatisme et aveuglent leurs sujets, mais qu’elles ont malgré tout une utilité sociale en mettant des bornes aux comportements des hommes en société. Il suffit donc, dans l’esprit de Voltaire, d’apporter à la multitude l’esprit philosophique pour rendre les gens moins dépendants des religions. Il s’y emploiera en privilégiant souvent les écrits percutants car, comme il l’écrivit à M. Moultou, « il faut être très court, un peu salé » pour être lu [1]. L’évolution en un siècle est particulièrement notable, mais nous ne sommes encore loin de la séparation de l’Eglise et de l’Etat qui n’interviendra qu’en 1905, elle aussi portée par des Francs-Maçons. Si l’esprit des Lumière voit encore dans les religions ou dans l’Etre Suprême un garde-fou moral indispensable, il faudra attendre 1905 pour que ce soit la République et ses valeurs qui essaie d’occuper ce rôle de garde-fou pour celui qui est désormais défini non plus comme un enfant de Dieu mais comme un citoyen.

 

Avant de clore mon propos sur ces deux philosophes qui ont écrit sur la tolérance en 1689 et 1763, dans une Europe déchirée par les conflits religieux depuis le haut Moyen-Age, je vous propose, par ce que le contraste est saisissant, un rapide détour par l’Empire Ottoman. Après la prise de Constantinople en 1453 les Ottomans, par un choix aussi pragmatique que celui que fera Locke, ont institutionnalisé le pluralisme religieux comme élément d'intégration positive à l’Empire. Mehmed le Conquérant (1451-1481, nous sommes trois siècles avant Locke !) a instauré la première série d'accords entre les communautés et l'État Ottoman – Etat musulman - pour assurer la sécurité, l'autonomie et la protection des communautés non-musulmanes, en échange il est vrai d'une taxe supplémentaire appelée la cizye. Les sultans considéraient en effet qu'il n'y avait pas lieu d'imposer leur religion aux non-musulmans vivant en paix sur leurs terres, et qu'il n'était ni nécessaire ni opportun de transformer la différence en similitude. Chaque religion s’organisait donc au sein d’une institution représentative appelée « Millet ». Chaque « Millet » disposait d’une assez grande autonomie, élaboraient leurs propres lois (principalement en matière de statut personnel), collectaient et géraient des taxes distinctes de l’Etat central musulman, le tout en contrepartie de leur loyauté envers l'Empire Ottoman.

 

Il est ainsi rapporté que le sultan Soliman le Magnifique (1520-1566) lorsqu'on lui a demandé si les Juifs devraient être exterminés de son Empire, puisqu'ils en étaient les usuriers, a répondu en invitant ses conseillers à observer un vase de fleurs multicolores et de formes variées en les avertissant que chaque fleur, avec sa propre forme et sa propre couleur, ajoutait à la beauté de l'autre. Il a ensuite affirmé qu'il régnait sur beaucoup de nations différentes -- Turcs, Maures, Grecs et autres. Chacune de ces nations contribuant à la richesse et à la réputation de son royaume, et afin de prolonger ce bienheureux contexte, il jugeait sage de continuer à tolérer ceux qui vivaient déjà ensemble sous son règne." [2]

 

Ce très bel exemple laisse rêveur quand on voit combien ce débat sur la tolérance religieuse reste brûlant d’actualité et si difficile à réguler au sein de notre République. Qu’entendons-nous trois siècles après nos deux philosophes ? Peut-on être juif et vivre en France ? L’islam peut-il évoluer pour être un jour compatible avec la République ? Questions vous l’avouerez assez surréalistes ! Avec en contrepoint des forces réactionnaires battant le pavé pour nous rabâcher que l’Europe est chrétienne.

 

Mes FF, nous avons encore bien des progrès à faire en terme de tolérance et de compréhension des peuples ! Combien de siècles de luttes nous faudra-t-il encore ?

 

Mais laissons là nos philosophes qui nous enferment, de par le contexte dans lequel ils ont écrit, dans l’assimilation réductrice entre tolérance et liberté de conscience. Parlons de la tolérance dans l’acception la plus large du terme, et voyons ce qu’elle a de si particulier pour nous Francs-Maçons.

 

La tolérance désigne la capacité à accepter, ou du moins à supporter, ce à quoi l’on n’adhère pas, voire ce que l’on désapprouve, en terme de pensées, de sentiments, ou de comportements. La tolérance n’a de sens que comme une réaction voulue  - j’insiste sur le caractère volontariste – aux frottements provoqués par ces idées, opinions ou comportements non désirés. La tolérance est donc par essence un exercice de proximité, et au travers de la tolérance, c’est une double question qui nous est posée :

 

  1. C’est en premier lieu la question de notre propre perception, ou de notre représentation, de ce qu’est la différence de l’Autre qui se trouve posée par le frottement des pensées, des comportements, et des manières d’être.
  2. C’est ensuite la question de la nature même et de la consistance de notre relation à l’Autre qui est posée.

 

Ce questionnement qui est pertinent dans la relation individuelle l’est bien sûr aussi dans ce qu’il convient d’appeler le « vivre ensemble », et l’on sent dès lors bien que la tolérance est un opérateur très particulier lorsqu’il s’agit d’assembler des pierres différentes dans la construction d’un édifice devant allier Force Sagesse et Beauté, cette humanité universelle et fraternelle vers laquelle nous Francs-Maçons tendons tous.

 

Je souhaite donc ce soir partager avec vous un peu de mon cheminement maçonnique, et un peu de ce que j’ai cru apprendre pour réguler mes comportements au quotidien et espérer vivre en société en homme libre et de bonnes mœurs ?

 

Tout être normalement constitué éprouve plutôt de la sympathie théorique pour le concept de tolérance. Qui dira le contraire ? Mais reconnaissons en premier lieu que nous ne sommes ni naturellement construits ni éduqués pour être tolérants. L’éducation que nous recevons et notre propre recherche d’affirmation de nous mêmes comme adultes nous amènent au contraire à nous bâtir sur des certitudes et à nous forger des convictions. Avoir raison dans un débat, ou paraître plus brillant, devient ainsi plus important que de progresser par l’échange et la confrontation d’idées. Nous compensons nos fragilités par l’ego et la personnalité. Le premier, l’ego, est clinquant, souvent arrogant, finalement toujours peu chaleureux et jamais très utile pour aller à la rencontre de l’Autre. Quant à la personnalité, ce n’est rien d’autre qu’une stratégie inconsciente, mais bien présente, qui nous fait jouer un personnage, un rôle social et théâtral, plutôt que de nous efforcer à être nous-mêmes.

Je livrerai ici à votre réflexion ce propos de Primo Levi, tiré – excusez du peu – de son expérience des hommes à Auschwitz : « La faculté qu’a l’homme de se creuser un trou, de secréter une coquille, de dresser autour de soi une fragile barrière de défense, même dans des circonctances apparemment désespérées est un phénomène stupéfiant qui demanderait à être étudié de près ».  [3]

Notre culture nous porte donc en général plus spontanément à l’affirmation de nous-même, à la crainte de la différence, à la peur de l’inconnu, à l’agression, à l’intolérance et finalement au rejet de l’Autre.

 

Abordée de la sorte, la tolérance n’est donc pas une vertue innée, loin s’en faut, et ne peut au contraire qu’être le résultat d’un travail de longue haleine. Dans ma propre expérience, celle que je désire ce soir partager avec vous mes FF., nos rituels sont d’une utilité toute particulière pour évoluer vers une plus grande tolérance. Je vais m’efforcer d’être le plus concret possible, en particulier à l’attention de nos jeunes FF. qui cherchent la Lumière.

 

Le premier enseignement maçonnique vers la tolérance est le silence imposé à l’Apprenti. Devoir taire ses opinions sur toute chose et apprendre, lentement, tenue après tenue, dans la profondeur et l’épaisseur du silence, à écouter l’autre, et finalement à écouter les battements de sa propre intériorité. C’est ce silence et cette écoute qui vont aider le jeune Maçon à apporter un premier élément de réponse à la remarque de Primo Levi. L’un de nos FF Apprentis l’a très joliment formulé lors d’une récente séance de formation, et il m’excusera de probablement paraphraser quelque peu son propos : « Je ne dit rien, j’écoute, je regarde, je suis en train de me déshabiller, d’enlever la carapace pièce après pièce, et curieusement  je me sens bien».

 

Le miroir de notre initiation nous fournit un second point d’appui dans une démarche vers la tolérance. Il nous rappelle que nous sommes notre premier ennemi quand il s’agit de notre compréhension du monde, bardés que nous sommes de préjugés, engoncés dans ce que j’appelle le « prêt-à-porter de la pensée » qui nous permet d’avoir des avis sur tout et de dire souvent n’importe quoi, emportés par des  passions que nous maîtrisons mal, et hélas aussi englués dans l’ignorance.

Le travail sur la pierre brute nous enseigne ensuite le long travail sur soi qu’il faut entreprendre inlassablement pour se défaire de toutes ces idées et ces carcans inutiles, pour se préparer enfin à s’ouvrir à l’Autre et à le recevoir en tant qu’égal. Car pour le dire simplement, le plus court chemin vers l'autre est d'être en paix avec soi-même! Maîtriser ses passions, utiliser sa raison, écouter battre son soi intérieur, s’interroger, aplanir tant que faire se peut nos imperfections, reconnaître les limites de notre savoir, entretenir le doute raisonnable et acquérir la conviction que l’Autre ne va pas ébranler nos certitudes – car il faut quand même en avoir– acquérir la conviction que l’Autre ne va pas m’affaiblir, mais qu’au contraire il va m’apporter quelque chose. Se convaincre, comme l’a écrit Gandhi que « La règle d'or de la conduite est la tolérance mutuelle, car nous ne penserons jamais tous de la même façon, nous ne verrons qu'une partie de la vérité et sous des angles différents. » [4]. Voir enfin l’Autre non plus comme une menace mais comme une richesse. Et vouloir dès lors aller vers lui, dans une démarche résolument volontariste.

Les voyages du Compagnon contribuent à nous renforcer dans cette conviction issue de la curiosité, de la rencontre, de l’ouverture sur les Autres, sur le Monde et sur sa beauté qui est faite de diversité.

 

Une fois dans cette disposition d’esprit, il s’agit toutefois d’entrer dans une vraie relation à l’Autre, et ce dans ce contexte que j’appelais tout à l’heure de frottement des idées, des opinions et des manières d’être, bref dans tout ce qui nous différencie les uns des autres.

 

Car il faut être bien clair. Etre tolérant n’est pas une éloge de la fuite au profit de l’harmonie, ce qui signifierait éviter la construction d’une vraie relation à l’Autre. Ce n’est pas non plus une attitude d’indifférence basée sur l’acceptation que chacun peut bien penser ce qu’il veut, et que finalement toutes les opinions se valent - ce qui serait d’ailleurs leur négation même et rendrait à titre d’exemple l’intolérance aussi vertueuse que la tolérance -. Etre tolérant n’est pas non plus cette attitude hautaine, et in fine dominatrice, qui permet de jeter un regard condescendant sur cet Autre à qui l’on accorde malgré tout le droit de penser ou de se comporter comme il le fait. Car ce serait là lui refuser son statut de sujet égal à moi en humanité.

 

Comme l’écrivait Goethe, et bien que le propos puisse à première vue paraître surprenant «la tolérance ne devrait être qu’un état transitoire. Elle doit mener au respect. Tolérer c’est insulter » [5]

 

Le rituel nous apprend comment faire de la tolérance une pratique forte et positive qui ouvre sur l’esprit de justice et le respect de la personne. L’usage restreint de la parole, qu’il nous faut demander, et qui contribue à privilégier l’écoute, l’expression nécessairement concise qui contraint à réfléchir à ce que l’on souhaite dire, le signe d’ordre qui sépare symboliquement la raison (notre cerevau) de nos émotions (notre cœur), et l’échange triangulaire qui nous évite tout attaque frontale ou éventuelle argumentation ad hominen. On ne répond jamais à un Frère, on s’adresse toujours au Vénérable Maître. Par la pratique du rituel l’échange en Maçonnerie est un échangé normé, régulé, respectueux de l’autre et productif.

 

Nous ne sommes peut-être pas d’accord mon Frère, mais nous nous sommes écoutés, nous nous sommes compris, nous nous respectons dans nos différences et nous restons unis en fraternité.

La tolérance est donc bien consubstantielle au rituel, et c’est bien elle qui nous permet à tous de  progresser sur notre chemin intérieur tout en contribuant à la construction de notre édifice collectif.

 

Est-ce à dire, et je pense surtout là au monde profane, que toutes les pensées, les opinions, les pratiques ou les comportements se valent et sont acceptables au nom de la tolérance? Bien sûr que non. Car la tolérance invoque nécessairement des principes éthiques, le bien et le mal, le juste et l’injuste, le supportable et l’insupportable, l’acceptable et l’inacceptable.

 

Comment pourrait-on accepter que l’on prétende que la Terre n’est pas ronde, que les fours crématoires n’ont pas existé, que certains cochons soient plus égaux que d’autres comme Orwell le faisait si joliment écrire au cochon en chef dénommé Napoléon sur le mur de la « Ferme des animaux », que l’on entende à Dakar que les Africains ne sont pas entrés dans l'Histoire ou que dans certains pays ou certaines cultures l’on asservisse les femmes ou que l’on tue hommes, femmes et enfants au nom de je ne sais quel Dieu ?

Nous disposons fort heureusement d’autres outils maçonniques qui nous aident à nous bâtir nos propres convictions éthiques, et à tracer la limite entre ce que nous pensons être acceptable et ce qui ne l’est pas. Mais ce serait là le sujet d’une autre planche.

Pour revenir à la tolérance, et pour être très concret, mon cheminement de Maçon m’a amené à adopter deux types de comportement :

  • Sur tous les sujets « acceptables » dans mon éthique personnelle, écouter et ne rien imposer. Mieux écouter l’autre pour mieux le comprendre afin de savoir éventuellement dire « non », mais d’être également capable d’entendre un « non ».
  • Sur tous les sujets « inacceptables » dans mon éthique personnelle, expliquer pourquoi je refuse toute discussion, non par lâcheté, mais parce que commencer à entendre, simplement à entendre, et pire, à débattre d’arguments inacceptables revient de facto à légitimer un discours qui est justement inacceptable. Et plus le temps avance, plus mon seuil de tolérance aux discours inacceptables baisse, au point de devenir un adepte de la « tolérance zéro ».

Enfin l’héritage de nos pères fondateurs, l’héritage des Lumières, m’a convaincu s’il le fallait que l’ignorance est le terreau premier de la bêtise, des réponses simplistes, de la manipulation des esprits et des peuples, des fanatismes, de l’intolérance et finalement de l’exclusion. Nous savons tous où elle mène, inexorablement.

 

Etre tolérant - et prôner la tolérance - n’est donc pas un laxisme mes FF., c’est au contraire une exigence.

 

J’ai dit Vénérable Maître

 

 

[1] Voltaire, « Lettre à M. Moultou », 5 janvier 1763. « « Il faut être très court, un peu salé, sans quoi les ministres et Mme de Pompadour, les commis et les femmes de chambre, font des papillotes du livre ».  Paul-Claude Moultou (Montpellier, 1731 – Coinsins, 1787), pasteur protestant qui réussit l’exploit d’être à la fois l’ami de Voltaire et de Rousseau.

 

[2] Mark Haberlein, "A 16th-Century German Traveller's Perspective on Discrimination and Tolerance in the Ottoman Empire »

 

[3] Primo Levi, «Si c’est un homme» 1947.

 

[4] Gandhi, «Tous les hommes sont Frères », Gallimard, 1990.

 

[5] J.W von Goethe, «Maximen und Reflexionen » 1833. « Toleranz sollte eigentlich nur eine vorübergehende Gesinnung sein : sie muß zur Anerkennung führen. Dulden heißt beleidigen. »

 

 

Bibliographie :

 

John Locke (1632 – 1704) : "Lettre sur la tolérance », 1689. "Les deux traités sur le gouvernement civil" (1690). "Essai sur l’entendement humain" (1690). "Pensées sur l’éducation" (1693). Philosophe britannique, père des « Lumières » il est élu membre de la Royal Society en 1688. Sa pensée, avec celle de Newton, est reconnue comme ayant directement contribué à la création de la Franc-Maçonnerie moderne en 1717.

François-Marie Arouet, dit Voltaire (1694 – 1778) : "Traité sur la tolérance" (1763). Initié le 7 avril 1778 (moins de deux mois avant sa mort) par la Loge « Les Neuf Sœurs » à Paris, qui lui remit le tablier qui avait appartenu à son co- fondateur, le philosophe Helvétius. Son initiation antérieure, à Londres, est vraisemblable mais non démontrée.

Sébastien Castellion (1515 – 1563) : "Traité des Hérétiques" (1554). Humaniste, bibliste et théologien protestant français. Il fut pourchassé par Calvin. Une Loge Maçonnique au R.E.A.A de Bourg-en-Bresse porte son nom.

 

Pierre Bayle (1647- 1706) : "Dictionnaire historique et critique" (1ere édition en 1697, 2 volumes in-folio, édition de 1702, 3 volumes in-folio, édition de Adrien-Jean-Quentin Beuchot, 16 volumes in-8, 1820-1824). Pierre Bayle, français protestant converti au catholicisme, théologien et professeur de philosophie est avec John Locke – dont il est contemporain – l’un des précurseur de l’idée de tolérance religieuse. Bayle et Locke se sont connus à Amsterdam où tous les deux résidaient à une époque de leur vie.

 

Stefan Zweig (1881 – 1942) : "Conscience contre violence", 2010, Livre de Poche. Ecrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien. Quitte l’Autriche en 1934 face à la montée du nazisme. Auteur de biographies historiques remarquables parmi lesquelles "Marie Stuart", "Joseph Fouché", "Marie-Antoinette", "Magellan", et de nouvelles magistrales "24 heures de la vie d’une femme" sur les passions amoureuses, et "Le joueur d’échecs" sur la montée du nazisme.

 

Primo Levi (1919 – 1987) : "Si c’est un homme" (1947). Ecrivain italien, et l’un des plus célèbres survivants de la Shoah. Déporté à Auschwitz en 1944, il écrit pour témoigner, montrer, transmettre et expliciter son expérience dans l’univers concentrationnaire nazi.