TRAVAUX EN LOGE 6014

LES VERTUS THEOLOGALES

M M

 

 

Aborder les notions de Foi, Espérance et Charité en les appelant “Les 3 vertus Théologales”, c’est les mettre au niveau le plus haut de la spiritualité, par comparaison aux autres vertus, dont les vertus cardinales qui sont conseillées dans nombre de rituels : la Tempérance, la Prudence, la Justice et la Force. C’est relativement justifié, dans la mesure où les vertus cardinales sont plutôt du ressort de la vie sociale et de la pratique personnelle quotidienne, alors que les vertus théologales sont de l’ordre de l’inspiration divine et intéressent notre être profond dans son rapport avec la transcendance.

Les trois termes sont présentés conjointement dans deux épîtres de Paul de Tarse, le plus juif des apôtres, à mon sens, si l’on regarde de près son parcours et comme il est rapporté dans les Actes des Apôtres : « Je suis juif, né à Tarse en Cilicie ; mais j'ai été élevé dans cette ville-ci (Jérusalem), et instruit aux pieds de Gamaliel dans la connaissance exacte de la loi de nos pères, étant plein de zèle pour Dieu, comme vous l'êtes tous aujourd'hui. » — (Act. 22, 3).  De l’enseignement de sa jeunesse, il a hérité le souci de la Foi exprimée dans le respect de la Loi et dans la prière en commun, d’où sa propension à créer des églises et à entretenir des relations suivies avec les fidèles par sa présence ou ses épîtres. Et c’est dans deux de ces épîtres, disais-je, que Paul a réuni solennellement les trois mots. Dans la première épître aux Théssaloniciens « Nous nous rappelons en présence de notre Dieu et Père l'activité de votre foi, le labeur de votre charité, la constance de votre espérance, qui sont dus à notre Seigneur Jésus Christ » (1Th 1,3). Aussi, dans la première épître aux Corinthiens « Ce qui demeure aujourd'hui, c'est la foi, l'espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c'est la charité. » ( 1Co 13,13 ). Il complète ainsi, selon diverses exégèses, le passage de la même lettre « Mais ce que nous proclamons, c'est, comme dit l'Écriture : ce que personne n'avait vu de ses yeux ni entendu de ses oreilles, ce que le coeur de l'homme n'avait pas imaginé, ce qui avait été préparé pour ceux qui aiment Dieu. Et c'est à nous que Dieu, par l'Esprit, a révélé cette sagesse. » ( 1Co 2,9-10 ) en indiquant, par l’exaltation de ces 3 vertus, qu’il a fallu que l’homme les possède, ou les pratique, pour qu’il accède à ce savoir. Nous reviendrons le moment venu sur le point de vue particulier exprimé par Saint Paul sur la prééminence de la charité.

Pour cette introduction, je commencerai par rappeler ce que sont, à mon sens, ces notions, les circonstances de leur apparition dans l’univers spirituel de l’humanité, certaines époques et doctrines, religions ou systèmes de pensée qui les ont prônées, puis je vous inviterai à chercher à les relier à notre spiritualité de Franc Maçons.

 

La Foi est un sentiment profond qui résulte de la conjonction de plusieurs influences sur notre esprit : la famille et l’éducation, l’observation du monde et le ressenti devant la création et aussi, peut-être, une grâce partagée avec d’autres êtres humains ayant reçu une inspiration similaire. Ce sentiment, tel qu’il fut ressenti par nos prédécesseurs, est raconté dans plusieurs textes sacrés. Il induit chez le croyant des formes diverses de dévotion qui en sont les manifestations intérieures ou extérieures. La prière en est l’exemple essentiel.

La nature de ce sentiment a des formes diverses suivant les époques et les lieux. Nous prendrons quelques exemples qui m’ont paru importants :

Dans l’Egypte ancienne, la Foi est l’acceptation de la vérité de la création, vérité spécifique suivant les régions, création attribuée à l’un ou l’autre des dieux tutélaires comme , Isis, Seth, Horus, Anubis. Les manifestations de cette acceptation ont souvent été des sacrifices personnels, y compris l’adhésion au travail forcé de la construction des lieux sacrés, temples et pyramides, comme la soumission sans réserve à l’autorité du Pharaon, d’essence divine, et la satisfaction de tous les désirs que celui-ci pouvait exprimer.

Pour les Perses, la Foi Zoroastrienne, qui a persisté comme religion presque unique de l’empire Perse, depuis le 1er millénaire avant J.C. (peut-être même avant) et jusqu’à l’expansion de l’Islam au milieu du VIIè siècle, est l’acceptation de la création monothéiste par Ahura Mazda (« Seigneur de la Sagesse »).

Cette Foi consiste surtout à accepter de répondre de ses actes en fonction d’une morale en trois points :  bonne pensée, bonne parole, bonne action.

Pour les Hébreux, la Foi est évoquée à plusieurs reprises dans la Bible, comme l’acceptation de l’inspiration divine par des figures tutélaires du judaïsme, inspiration qui les conduit à “marcher à coté de Dieu” comme l’ont fait Noé, Abraham, ou Moïse. Cette acceptation sans réserve du commandement divin a conduit Noé à construire l’Arche et à participer ainsi au sauvetage de la création. Elle a conduit Abraham à s’exiler volontairement, après avoir détruit la boutique de son père, marchand d’idoles, et dont la Foi sera éprouvée par l’exigence du sacrifice d’Isaac. Le remplacement du fils aimé par un mouton montre la difficulté de la Foi (Abraham pouvait-il croire que Dieu le laisserait aller jusqu’au bout du sacrifice ?). La leçon de cet épisode c’est la décision de Dieu de mettre un terme aux sacrifices humains, chers aux prêtres idolâtres. Elle a, enfin, conduit Moïse à défier Pharaon,  l’homme probablement le plus puissant de la terre à cette époque, en exigeant la délivrance de son peuple. Plus tard, Moïse sera le porteur de la Loi qu’il présentera dans le tumulte de la foule livrée à l’idolâtrie à nouveau. La Foi des Hébreux, en tant que peuple, apparaît ici, dans l’acceptation de la vérité de la Loi divine, la Torah, et des contraintes qu’elle impose, à travers ses 613 commandements.

Cette Foi des Hébreux est caractérisée sommairement par le rejet des Idoles et l’affirmation de l’unicité, de l’omni-science /-présence / et -potence du Dieu dont on ne doit ni ne sait prononcer le Nom sacré.

Le Christianisme donnera à la Foi tout d’abord une incarnation, en la personne de Jésus, avec pour conséquence, la certitude d’avoir atteint les temps messianiques (cette certitude n’est plus en vigueur à ma connaissance, même s’il ne semble pas qu’on y ait substitué de nouvelle espérance liée aux temps à venir). L’objet de la Foi va s’étendre avec le temps en y ajoutant la personne sacrée de Marie, mère de Jésus, le concept de l’Esprit Saint et en rappelant le rôle de Dieu, ce qui élargit le champ du corpus dogmatique aux notions de Trinité et d’Immaculée conception. L’Eucharistie complète ce champ en entrant dans la liturgie commune à tous les catholiques.

Le Credo (profession de foi) est la manifestation par le croyant, de son adhésion à ce corpus. Pour mémoire, l’un des textes trouvés sur le site du Diocèse de Paris :

Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ; et en Jésus-Christ, son Fils unique, notre Seigneur, qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie, a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort et a été enseveli, est descendu aux enfers, le troisième jour est ressuscité des morts, est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant, d’où il viendra juger les vivants et les morts.

Je crois en l’Esprit-Saint, à la sainte Eglise catholique, à la communion des saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle. Amen.

Ce texte confirme la codification extrêmement précise de la Foi catholique.

A l’opposé, le Protestantisme est revenu à une Foi plus sobre, si on peut s’exprimer ainsi, en mettant en avant quelques commandements pour la Foi, dont :

  • "A Dieu seul la gloire" : Rien n'est sacré, divin ou absolu en dehors de Dieu affirment les protestants.
  • "La grâce seule" : Les protestants affirment que la valeur d'une personne ne dépend ni de ses qualités, ni de son mérite, ni de son statut social, mais de l'amour gratuit de Dieu qui confère à chaque être humain un prix inestimable.
  • "L'essentiel, c'est la foi": La foi naît de la rencontre personnelle avec Dieu. Cette rencontre peut surgir brusquement dans la vie d'un individu. Le plus souvent, elle est l'issue d'un long cheminement parsemé de doutes et d'interrogations. Mais la foi est offerte par Dieu, sans condition.
  • "La Bible seule": Les chrétiens protestants ne reconnaissent que la seule autorité de la Bible.

Dans l’Islam enfin, le concept de Foi est résumé, à mon sens, dans l’acceptation du Monothéisme et de la position de Muhammad comme Envoyé de Dieu. La profession de Foi est exprimée dans (traduction approximative) : “Il n’y a de seul Dieu qu’Allah et Muhammad est son Envoyé”. Plus précisément, cette foi s’exprime dans la première Sourate du Coran, la Fatiha, qui est la première prière qu’il faut prononcer :

Traduction possible :

1. Au nom d'Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux.

2. Louange à Allah, Seigneur de l'univers.

3. Le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux,

4. Maître du Jour de la rétribution.

5. C'est Toi [Seul] que nous adorons, et c'est Toi [Seul] dont nous implorons secours.

6. Guide-nous dans le droit chemin,

7. le chemin de ceux que Tu as comblés de faveurs, non pas de ceux qui ont encouru Ta colère, ni des égarés.

 

La traduction de Chouraki, plus littérale donne :

1.     Au nom d’Allah, le Matriciant, le Matriciel.

2.     La désirance d’Allah, Rabb des univers,

3.     le Matriciant, le Matriciel,

4.     souverain au jour de la Créance:

5.     Toi, nous te servons, Toi, nous te sollicitons.

6.     Guide-nous sur le chemin ascendant,

7.     le chemin de ceux que tu ravis, non pas celui des courroucés ni des fourvoyés.

 

Vous aurez remarqué des mots bizarres (Matriciant, désirance, courroucés), qui sont en fait des traductions très proche de l'étymologie des mots arabes correspondants (Rahman, Al Hamdoulillah, etc.)

 

L’Espérance est fortement liée au souhait de l’homme de bénéficier d’une vie, plutôt meilleure, après sa mort. Une évidence : la mort est une donnée incontournable de l’environnement de l’homme. Des époques les plus reculées de la préhistoire nous sont parvenus des témoignages du soin qui était apporté aux rites funéraires ainsi que de leur codification. Le corps du proche, même dans l’inertie de la mort, mérite le respect. De plus, l’espérance d’un au-delà qui serait sa nouvelle demeure, exigerait une préparation. Les civilisations anciennes ont codifié cette préparation des corps à la vie future, comme si l’état à venir du défunt dépendait du soin pris à son égard. Petit à petit, cette immortalité désirée se transforme pour devenir une réalité que notre bonne conduite dans ce monde nous assurerait. Dans toutes les religions que j’ai évoquées précédemment, le concept d’Espérance, fortifié par l’affirmation de l’existence d’un monde à venir où les bons auraient leur place, apparaît à un moment de leur évolution et plus ou moins tardivement. Dans la religion Égyptienne, dès les premiers Pharaons, la question de leur survie physique dans l’au delà est posée de manière très pragmatique et la réponse donnée est un tombeau lieu de vie avec vêtements, meubles et nourriture, un corps momifié pour assurer que la pourriture ne pourra l’atteindre avant qu’il ait trouvé sa nouvelle place,  A l’opposé, dans le texte de la Torah, c’est ici et maintenant que tout se joue. Les Hébreux des premiers temps espèrent vaguement être récompensés pour leurs bonnes actions ou la fermeté de leur Foi.  Les lois s’imposent à l’homme sans qu’il en espère être gratifié en aucune manière dans l’au-delà. Bref, on obéit à la Loi, parce que c’est la Loi. Cependant, une évolution se produira lorsque de grands malheurs s’abattront sur le peuple dont l’exil à Babylone est un exemple. L’espoir de vivre une bonne vie terrestre s’amenuisant, le rêve de l’immortalité de l’âme dans un monde de béatitude fait son chemin et apparaît la notion de “monde à venir” (en hébreu “Ha Ôlam Haba”). L’immortalité de l’âme et la vie dans ce monde à venir ont fait l’objet de milliers de pages de discussion dans le Talmud et dans les exégèses diverses. Je me contenterai de citer un extrait du livre de Job, où il est explicitement fait état de ce monde à venir : « Pour ma part, je sais que celui qui me rachète est vivant et qu'il se lèvera le dernier sur la terre. Quand ma peau aura été détruite, en personne je contemplerai Dieu. C’est lui que je contemplerai, et il me sera favorable. Mes yeux le verront, et non ceux d'un autre » (Job 19.25-27).

C’est avec le Christianisme que la question de l’Espérance trouve sa réponse, non seulement dans la résurrection de Jésus, mais dans l’annonce du séjour céleste promis à l’âme du défunt si, de son vivant, celui-ci a été bon. C’est la promesse de la résurrection de tous les hommes qui auront fait leur devoir sur terre.

La déclinaison de cette Espérance par l’Islam, peut être résumée ainsi (Institut pour les Questions Relatives à l'Islam : http://www.iqri.org/articles/musulmans-et-chretiens-ont-ils-memes-raisons-d-esperer)

 

En islam le concept d'espérance est très important. L'espérance du musulman est fondée sur ce  qu'il s'efforce de faire pour Dieu et sur ce que Dieu décidera de faire pour lui.  Il s’efforce donc d’obéir à Dieu en espérant qu'au jour du jugement, il se montrera bienveillant à son égard.

On trouvera plus de détails ici :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Vie_après_la_mort#Selon_l.27islam

 

La Charité, en tant que vertu Théologale, peut être vue comme synonyme d’amour.

Pour l’Egypte ancienne, j’ai trouvé dans Wikipedia une allusion à la charité, comme vertu permettant de faire pencher la balance en sa faveur :

Lors de la pesée du cœur dans le tribunal d'Osiris, le défunt après avoir nié ses péchés devant quarante-deux juges, affirme pour faire pencher la balance en sa faveur :

« J'ai satisfait dieu par ce qu'il aime: j'ai donné du pain à l'affamé, de l'eau à l'altéré, des vêtements à celui qui était nu, une barque à celui qui n'en avait pas, (...) Alors sauvez-moi, protégez-moi, ne faites pas de rapport contre moi devant le grand dieu !  »

J’ai ensuite examiné ce que la religion Zoroastrienne en fait. Ici, je cite la source Annie Besant, “Des religions pratiquées actuellement dans l’Inde” 1907 :

“Ce doit être une charité éclairée, elle doit être exercée envers qui la mérite ; il est particulièrement recommandé d’aider les pauvres, d’aider à se marier ceux qui n’ont pas le moyen de le faire, d’aider à élever les enfants de ceux qui sont incapables de remplir eux-mêmes ce devoir.”

Dans la tradition juive, de multiples commandements sont relatifs à la charité, dont le mot clé est la “TSEDAKA” qui veut dire plutôt “justice” et “droiture”, mais qui est communément considéré comme l’expression de la charité, puisqu’il est associé au principe religieux de l’aumône.

De fait, les versets appelant à la « charité » s'inscrivent dans un contexte bien plus profond que la simple entraide. Voici des exemples :

 

Dt 15

7: S'il y a chez toi quelque indigent d'entre tes frères, dans l'une de tes portes, au pays que l'Éternel, ton Dieu, te donne, tu n'endurciras point ton cœur et tu ne fermeras point ta main devant ton frère indigent.

8 : Mais tu lui ouvriras ta main, et tu lui prêteras de quoi pourvoir à ses besoins.

Ce chapitre traite de l'année sabbatique, où tous les prêts doivent être annulés et l'égalité sociale rétablie.

 

Lv 19

9.Quand vous ferez la moisson dans votre pays, tu laisseras un coin de ton champ sans le moissonner, et tu ne ramasseras pas ce qui reste à glaner.

10.Tu ne cueilleras pas non plus les grappes restées dans ta vigne, et tu ne ramasseras pas les grains qui en seront tombés. Tu abandonneras cela au pauvre et à l’étranger. Je suis l’Éternel, votre Dieu.

Le judaïsme enseigne que Dieu est l'ultime propriétaire, l'homme n'étant qu'un locataire temporaire ou un serviteur sur le sol qui lui est alloué. Les biens que ce sol produit sont redevables à l'Éternel, qui décide de partager les ressources entre riches et pauvres. De plus dans le passage du Lévitique cité, la nourriture est laissée à l'abandon, de sorte que le pauvre puisse conserver sa dignité en récoltant ce que Dieu veut lui donner, plutôt que d'être contraint à mendier auprès des riches ce qu'ils veulent bien lui laisser.

Le concept juif de la tsedaka diffère de la charité au sens commun, car celle-ci est le fait de la décision et de l'humeur des philanthropes, alors que la tsedaka est une obligation de justice donnée par Dieu à tous les Juifs indépendamment de leur statut financier ou de leur volonté de donner, bien qu'il soit préférable de vouloir donner, comme l’évoque le texte de Maïmonide ci-dessous.

Maïmonide distingue huit niveaux de Tsedaka :

1.La charité préventive : donner du travail à une personne pauvre (ou lui avancer les fonds pour démarrer une affaire) de façon à ce qu'il ne dépende pas de la charité, étant donné qu'on est soi-même indépendant d'elle. Maïmonide résume ce principe par sa célèbre sentence : « Donne un poisson à un homme, il mangera un jour. Apprends-lui à pêcher, il mangera toute sa vie ». C’est l’équivalent d’une aide au développement qui apporte capitaux et enseignement du savoir-faire.

2.Donner anonymement à un récipiendaire inconnu.

3.Donner anonymement à un récipiendaire connu.

4.Donner publiquement à un récipiendaire inconnu.

5.Donner l’aumône avant qu'on ne la demande.

6.Donner l’aumône de façon adéquate après qu'on l'a demandée.

7.Donner de son plein gré, mais inadéquatement (trop peu).

8.Donner contre son gré.

 

Le concept de Charité, pour les Chrétiens, est superbement exprimé dans le chapitre 13 de la première épître aux Corinthiens de Saint Paul dont nous avons déjà parlé, reproduit en entier ci-dessous, :

1.Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit.

2.Et quand j'aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j'aurais même toute la foi jusqu'à transporter des montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien.

3.Et quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais même mon corps pour être brûlé, si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien.

4.La charité est patiente, elle est pleine de bonté; la charité n'est point envieuse; la charité ne se vante point, elle ne s'enfle point d'orgueil,

5.elle ne fait rien de malhonnête, elle ne cherche point son intérêt, elle ne s'irrite point, elle ne soupçonne point le mal,

6.elle ne se réjouit point de l'injustice, mais elle se réjouit de la vérité;

7.elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.

8.La charité ne périt jamais. Les prophéties prendront fin, les langues cesseront, la connaissance disparaîtra.

9.Car nous connaissons en partie, et nous prophétisons en partie,

10.mais quand ce qui est parfait sera venu, ce qui est partiel disparaîtra.

11.Lorsque j'étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant; lorsque je suis devenu homme, j'ai fait disparaître ce qui était de l'enfant.

12.Aujourd'hui nous voyons au moyen d'un miroir, d'une manière obscure, mais alors nous verrons face à face; aujourd'hui je connais en partie, mais alors je connaîtrai comme j'ai été connu.

13.Maintenant donc ces trois choses demeurent: la foi, l'espérance, la charité; mais la plus grande de ces choses, c'est la charité.

Je pense que nous devons relever tout de suite que la charité de Saint Paul va bien au delà de l’aumône, du dépouillement des biens au bénéfice des nécessiteux. Pour moi, c’est l’amour du prochain, à travers l’amour de Dieu, qui est sous-entendu ici. On remarquera aussi le glissement du discours de la matérialité associée à l’aumône, à la connaissance du monde actuel, vers la spiritualité de la fin des temps et de la révélation de la lumière.

Je voudrais ajouter que la Charité a quelque chose de plus que la Foi et l’Espérance. En effet, celles-ci sont des vertus qui m’impliquent seul dans ma relation avec Dieu et la Transcendance. La Charité, elle, je la pratique envers autrui. La bonté qu’elle implique est associée au souci de l’Autre, tel que le conçoit Levinas, cet Autre dont le visage m’interpelle par une confrontation qui me met en question, bien au delà de la décision de faire une simple bonne action. Cette confrontation en appelle, non seulement à ma générosité, mais à ma responsabilité infinie. Elle implique une aliénation de ma liberté en m’obligeant à “faire attention à mon frère”, à comprendre que tout n’est pas permis au nom de ma liberté. Ici, Levinas érige l’éthique en philosophie première et c’est à lui que je reviens toujours pour éclairer mon jugement en la matière. Il va même plus loin, sur des points auxquels je vous invite à réfléchir, surtout à cause de l’étonnement qu’ils peuvent provoquer par rapport aux idées reçues. Premièrement, en introduction à son livre très difficile “Totalité et Infini”, il écrit :  Il importe au plus haut point de savoir si l'on n'est pas dupe de la morale.

Deuxièmement, il nous assène une affirmation concernant l’éthique : « L’éthique, c’est ce qui provoque un dérangement dans le sujet » (cf. la mise en question provoquée par la confrontation avec le Visage d’Autrui).

Enfin, conséquence de cette affirmation, j’ai trouvé la citation, en substance, d’une mise en garde concernant les bonnes (ou mauvaises) raisons que nous aurions de pratiquer la Charité :

“Le registre « bien-pensant » de la charité, de l’altruisme, de la récrimination moralisante, n’est pas celui de Levinas car ses postures de charité confortent le sujet dans son identité, dans sa contenance subjective. Ma charité me fait du bien, alors que la relation éthique lévinassienne me traumatise.”

Pour en revenir à la Charité, en appliquant la leçon de Lévinas, je dirais qu’il faut en effet la pratiquer sans orgueil, sans en tirer une quelconque gloire, ni en espérer un bien-être quelconque, mais modestement et humblement donc.

Enfin, j’ai noté dans mes lectures la citation suivante de Jean-Marie Aubert qui mérite également réflexion car elle aussi nous interpelle, et qui me servira de conclusion pour le sujet de la Charité, et donc pour ma modeste planche :

« On définira la place de la charité par rapport aux autres vertus par la finalité supérieure vers laquelle elle les élève et par la motion efficace qu’elle leur procure. La charité doit donc être conçue essentiellement comme le moteur et la fin de la vie morale, car seule elle procure aux actes humains leur bonté fondamentale du fait qu’elle seule les meut et les oriente vers leur fin ultime. »

A vous maintenant, si vous le souhaitez, de relier ces concepts à notre pratique et à notre spiritualité de Francs-maçons.

 

J’ai dit

LA PIERRE BRUTE

P G

 

 

La Pierre Brute est dans l’attente du Ciseau et du Maillet désormais confiés à l’apprenti que je suis.

Je recherche le meilleur angle, d’une volonté sans cesse renouvelée.

Je me suis initié au travail avec force et détermination ; réfléchissant sur ma condition, je recherche ma pierre cachée.

 

Déjà, dans le cabinet de réflexion, elle est apparue : V.I.T.R.I.O.L. Visite l'intérieur de la Terre, et en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée.

C'est une invitation à voyager différemment, à prendre une direction nouvelle, inhabituelle et inconnue.

 

Dans notre rituel au 1er degré, le plan de loge indique bien la présence de la pierre brute, au pied de l’Orient, sous la lune, sur la colonne du nord (colonne des apprentis).

 

***

 

L’apprenti est identifié à la pierre brute sommairement équarrie, qui sera taillée, polie pour devenir parfaite afin de prendre place dans l’édifice sacré.

 

En une démarche alchimique bien particulière, l’apprenti maçon est invité à visiter l’intérieur de la terre et à rectifier pour trouver la pierre cachée des sages, la pierre philosophale.

 

Il lui est demandé d’accepter les méthodes d’apprentissage et savoir rectifier profondément en soi ce qui doit l’être pour, dès lors, changer son plomb en or.

 

***

 

La pierre est la matière première du maçon,   sa « materia prima ».

 

Au milieu d’une nature mortelle et changeante qui se renouvelait sans cesse dans une succession ininterrompue de disparitions et de renaissances, la pierre, dans sa permanence et son immobilité apparente, donne à penser qu’elle appartient à un autre ordre des choses et qu’elle est détentrice de lourds secrets.

 

Le premier secret fut levé lorsque les hommes découvrirent la taille et le polissage, rendus possibles par la création d’outils en pierre.

L’outil de perfectionnement est donc contenu en elle.

Comme l'apprenti, qui est à la fois la pierre et celui qui a la charge de la dégrossir.

Il est à la fois objet et sujet de son temple.

***

 

De même, cette découverte du contenu souvent non apparent de certaines pierres ajoute à l’idée de perfectibilité, celle d’un trésor à dévoiler par le travail et la recherche.

 

L’Initiation rend ainsi à l’apprenti et à la pierre leur liberté potentielle et naturelle.

 

Car le monde est comme une grammaire : regrouper des lettres fait jaillir des mots ; assembler des mots pousse à l’émergence du sens et de l’action.

C’est toute la puissance du verbe créateur évoqué par Jean dans son prologue. C’est ce verbe mis en acte qu’attendent la pierre et l’apprenti.

 

Et cette pierre va assurer la cohésion de l’ensemble, unité qui va faire que chacune des pierres va former un tout, pour participer à la construction du temple.

 

***

 

Mais d’où vient la Pierre Brute ?

 

A Héliopolis dans l’ancienne tradition égyptienne, la pierre primordiale est identifiée à une pierre initiale, à la fois pierre céleste et rayon de lumière pétrifié.

 

La pierre primordiale est évoquée dans le Talmud comme pierre de fondation du monde ; elle marque l’emplacement du Temple de Jérusalem.

 

Dans la tradition juive, la Pierre ou « le Rocher » est une façon de désigner Dieu, car il est interdit d’écrire son nom.

 

Dans la Bible, la taille désacralise l’œuvre de Dieu et symbolise l’action humaine substituée à l’énergie créatrice : l’Exode, le Deutéronome et le Livre des Rois proclament : « ... en levant ton ciseau sur la pierre, tu la rendrais profane. ». Une mise en garde, de valeur universelle.

 

La pierre taillée est œuvre humaine ; elle désacralise l'œuvre divine.

Dès lors, la taille de la pierre brute devra toujours s’accomplir selon un rite, c’est-à-dire par une sacralisation du travail aboutissant non seulement à la glorification même de ce travail, mais également de celui qui la commande et inspire l’ouvrier ; le tout s’opérant sur un plan tracé par le Divin.

Et la taille de la pierre qui se trouvait jusque-là interdite, car s’opposant au sacré, apparaît comme une nouvelle alternative.

 

Désormais, la pierre parfaite résultant du travail de l’homme devient digne de figurer dans les œuvres les plus hautes offertes en hommage au Divin, pour retrouver l’état primordial de l’Esquisse Initiale.

 

***

 

Aujourd’hui il est communément admis que lors de l’émergence de la première matière hors de l’océan des origines, quelque chose a pris consistance et s’est solidifié.

 

Le noyau du monde, une île, est la première réalité géologique de l’histoire universelle de notre planète.

 

Cette première Pierre Brute contient ainsi la lumière cachée des origines et symboliquement l’éternité qui se révèle dans sa manifestation.

 

Elle a été soumise à l’érosion, modelée et taillée par les éléments naturels tels que l’air, l’eau, le feu.

 

Cette Pierre Brute n’est pas un bloc de pierre mais elle est toutes les pierres, toutes les formes minérales sur lesquelles on peut travailler selon les lois de l’harmonie.

 

***

La Pierre Brute n’est pas là par hasard ; elle est là quand elle doit être et dans le contexte où elle doit se trouver, comme la pièce d’un puzzle, unique dans sa forme et indispensable à l’ensemble, à la seule place qui est la sienne, précise, prédéterminée et indispensable à la construction de l’édifice.

 

« Ne l'oublions jamais : notre pierre brute n'est que le premier élément de la construction de notre Temple, car en effet elle s'insère dans un ensemble plus vaste, celui de l'Humanité. Mais elle sera toujours à la base de la construction, elle sera toujours la même pierre qui manque à l'édifice tout en faisant partie des 144 000 pierres vivantes de la Jérusalem Céleste... »

 

 

J’ai dit.

A LA RECHERCHE DE L’HARMONIE UNIVERSELLE

P.C.

 

Et si le ciel était vide ?

Comme je vous l’ai indiqué lors de l’agape qui a suivi ma tenue d’installation, les travaux de notre RL Kleio pour l’année à venir seront placés sous le thème de « La recherche de l’Harmonie Universelle ».   Le sujet est essentiel mais difficile, et ma compétence y est très mesurée : la recherche de l’harmonie universelle, voilà une méditation pour les grands sages au nombre desquels je suis loin de mon compter ! Car pour rechercher l’harmonie universelle, il me semble qu’il faut déjà être sacrément, et je pèse le sacré dans le mot, sacrément avancé dans le travail maçonnique. En effet, qu’a-t-on tendance à rechercher, je dirais, assez spontanément de nos jours ? L’argent, le ou les plaisirs ou la distraction, le pouvoir, la reconnaissance voire la célébrité, l’amour, et même, pourquoi pas, une victoire de son pays dans un championnat du monde sportif…, mais l’harmonie universelle… ça me semble avoir disparu du paysage depuis pas mal de temps ! Pourquoi dis-je cela ? Et bien parce que notre époque me paraît marquée non seulement par l’absence d’universalité, mais aussi par l’absence d’harmonie. Absence d’universalité, parce que l’on flatte les égoïsmes et les particularismes de toute nature au titre de la reconnaissance des identités, et d’un « tout se vaut » général - que l’on appelle d’un joli nom : le relativisme culturel -, et absence d’harmonie par ailleurs parce que c’est chacun pour soi et qu’au mieux on promeut une cohabitation tranquille des différences, et non pas la réalisation d’un Grand Œuvre universel. Il suffit de voir ou d’entendre les productions actuelles de l’art contemporain en peinture ou en musique pour sentir immédiatement que les artistes d’aujourd’hui font en général très peu de cas de l’harmonie universelle ; et pour certains d’entre eux, en font manifestement un anti-modèle. Que reste t’il vraiment dans notre monde d’aujourd’hui qui peut prétendre à l’universel ? Un seul universel s’est imposé sans discussion à la surface du globe : c’est la pensée logique et mathématique, qui a organisé la démarche des sciences expérimentales et de ses multiples dérivés dans le domaine du calcul économique. L’universel scientifique s’est imposé à la faveur de la globalisation, avec l’expansion de la modernité scientifique, technique et industrielle. Mais dans le même temps, sur le plan éthique et culturel, l’universel a reculé dans la globalisation face à l’explosion des particularités, des localités et des exigences identitaires. Reste une assez vague revendication de dignité humaine ou de droits de l’homme qui, explicitement ou tacitement, prétend encore mollement à l’universel.

Etre maçon, présent à ce monde, qu’est-ce que cela peut alors signifier ? Et bien nous avons une valeur immensément utile, nous autres maçons, pour ce monde actuel,  c’est la tolérance ! Car la diversité a besoin de tolérance pour ne pas dégénérer dans l’adversité et la guerre généralisée des identités. « Pourrons-nous vivre ensemble ? » c’était le titre d’un ouvrage écrit par le grand sociologue français Alain Touraine juste avant le passage au troisième millénaire. La réponse est oui, assurément, pour les maçons ! Grâce à la tolérance, nous avons le ciment qui permet de faire tenir ensemble les morceaux différents de la mosaïque sociale.  Est-ce que ça peut suffire pour autant à définir l’engagement maçonnique ? Peutêtre dans certaines obédiences, mais pas à la GL-AMF ! Car nous avons une conviction supplémentaire, celle que la mosaïque en question, comme le carré doré que nous avons sous les yeux, résulte d’un plan, du travail d’un architecte, plus précisément du principe que nous dénommons « G.°.A.°.D.°.L.°.U.°. ». Et c’est dans ce plan, dans l’image d’ensemble, et dans la beauté qui y va advenir, qu’ordo ab chao, resurgit l’harmonie.  Qu’exprime en effet l’harmonie ? Dans son étymologie grecque, c’est l’ajustage, l’ajointement des parties pour que l’assemblage des éléments, œuvre d’un artisan, crée un objet d’art ou une machine. L’expression la plus accomplie de cette articulation parfaite, d’un accord équilibré qui lie et unit en un tout, c’est bien évidemment la musique, et la colonne d’harmonie en notre temple est là pour en témoigner.  La musique est tout à la fois harmonie et symbole de l’harmonie ; en témoigne dans la mythologie, le moment de la guerre entre les dieux et les titans où Zeus semble avoir perdu parce que Gaia furieuse du sort réservé à ses premiers enfants qui sont enfermés dans le Tartare, a enfanté un monstre terrible, Typhon, qui prend le dessus sur Zeus dans un combat effroyable. Quelles sont les caractéristiques de ce monstre : 100 têtes de serpent  dont les yeux crachent le feu sortent de ses épaules. Mais caractéristique plus déroutante encore, de ses têtes sortent des sons incroyables : il peut imiter tous les langages, parler aux dieux avec des sons intelligibles, mais aussi émettre le mugissement du taureau, le rugissement du lion, et pire encore car le contraste est épouvantable, les adorables jappements d’un bébé chien. Il est le chaos qui véhicule un anti-logos, quand Zeus est cosmos, donc l’ordre, qui préfigure le logos, c’est à dire l’intelligibilité d’un monde ordonné. Alors Typhon a terrassé Zeus, et lui a pris ses tendons pour le neutraliser. Si Typhon l’emporte, c’en est fini de l’édification d’un cosmos harmonieux et juste. Si c’est Zeus qui gagne, la justice règnera sur l’univers. L’issue du combat, vous la connaissez, puisque nous sommes là ! Mais comment Typhon a t’il finalement été vaincu ? Zeus neutralisé mais conscient, conçoit un plan : il va demander à Cadmos, un roi rusé fondateur légendaire de la ville de Thèbes, de se déguiser en berger et d’aller jouer auprès de Typhon de la syrinx de pan, une flute dont sortent des sons enchanteurs. La musique est si douce que Typhon tombe sous le charme, et finit par s’endormir ce qui permet à Cadmos de récupérer les tendons de Zeus qui les réinstalle et se trouve  fin prêt pour la victoire finale. En récompense de quoi Zeus donne à Cadmos la main de la déesse Harmonie, qui était elle-même fille d’Arès, le dieu de la guerre, et d’Aphrodite, déesse de l’amour. Il est extrêmement significatif que ce soit par la musique, l’art cosmique entre tous qui repose sur l’ordonnancement des sons, que le cosmos soit sauvé. Pythagore explique, lui, le monde par les nombres et va arithmétiser la musique. Il observe en effet que la hauteur d’un son dépend de la longueur d’une corde et exprime les relations entre les intervalles musicaux de l’octave, la quinte ou la quarte, par des proportions entre les 4 premiers nombres entiers. Le monde sensible révèle son unité dans les nombres et leur rapport, et l’harmonie musicale qui en est l’archétype, consiste en un rapport de nombres. Dès lors, on peut appliquer l’arithmétique et la musique à l’ensemble de l’univers et à la description des mouvements dans l’univers. C’est ainsi que nait une astronomie mathématique et musicale, telle que Platon la décrit dans le livre X de la République : les sphères des planètes tournent en cercles concentriques, et chaque planète est surmontée d’une sirène chantant une note unique et différente, dont le concert compose une harmonie parfaite, tandis que les trois Parques règlent le mouvement de l’axe central du mécanisme et le cours des vies humaines. Et dans le Timée, Platon ajoute à cette vision astronomique la présence d’un démiurge, bon et rationnel, qui a créé l’univers sensible en modelant le chaos selon ses idées de la perfection et de l’harmonie. Il l’a aussi doté d’une âme dont tous les éléments de l’univers participent, y compris l’homme. L’homme est ainsi partie prenante à l’harmonie du Monde, qui deviendra, avec le christianisme, œuvre de Dieu.  C’est la même idée que reprend, près de 1500 ans plus tard et au titre de la pensée chrétienne, le moine irlandais Jean Scot Erigène, lorsqu’il écrit : « L’homme est enserré dans une harmonie universelle des créatures qui répond à une hiérarchie, à un ordre céleste ». Avec l’harmonie, donc, l’homme trouve une place dans l’univers comme une note dans une œuvre musicale. Et c’est cette notion qui est fondamentale : il faut trouver sa juste place sur la partition pour ne pas créer de dissonance, et au contraire enrichir l’accord et se retrouver soi-même emporté par l’ampleur de l’œuvre à laquelle on participe. En d’autres termes, rechercher l’harmonie universelle, c’est alors trouver sa juste place dans l’ordre cosmique agencé par le G.°.A.°.D.°.L.°.U.°. Un autre mythe, et celui-là est l’un des fondateurs de la culture occidentale, un autre mythe donc éclaire avec clarté cette recherche : c’est celui du voyage d’Ulysse que l’on appelle l’Odyssée, récit avec lequel se termine d’ailleurs la mythologie grecque. Les voyages d’Ulysse sont totalement initiatiques. L’Odyssée est sans aucun doute la plus grande initiation à la condition d’homme : Ulysse y apprend non seulement, au cours des confrontations, à acquérir de l’expérience dans différents registres de la vie, mais surtout à se connaître lui-même.  Pas par la théorie, le songe ou l’imagination, mais au travers de ce qu’il vit, au travers des épreuves.  Qu’arrive-t-il à Ulysse ? Pour tenir un engagement, il doit, contre son gré, quitter Ithaque dont il est roi pour partir livrer la guerre de Troie. Il sait, à la suite d’une prédiction, que son parcours de retour sera semé d’embuches et très incertain Quel est le point culminant de ces épreuves ? Calypso ! Non pas le bateau du commandant Cousteau, mais une superbe nymphe fille d’Atlas qui règne sur l’ile d’Ogygie à côté de Gibraltar, et sur laquelle Ulysse, seul survivant de son navire, vient s’échouer accroché à un tronc d’arbre. Epreuve ultime, donc. L’endroit est magnifique, avec des jardins de toute beauté, et la nymphe Calypso, qui s’est éprise de lui, n’en finit pas de le cajoler, de l’éreinter peut-être. Paroxysme de l’épreuve : la nymphe lui propose immortalité et éternelle jeunesse. Ulysse refuse, mieux, il pleure chaque soir, seul sur la plage, parce qu’il n’est pas chez lui et veut rejoindre Ithaque. L’offre n’est pas acceptable car Ulysse n’est pas à sa place ; il n’est pas chez lui, il n’est pas dans son lieu naturel auprès des siens. Du reste, en son absence, c’est le chaos à Ithaque où les prétendants veulent prendre sa place, et il devra donner du fer et du massacre pour remettre de l’ordre à son retour. Aucune offre, fût-ce d’amour et d’immortalité, ne vaut donc le fait de trouver sa place dans l’ordre naturel. Tous les corps de l'univers ont une place définie par nature, vers laquelle ils tentent de revenir naturellement s'ils s'en éloignent. Ce "lieu propre" dont parle Aristote est synonyme de repos. C’est ce lieu, auprès des siens, qui est son temple, son espace sacré. De retour à Ithaque, Ulysse se connaît lui-même et l’univers et les dieux grâce aux voyages ; et plutôt que de devenir un dieu errant et nostalgique, une note éternelle tenue en dehors de la partition, Ulysse a fait le choix d’être un homme vrai, à sa place auprès des siens, en repos et en harmonie avec le cosmos. Pour nous autres maçons, l’exemple d’Ulysse est magistral et invite à la condition d’homme libre et vrai. Le temple est notre lieu sacré où nous retrouvons notre place, aussi bien sur les colonnes, que dans la chaine d’union entre frères. Grâce au travail symbolique, nous pouvons progressivement entrer en harmonie avec l’ordre de l’espace qui nous entoure, et trouver dans chaque frère, l’harmonique qui résonne en nous et nous rapproche de nous-mêmes. Donc en maçon, tolérance, certes, mais aussi confiance dans la belle architecture d’un ordre, d’un cosmos, où nous avons notre place et apportons notre contribution, chacun, à un plan d’ordre et de beauté. C’est ce qu’expriment l’harmonie universelle et le voyage d’Ulysse. Et pour conclure, j’emprunterai à notre frère Pierre Dac une citation qui se serait pu entendre de la bouche-même  d’Ulysse quittant la magnifique Calypso: « Je suis moi, je viens de chez moi, et j’y retourne ! »

GARIBALDI

V B

13 octobre 6014

 

 

Giuseppe Garibaldi

Père de l’Unité Italienne

Né le 4 juillet 1807 à Nice (Empire français) ; décédé (royaume d’Italie) le 2 juin 1882 à Caprera.

Initié en 1844 dans la loge l’Asile de la Vertu à Montevideo.

Membre de la loge Les amis de la Patrie au Grand Orient de France.

Grand Maître du Suprême Conseil Écossais de Palerme en 1862.

Grand Maître du Grand Orient d’Italie en 1864.

Grand Hiérophante du Rite Réformé de Memphis et Misraïm en 1881.

Membre honoraire du Souverain sanctuaire du rite ancien et primitif pour la Grande-Bretagne et l'Irlande.

Grand Maître honoraire ad vitam de la Maçonnerie Italienne en 1867.

Garibaldi est l’auteur du Risorgimento italien avec Giuseppe Mazzini (18051872) également Grand Maître du Grand Orient d'Italie et le Comte Camillo di Cavour (1810-1861) franc-maçon lui aussi.

 

 

Son père est capitaine dans la marine marchande et ses frères marins ou commerçants. L’enfant n’aime pas les études et privilégie les activités physiques et la vie en mer. Un jour, il prend la mer avec quelques compagnons mais il est arrêté et reconduit au domicile de ses parents. Les cours d’italien et d’histoire antique qu'il reçoit de son précepteur, le signor Arena, un ancien combattant des campagnes napoléoniennes, crée chez le jeune Giuseppe une véritable fascination pour la Rome antique.

 

Il convaint son père de le laisser suivre la carrière maritime et à 17 ans, s’embarque pour son premier voyage qui le conduit à Odessa, en mer Noire, et jusqu’à Taganrog, en mer d’Azov.

Marin de vocation, Giuseppe Garibaldi rencontre Giuseppe Mazzini en 1833 à Marseille et adhère à Giovine Italia (Jeune Italie), association secrète ayant pour dessin de transformer l'Italie en une république démocratique unitaire. Il participe au mouvement insurrectionnel mazzinien de l'arsenal de Gênes ; reconnu comme un chef de la conspiration, il est condamné à la peine de mort par contumace.

L'Italie lui étant désormais interdite, il s’exile en Amérique du Sud et participe de manière décisive aux guerres de libération de la jeune république d’Uruguay dont il devient le héros et qui lui consacre une journée de fête nationale aux anniversaires de sa mort.

Le 23 juin 1848, après quatorze ans d’absence, Garibaldi gagne Gênes avec cent cinquante volontaires et offre son épée au roi de Sardaigne pour chasser l'Autrichien de la péninsule. Le 12 décembre Garibaldi pénètre dans Rome avec sa légion ; le 21 janvier 1849, il est élu à l'assemblée constituante de la future République qui s'organise autour d’un triumvirat auquel participe Mazzini. Le 8 février 1849, la République romaine est proclamée. Pour abattre la nouvelle république le pape Pie IX fait appel à l'aide internationale à laquelle répondent l'Autriche, la France, l'Espagne et Naples. Face aux troupes françaises bien entraînées et équipées, Garibaldi résiste un mois dans des combats intenses où nombre de ses partisans succombent. Il devient férocement anticlérical en raison de la position du clergé fidèle au pape que soutiennent Français et Autrichiens.

De nouveau en exil, il embarque pour Tunis avant d'arriver à Tanger. Il gagne le Pérou pour s'engager comme capitaine dans la marine et parcourir le monde. En janvier 1852, il obtient la citoyenneté péruvienne et le commandement du bateau « Carmen » sur lequel il s’embarque pour la Chine pour vendre du guano ; puis il se rend à Manille, en Australie puis à New York où il quitte son poste de capitaine le 6 septembre 1853.

En 1858 Cavour, que Garibaldi a rencontré pour la première fois en 1856, envisage de l'utiliser activement dans la guerre qui se prépare. Garibaldi est nommé major-général. Il rencontre pour la première fois Victor-Emmanuel II. En avril 1860, Garibaldi est sollicité pour prendre la direction d'une expédition destinée à soutenir la révolte qui a commencé à Palerme ; le nombre de ses volontaires atteint le millier d'hommes, ce qui a donné son nom de légende à l'entreprise : « l’expédition des mille ». Les combats tournent à l'avantage des garibaldiens soutenus par les Siciliens. En mai 1860 se proclame dictateur (au sens de l’ancienne Rome) au nom de Victor-Emmanuel II et forme un gouvernement provisoire. Dès lors, Garibaldi poursuit sa conquête sur la péninsule et marche sur Naples qu'il prend le 7 septembre 1860. Les troupes piémontaises battent l'armée pontificale à Castelfidardo. De son côté Garibaldi affronte et bat les vingt mille soldats de l'armée des Bourbons à Volturno. Les plébiscites de la Sicile et de Naples rattachent le royaume des Deux-Siciles à celui du Piémont. Garibaldi salue en Victor-Emmanuel II le roi d'Italie, ce qui lui apporte la caution de la faction républicaine. Après une troisième guerre d’indépendance Rome est rattachée à l'Italie le 2 octobre 1870, à la suite d'un plébiscite. Le rêve italien de Garibaldi est réalisé.

Pendant la guerre franco-prussienne de 1870, au cours de laquelle Napoléon III est fait prisonnier, une révolution à Paris abat le Second Empire et la Troisième République est proclamée. À la proclamation de la République, Garibaldi adresse un message au Gouvernement de la Défense nationale : « Ce qui reste de moi est à votre disposition, disposez ». Gambetta (son frère en maçonnerie) lui confie le commandement de tous les corps francs de la zone des Vosges, de Strasbourg à Paris. Garibaldi organise l'armée en quatre brigades sous le commandement de ses deux fils, Ricciotti et Menotti. Le 19 novembre, Ricciotti inflige une défaite aux Prussiens du général Werder. Il faut attendre le 21 janvier 1871 pour que Garibaldi s'installe à Dijon qui est attaquée par quatre mille Prussiens ; Garibaldi sort victorieux. Un armistice entre en vigueur le 28 janvier 1871 mettant fin à la participation de Garibaldi au conflit. En février 1871, Garibaldi est élu sans avoir été candidat, sur les listes de l'Union républicaine à l'Assemblée nationale française. En raison de sa nationalité italienne et de l’opposition de la Droite, il décline ses mandats.

Mémoires de Garibaldi Giuseppe, 1860, (trad. par Alexandre Dumas, Montréal, Editions Le joyeux Roger, 2010)

Pendant l’expédition des Mille, Dumas se rend en Sicile pour livrer à Garibaldi les armes qu’il avait acquises pour sa cause. Il est aux côtés de Garibaldi le jour de son entrée dans Naples puis est nommé Directeur des fouilles et des musées, charge qu'il occupe pendant trois ans (1861-1864) Durant la même période, il dirige le journal L'Indipendente auquel collabore le futur fondateur du Corriere della Sera.

Chapitre I Mes parents

« Je suis né à Nice le 22 juillet 1807, non-seulement dans la même maison, mais dans la chambre même où naquit Masséna. L’illustre maréchal était, comme on le sait, fils d’un boulanger. Le rez-de-chaussée de la maison est encore aujourd’hui une boulangerie.

Mais, avant de parler de moi, que l’on me permette de dire un mot de mes excellents parents, dont le caractère honorable et la profonde tendresse eurent tant d’influence sur mon éducation et sur mes dispositions physiques.

Mon père Dominique Garibaldi, né à Chiavari, était fils de marin et marin lui-même ÉÉ ses yeux, en s’ouvrant, virent la mer, sur laquelle il devait passer à peu près toute sa vie. Certes, il était loin d’avoir les connaissances qui sont l’apanage de quelques hommes de son état, et surtout des hommes de notre époque. Il avait fait son éducation maritime non dans une école spéciale, mais sur les bâtiments de mon grand-père. Plus tard, il avait commandé un bâtiment à lui et s’était toujours tiré honorablement d’affaire. Sa fortune avait subi nombre d’accidents, les uns heureux, les autres malheureux, et souvent j’ai entendu dire qu’il eût pu nous laisser plus riches qu’il ne l’a fait. Mais, quant à cela, peu importe. Il était libre, pauvre père, de dépenser comme il l’entendait un argent si laborieusement gagné, et je ne lui en suis pas moins reconnaissant du peu qu’il m’a laissé. Au reste, il y a une chose qui ne fait aucun doute dans mon esprit, c’est que, de tout l’argent qu’il a jeté au vent, celui qui a glissé de ses mains avec le plus de plaisir est celui qu’il a employé à mon éducation, quoique cette éducation fût une lourde charge pour l’état de sa fortune.

Que l’on n’aille pas croire cependant que mon éducation fut le moins du monde aristocratique. Non, mon père ne me fit apprendre ni la gymnastique, ni les armes, ni l’équitation. J’appris la gymnastique en grimpant dans les haubans et en me laissant glisser le long des cordages ; l’escrime en défendant ma tête et en essayant de fendre de mon mieux la tête des autres ; et l’équitation en prenant exemple des premiers cavaliers du monde, c’est-à-dire des Gauchos.

Le seul exercice de ma jeunesse – et pour celui-là non plus je n’eus pas de maître – fut la natation. Quand et comment appris-je à nager, je ne m’en souviens pas ; il me semble queje l’ai toujours su, et que je suis né amphibie. Aussi, malgré le peu d’entraînement que tous ceux qui me connaissent savent que j’ai à faire mon éloge, je dirai tout simplement, sans que je croie qu’il y ait à se vanter de cela, que je suis un des plus rudes nageurs qui existent. Il ne faut donc me savoir aucun gré, étant connue la confiance que j’ai en moi, de n’avoir jamais hésité de me jeter à l’eau pour sauver la vie d’un de mes semblables. Au reste, si mon père ne me fit pas apprendre tous ces exercices, ce fut plutôt la faute des temps que la sienne. À cette triste époque, les prêtres étaient les maîtres absolus du Piémont, et leurs constants efforts, leur travail assidu tendait plutôt à faire des jeunes gens des moines inutiles et fainéants que des citoyens aptes à servir notre malheureux pays. En outre, l’amour profond que nous portait mon pauvre père lui faisait redouter jusqu’à l’ombre de toute étude pouvant devenir plus tard un danger pour nous.

Quant à ma mère, Rosa Ragiundo, je le déclare avec orgueil, c’était le modèle des femmes. Certes, tout fils doit dire de sa mère ce que je dis de la mienne ; mais nul ne le dira avec plus de conviction que moi.

Une des amertumes de ma vie, et ce n’est pas la moindre, a été et sera de n’avoir pas pu la rendre heureuse, mais, tout au contraire, d’avoir attristé et endolori les derniers jours de son existence ! Dieu seul peut savoir les angoisses que lui a données mon aventureuse carrière, car Dieu seul sait l’immensité de la tendresse qu’elle avait pour moi. S’il y a quelque bon sentiment dans mon âme, j’avoue hautement que c’est d’elle que je le tiens. Son angélique caractère ne pouvait faire autrement que d’avoir son reflet en moi. N’est-ce pas à sa pitié pour le malheur, à sa compassion pour les souffrances que je dois ce grand amour, je dirai plus, cette profonde charité pour la patrie ; charité qui m’a valu l’affection et la sympathie de mes malheureux concitoyens. Je ne suis certes pas superstitieux ; cependant j’affirmerai ceci, c’est que, dans les circonstances les plus terribles de ma vie, quand l’Océan rugissait sous la carène et contre les flancs de mon vaisseau, qu’il soulevait comme un liège ; quand les boulets sifflaient à mes oreilles comme le vent de la tempête ; quand les balles pleuvaient autour de moi comme la grêle, je la voyais constamment agenouillée, ensevelie dans sa prière, courbée aux pieds du Très-Haut, et moi, ce qui me donnait ce courage dont on s’est étonné parfois, c’est la conviction qu’il ne pouvait m’arriver aucun malheur quand une si sainte femme, quand un pareil ange priait pour moi.

 

Chapitre LVII La fin

(30 juin 1849 : prise de Rome par les troupes françaises, rétablissant le pape Pie IX)

Le général Oudinot, pour montrer, comme il l’avait dit dans ses bulletins, le culte qu’il avait voué à la cité monumentale, depuis le 21, faisait lancer des bombes sur tous les quartiers de la ville. C’était surtout pendant la nuit qu’il employait ce moyen de terreur. Beaucoup tombèrent dans le quartier Transteverin, beaucoup sur le Capitole, quelques-unes sur le Quirinal, sur la place d’Espagne, dans le Corso. Une de ces bombes tomba sur le temple qui couvre l’Hercule de Canova ; mais la coupole résista. Une autre éclata dans le palais Spada et endommagea la fameuse fresque de l’Aurore de Guido Reni. Une autre, plus impie encore, brisa le chapiteau d’une colonne du merveilleux petit temple de la Fortune virile, chef-d’œuvre respecté par les siècles.

Le triumvirat offrit aux familles populaires dont les maisons avaient été renversées un asile dans le palais Corsini. La tenue du peuple romain dans ces jours d’épreuves fut digne des temps antiques. Tandis que la nuit, poursuivies par la grêle de projectiles qui brisaient les toits de leurs maisons, les mères fuyaient, emportant leurs enfants serrés contre leur poitrine, tandis que les airs s’emplissaient de cris et de lamentations, pas une voix ne parla de se rendre.

Au milieu de tous ces cris, un cri railleur s’élevait de temps en temps lorsqu’un boulet ou un obus renversait un pan de maison :

- Bénédiction du pape ! (…)

Je n’ai jamais vu une pareille tempête de flammes, une pareille grêle de mitraille.

Nos pauvres canons en étaient en quelque sorte suffoqués. Et cependant je ne puis dire que cela à l’éloge de Medici, le Vascello et les cassines étaient encore occupées.

Le siège du Vascello seul mériterait un historien. Pendant la soirée du 28, les batteries françaises semblèrent se reposer un instant et reprendre haleine. Mais, dans la journée du 29, elles se remirent à tirer avec une nouvelle rage. Rome était pleine d’un immense frémissement. La journée du 27 avait été terrible, nos pertes avaient été presque égales à celles du 3 juin. Les rues étaient jonchées d’hommes mutilés. Les travailleurs n’avaient pas plus tôt la pelle ou la pioche à la main qu’ils étaient coupés en deux par les boulets ou mutilés par les obus.

Tous nos artilleurs, tous, entendez-vous bien, avaient été tués sur leurs canons. Le service de l’artillerie était fait par des soldats de la ligne. Toute la garde nationale était sous les armes. Il y avait, chose inouïe, une réserve composée de blessés qui, tout ensanglantés, faisaient le service. Et pendant ce temps, admirable contraste, calme et impassible, l’Assemblée, en permanence au Capitole, délibérait sous les boulets et les balles.

Tant qu’une de nos pièces de canon resta sur ses essieux, elle répondit.

Mais, le 29 au soir, la dernière fut démontée.

Notre feu s’éteignit. (…)

La nuit venue, comme on s’attendait à une attaque dans les ténèbres, toute la ville fut illuminée, tout, jusqu’à la grande coupole du Vatican. C’est, au reste, l’habitude à Rome, dans la soirée de la fête de Saint-Pierre. Celui qui, pendant cette soirée, eût arrêté son regard sur la cité éternelle, eût vu un de ces spectacles que le regard de l’homme ne contemple qu’une fois dans le cours des siècles.

À ses pieds, il eût vu s’étendre une grande vallée pleine d’églises et de palais, coupée en deux par les détours du Tibre, qui semblait un Phlégéthon ; à gauche, un mont, le Capitole, sur la tour duquel flottait au vent le drapeau de la République ; à droite, la silhouette sombre du Monte-Mario, où flottaient, au contraire, unis, les drapeaux des Français et du pape ; au fond, la coupole de Michel-Ange se dressant au milieu des nuages toute couronnée de lumière ; enfin, comme cadre au tableau, le Janicule et toute la ligne de Saint-Pancrace, illuminée elle aussi, mais par l’éclair des canons et des mousquets.

Puis, à côté de cela, quelque chose de plus grand que le choc de la matière : la lutte du bon et du mauvais principe, du Seigneur et de Satan, d’Arimane et d’Oromaze ; la lutte de la souveraineté du peuple contre le droit divin, de la liberté contre le despotisme, de la religion du Christ contre la religion des papes.

À minuit, le ciel s’éclaircit, le tonnerre et les canons se turent, et le silence succéda à l’infernal mugissement ; – silence pendant lequel les Français s’approchaient de plus en plus des murailles et s’emparaient de la dernière brèche faite au bastion no 8. […]

Dans ce moment, je l’avoue, complètement découragé sur l’avenir, je n’avais qu’un désir, me faire tuer. Je me jetai avec eux sur les Français. Que se passa-t-il alors ? Je n’en sais rien. Pendant deux heures, je frappai sans relâche. Quand vint le jour, j’étais couvert de sang. Je n’avais pas une seule blessure. C’était un miracle. C’est dans cette affaire que le lieutenant Morosini, pauvre enfant qui n’avait pas vingt ans et qui se battit comme un héros, fut tué en refusant de se rendre. Au milieu de la sanglante mêlée m’arriva un message de l’Assemblée ; elle m’invitait à me rendre au Capitole. Je dois la vie à cet ordre. Je me fusse fait tuer.

En descendant vers la Longara avec Vecchi, lequel était membre de la Constituante, j’appris que mon pauvre nègre Aguyar venait d’être tué. Il me tenait prêt un cheval de rechange, une balle lui avait traversé la tête. J’éprouvai une terrible douleur ; je perdais bien autre chose qu’un serviteur, je perdais un ami.

Mazzini avait déjà annoncé à l’Assemblée le point où nous en étions. Il ne restait que trois partis à prendre, avait-il dit : Traiter avec les Français ; Défendre la ville de barricade en barricade ; Ou sortir de la ville, Assemblée, triumvirat et armée, en emportant avec soi le palladium de la liberté romaine. - À la tribune ! à la tribune !

Quand je parus à la porte de la salle, tous les députés se levèrent et applaudirent. Je cherchai autour de moi et sur moi quelle chose devait éveiller leur enthousiasme à ce point. J’étais couvert de sang, mes habits étaient percés de balles et de coups de baïonnette. Mon sabre, faussé à force de frapper, n’entrait plus qu’à moitié dans le fourreau. On me cria : J’y montai.

De tous côtés j’étais interrogé.

- Toute défense est désormais impossible, répondis-je, à moins que nous ne soyons décidés à faire de Rome une seconde Saragosse. (…) Mais à ce qui est fait, il n’y a pas de remède. Regardons la tête haute l’incendie dont nous ne sommes plus les maîtres. Sortons de Rome avec tous, les volontaires armés qui voudront nous suivre. Où nous serons sera Rome. Je ne m’engage à rien ; mais ce que peut faire un homme, je le ferai, et, réfugiée en nous, la patrie ne mourra point.

Après une courte délibération, l’Assemblée rendit le décret suivant :

RÉPUBLIQUE ROMAINE

Au nom de Dieu et du peuple, L’Assemblée constituante romaine cesse une défense devenue impossible. Elle reste à son poste. Le triumvirat est chargé de l’exécution du présent décret.

 

 

Chapitre LVIII Qui m’aime me suive

Le 2 juillet, je rassemblai les troupes sur la place du Vatican, je m’avançai au milieu d’elles. Je leur annonçai que je quittais Rome pour porter dans les provinces la révolte contre les Autrichiens, contre le roi de Naples et contre Pie IX. Et j’ajoutai :

- Qui voudra me suivre sera reçu parmi les miens ; je ne demande à ceux-là qu’un cœur plein de l’amour de la patrie. Ils n’auront pas de solde, pas de repos ; ils auront du pain et de l’eau quand par hasard on en trouvera. Qui n’est pas content de ce sort reste ici. Une fois la porte de Rome franchie, tout pas fait en arrière sera un pas fait vers la mort. Quatre mille fantassins et cinq cents cavaliers se rangèrent autour de moi ; c’étaient les deux tiers de ce qui restait de défenseurs à Rome. Anita, habillée en homme, Ciceravacchio, qui ne voulait pas voir l’abaissement de son pays, et Ugo Bassi, le saint qui aspirait au martyre, furent des premiers à se ranger près de moi. Vers le soir, nous sortîmes par le chemin de Tivoli. Mon cœur était triste comme la mort. La dernière nouvelle que j’avais apprise était que Manara avait été tué... »

 

 

« Ici s’interrompent les Mémoires de Garibaldi. Un jour, j’obtiendrai de lui la seconde partie de sa vie, comme j’en ai obtenu la première. Celle-là se résumera en deux mots : Exil et triomphes. » A. DUMAS

Séance du 8 mars 1871 à l’Assemblée nationale et intervention de Victor Hugo

« M. LE PRÉSIDENT : J’aborde les élections partielles de chacun des trois départements de la colonie. 1er Département d’Alger. M. Gambetta a obtenu 12 423 voix ; le général Garibaldi 10 606. Le candidat qui vient en troisième ligne, M. Warnier, n’a obtenu que 4 973 voix. L’élection de M. Gambetta n’est ni contestée ni contestable. Il n’en est point de même de celle du général Garibaldi qui fait l’objet d’une protestation adressée le 19 février à M. le Président de l’Assemblée nationale par le docteur Warnier, et dont nous devons vous faire connaître les termes :

“Je demande à l’Assemblée nationale de déclarer le général Garibaldi inéligible, attendu qu’il n’est pas citoyen français. Par cette décision, je suis le second député du département d’Alger sans nouvelle élection.” Nous vous proposons donc de valider l’élection de M. Gambetta et de laisser au Gouvernement le soin qui lui incombe de pourvoir au remplacement du général Garibaldi par les voies ordinaires.

M. le Rapporteur propose l’annulation de l’élection du général Garibaldi.

Plusieurs voix : Mais non ! Mais non !

M. RICHIER : Garibaldi n’a pas le droit d’être élu et de faire partie d’une Assemblée française.

 (Réclamations sur plusieurs bancs.)

M. VICTOR HUGO : Je demande la parole.

M. LE PRÉSIDENT : M. Victor Hugo a la parole.

 (Mouvements divers)

M. VICTOR HUGO : Je ne dirai qu’un mot.

La France vient de traverser une épreuve terrible, d’où elle est sortie sanglante et vaincue. On peut être vaincu et rester grand ; la France le prouve. La France accablée, en présence des nations, a rencontré la lâcheté de l’Europe. (Mouvement)

De toutes les puissances européennes, aucune ne s’est levée pour défendre cette France qui, tant de fois, avait pris en main la cause de l’Europe… (Bravo ! à gauche), pas un roi, pas un État, personne ! Un seul homme excepté… (Sourires ironiques à droite. Très bien ! à gauche.)

Ah ! Les puissances, comme on dit, n’intervenaient pas ; eh bien, un homme est intervenu, et cet homme est une puissance. (Exclamations sur plusieurs bancs à droite.)

Cet homme, messieurs, qu’avait-il ? Son épée.

M. LE VICOMTE DE LORGERIL : Et Bordone ! (On rit.)

M. VICTOR HUGO : Son épée, et cette épée avait déjà délivré un peuple… (exclamations) et cette épée pouvait en sauver un autre. (Nouvelles exclamations.) Il l’a pensé ; il est venu, il a combattu.

À droite : Non ! Non !

M. LE VICOMTE DE LORGERIL : Ce sont des réclames qui ont été faites ; il n’a pas combattu.

M. VICTOR HUGO : Les interruptions ne m’empêcheront pas d’achever ma pensée. Il a combattu… (Nouvelles interruptions.)

Voix nombreuses à droite : Non ! Non !

À gauche : Si ! Si !

M. LE VICOMTE DE LORGERIL : Il a fait semblant !

Un membre à droite : Il n’a pas vaincu en tout cas !

M. VICTOR HUGO : Je ne veux blesser personne dans cette assemblée, mais je dirai qu’il est le seul des généraux qui ont lutté pour la France, le seul qui n’ait pas été vaincu.

 (Bruyantes réclamations à droite. Applaudissements à gauche)

Plusieurs membres à droite : À l’ordre ! À l’ordre !

M. DE JOUVENCEL : Je prie M. le président d’inviter l’orateur à retirer une parole qui est antifrançaise.

M. LE VICOMTE DE LORGERIL : C’est un comparse de mélodrame. (Vives réclamations à gauche.) Il n’a pas été vaincu parce qu’il n’a pas combattu.

M. LE PRÉSIDENT : Monsieur de Lorgeril, veuillez garder le silence ; vous aurez la parole ensuite. Mais respectez la liberté de l’orateur (Très bien !)

M. LE ÉDUCROT : Je demande la parole.

 (Mouvement)

M. LE PRÉSIDENT : Général, vous aurez la parole après M. Victor Hugo.

 (Plusieurs membres se lèvent et interpellent vivement M. Victor Hugo)

M. LE PRÉSIDENT aux interrupteurs : La parole est à M. Victor Hugo seul.

M. RICHIER : Un Français ne peut pas entendre des paroles semblables à celles qui viennent d’être prononcées.

 (Agitation générale)

M. LE VICOMTE DE LORGERIL : L’Assemblée refuse la parole à M. Victor Hugo, parce qu’il ne parle pas français.

 (Oh ! oh ! Rumeurs confuses.)

M. LE PRÉSIDENT : Vous n’avez pas la parole, monsieur de Lorgeril… Vous l’aurez à votre tour.

M. LE VICOMTE DE LORGERIL : J’ai voulu dire que l’Assemblée ne veut pas écouter parce qu’elle n’entend pas ce français-là. (Bruits)

Un membre : C’est une insulte au pays.

M. LE GÉNÉRAL DUCROT : J’insiste pour demander la parole.

M. LE PRÉSIDENT : Vous aurez la parole si M. Victor Hugo y consent.

M. VICTOR HUGO : Je demande à finir.

Plusieurs membres à M. Victor Hugo : Expliquez-vous (Assez ! Assez ! )

M. LE PRÉSIDENT : Vous demandez à M. Victor Hugo de s’expliquer ; il va le faire. Veuillez l’écouter et garder le silence…

 (Non ! non ! À l’ordre ! À l’ordre)

M. LE GÉNÉRAL DUCROT : On ne peut pas rester là-dessus.

M. VICTOR HUGO : Vous y resterez pourtant, général.

M. LE PRÉSIDENT : Vous aurez la parole après l’orateur.

M. LE GÉNÉRAL DUCROT : Je proteste contre des paroles qui sont un outrage. (À la tribune ! à la tribune !)

M. VICTOR HUGO : II est impossible. (Les cris : À l’ordre ! continuent)

Un membre : Retirez vos paroles. On ne vous les pardonne pas.

 (Un autre membre à droite se lève et adresse des paroles qui se perdent dans le bruit.)

M. LE PRÉSIDENT : Veuillez vous asseoir !

Le même membre : À l’ordre ! Rappelez l’orateur à l’ordre !

M. LE PRÉSIDENT : Je vous rappellerai vous-même à l’ordre, si vous continuez à le troubler. (Très bien ! très bien !) Je rappellerai à l’ordre ceux qui empêcheront le président d’exercer sa fonction. Je suis le juge du rappel à l’ordre.

Sur plusieurs bancs à droite : Nous le demandons, le rappel à l’ordre.

M. LE PRÉSIDENT : Il ne suffit pas que vous le demandiez.

 (Interpellations diverses et confuses.)

M. DE CHABAUD-LATOUR : Paris n’a pas été vaincu, il a été affamé.

 (C’est vrai ! c’est vrai ! Assentiment général.)

M. LE PRÉSIDENT : Je donne la parole à M. Victor Hugo pour s’expliquer, et ceux qui l’interrompront seront rappelés à l’ordre.

 (Très bien !)

M. VICTOR HUGO : Je vais vous satisfaire, messieurs, et aller plus loin que vous. (Profond silence.)

Il y a trois semaines, vous avez refusé d’entendre Garibaldi…

Un membre : Il avait donné sa démission.

M. VICTOR HUGO : Aujourd’hui vous refusez de m’entendre. Cela me suffit. Je donne ma démission. (Longues rumeurs. Non ! Non ! Applaudissements à gauche.)

Un membre : L’Assemblée n’accepte pas votre démission.

M. VICTOR HUGO : Je l’ai donnée et je la maintiens. »

 

LES LOGES MILITAIRES EN FRANCE

M M             

8 septembre 6014

 

 

GRANDE LOGE DE L’ALLIANCE MAÇONNIQUE FRANÇAISE
MAISON DES MAÇONS DU R.E.A.A.
Loge KLEIO N° 593
Clichy la Garenne, le 8 septembre 2014

 

Loges Militaires en France au 18ème et au début du 19ème Siècle.


Cet exposé a l’ambition de répondre partiellement à la question : « d’où vient la Francmaçonnerie
française ? », dans un de ses aspects souvent occultés, la Franc-maçonnerie
au sein de l’armée.
Vous avez peut-être déjà remarqué que quelques usages importants de cette Francmaçonnerie
semblent être une copie de ceux de l'armée et de son organisation. Nous
mettrons en avant deux exemples de ce phénomène :
Premièrement, le respect de la hiérarchie dans toutes nos cérémonies, où les officiers sont
habilités à commander et maintenir l'ordre dans la Loge. De même, l’usage des glaives et
des voûtes d’acier pour témoigner la déférence des Frères vis-à-vis du VM ou des hôtes
de marque de l’Atelier.
Deuxièmement, la façon dont les santés sont portées au cours des agapes, surtout aux
Rites Ecossais et Français (par exemple "feu, bon feu, triple feu"), qui rappelle la façon
dont ces toasts étaient portés au cours des assemblées militaires aux 18ème et 19ème siècles.
Cela m'a conduit à me poser quelques questions :
- La Franc-maçonnerie française a-elle quelque lien traditionnel avec l'armée ?
- Les Loges Militaires françaises ont-elles joué un rôle dans la diffusion de la Francmaçonnerie
en France ?
- Quelle a été l'influence de l'esprit militaire sur les aspects pratiques de la Francmaçonnerie
?
Je vais essayer de leur apporter quelques réponses, certes partielles, dans cet exposé.
Quelques indices à propos de l'existence précoce de loges militaires en France
Une longue tradition historique, qui n'est toutefois pas entièrement prouvée, établit
l'introduction de la Franc-maçonnerie en France au cours de l'exil des Stuarts après 1649
et 1688.
Ce que nous connaissons de la relation qui existe entre la Franc-maçonnerie Française
des débuts et les Stuarts peut se résumer à la constitution de la Loge "La Parfaite Egalité"
qui eut lieu peu après le retour en 1689 du régiment "Royal Irlandais" à Saint Germain en
Laye, où résidait à l'époque le Roi Jacques II Stuart1. Le Grand Orient de France, en
1 Voir des détails sur http://hautsgrades.over-blog.com/article-les-loges-militaires-walsh-la-parfaite-egalite-
103190527.html

1777, reconnut que la première constitution de "La Parfaite Egalité" était datée du 25
Mars 1688 et avait été renouvelée le 9 Octobre 1772 par la Grande Loge de France.
Par ailleurs il existe aujourd'hui une obédience en France, la "Grande Loge Française du
Rite Écossais Primitif" qui soutient que ce rite fut introduit dans notre pays en 1688 par
les Loges Militaires des régiments Ecossais et Irlandais qui suivirent le Roi Jacques II
Stuart pendant son exil en France. Ces Loges se développèrent au point de conduire à la
constitution en 1725 de l'«Ancienne et Très Honorable Société des Francs-Maçons dans
le Royaume de France».
Toujours selon la même tradition, on sait que les Rituels de ces vieilles Loges Militaires
furent apportées à Marseille en 1751 par George Wallnon (or Waldon) qui fonda la Loge
"Saint Jean d'Ecosse" qui devint ce qu'on a appelé la Mère Loge Écossaise de
Marseille.2 Nous ne savons pas à quel point ces rituels ont influencé les rituels
"Ecossais" modernes.
La preuve la plus ancienne de l'existence de Loges Militaires authentiquement françaises,
au cours de la première moitié du 18ème siècle est un échange de lettres en 1742 entre les
Secrétaires d'Etat Français à la Marine et à la Guerre portant sur la diffusion de la Francmaçonnerie
parmi les Officiers de Marine de Brest. Cette "propagation" était supposée
avoir été causée par les Francs-Maçons du régiment du Gâtinais à Brest. Pour le reste des
Loges Militaires pendant cette période, il n'y a pratiquement aucune preuve tangible.
Le 11 décembre 1743, Louis de Bourbon – Condé, Comte de Clermont, est élu Grand-
Maître de la Grande Loge (de France). Sainte-Beuve écrit à son sujet : « Le personnage
est curieux à connaître : prince du sang, abbé, militaire, libertin, amateur de lettres ou du
moins académicien, de l'opposition au Parlement, dévot dans ses dernières années, il est
un des spécimens les plus frappants, les plus amusants à certains jours, les plus choquants
aussi (bien que sans rien d'odieux) des abus et des disparates poussés au scandale sous le
régime de bon plaisir et de privilège. » Il sera élu à l’Académie Française, plus à cause de
son Rang élevé que pour un mérite intellectuel réel. Il est installé dans la chaire de Grand
Maître à la "Saint-Jean d'hiver", le 27 Décembre 1743. Si je parle de ce Grand Maître
maintenant dans cet exposé, c'est parce que ce Maçon de haut rang a fait spécialement
allusion aux Loges Militaires dans une lettre datée d'Octobre 1766 et adressée au marquis
de Gages qui se trouvait être à la même période le Grand Maître des "Pays-Bas
autrichiens" (Plus ou moins la Belgique). Dans cette lettre, le Comte de Clermont félicite
le marquis de Gages pour son action en faveur du développement de la Francmaçonnerie.
Avant de citer un paragraphe de cette lettre, je dois vous dire que le marquis
de Gages, qui était autrefois "inférieur" au Comte dans la hiérarchie Maçonnique, est
maintenant arrivé au même niveau que lui. Cette citation est tirée de "l'Histoire de la
Franc-Maçonnerie Française" de Pierre Chevalier d'où provient d'ailleurs l'essentiel de
mes sources d'information pour cet exposé :
"Votre zèle infatigable pour notre respectable Ordre me charme. Quant aux Loges non
constituées, que vous avez visitées, il faut les mépriser… La Loge de Besançon, sous le
titre de l'Egalité m'est connue; elle a été érigée par une de mes Loges de Paris. Le frère
Tallon vous a fait savoir mes sentiments; mais, cher frère, dans ce temps, j'étais au-dessus
de vous et je pouvais vous donner des conseils; mais depuis vous êtes grande Croix-
Rouge comme moi, en conséquence, mon égal. Ainsi, tout ce que vous ferez sera bien
fait, et tout ce que vous avez demandé vous est accordé; mais ne constituez point trop de
2 Voir à ce sujet la conférence donnée par le F. René Bianco au colloque du bicentenaire du R.E.A.A. organisé par le
SC du GOdF : http://sog1.free.fr/ColloqueMarseille.htm#a_Mère_Loge_Écossaise_de_Marseille

Loges Militaires. C'est ordinairement de là que part toute l'indiscrétion; les militaires sont
tués ou leur bagage est pris, en conséquence leurs papiers visités."
Malgré cet avertissement, les archives du Grand Orient de France mentionnent un grand
nombre de Loges Militaires pendant cette période. Plus précisément, le nombre de Loges
a évolué ainsi :
- en 1771, juste avant la dissolution de la "Grande Loge" et la création de la "Grande
Loge Nationale" qui sera rapidement remplacée par le "Grand Orient de France" (en
1773), il y avait 41 Loges à Paris, 169 dans les provinces, 11 dans les colonies, 5 à
l'étranger et 31 Loges militaires.
- en 1789, le "Grand Orient de France" était formé de 60 Loges dans Paris, 448 dans les
provinces, 40 dans les colonies, à l'étranger et 68 dans l'Armée Royale.
Ce dernier nombre indique que, en moyenne, il y a une loge pour trois régiments. Parfois,
il peut y avoir, dans le même régiment, une Loge pour les Officiers et une autre pour les
Sous- Officiers.
Une question se pose maintenant : Comment ces Loges Militaires furent-elles fondées ?
Nous savons qu'il n'y a pas de génération spontanée pour les Loges. La fondation d'une
Loge est toujours l'oeuvre d'hommes qui ont déjà été initiés, passés et élevés dans une
autre Loge.
La réponse la plus vraisemblable à cette question est la suivante : un grand nombre
d'officiers étaient déjà Maçons dans la vie civile et voulaient continuer leur pratique
maçonnique (et aussi satisfaire leur désir de vie sociale) qu'ils soient en campagne
militaire ou bien en garnison loin de leur résidence habituelle. Ils demandèrent donc à la
Grande Loge (et plus tard au Grand Orient) de leur délivrer une patente les habilitant à
créer une loge militaire après avoir initié quelques autres soldats. La présence de 7
Maçons rendait possible la création de la loge, qui prenait le nom de "Loge Unetelle à
l'Orient du Régiment Untel". Comme je l'ai déjà mentionné, c'était l'usage, durant les
premiers temps de l'expansion maçonnique dans l'armée, qu'il y eut deux Loges pour le
même régiment, de telle sorte que les officiers de Haut Rang ne soient pas mélangés à
leurs inférieurs. Par exemple, en 1763 "la Loge de Sigismond-Luxembourg à l'orient du
régiment du Hainaut" avait été créée par les Sous-Officiers, à la suite de la fondation en
1762 de la "Loge de Saint Jean de Montmorency-Luxembourg à l'Orient du Régiment du
Hainaut" dont le Vénérable Maître était le Duc de Montmorency-Luxembourg lui-même,
qui était aussi le commandant du dit régiment.
Dans le dernier quart du 18ème siècle, toutefois, il devint "à la mode" pour les puissants de
revendiquer l'Egalité en Loge (cela a pris beaucoup plus de temps pour qu'ils aient la
même revendication à l'extérieur de la Loge !). A ce sujet, on rapporte que, en mai 1787,
le Duc de Crussol d'Uzès, "Grand Conservateur" du Grand Orient de France a consacré à
Troyes la "Loge de la Régularité à l'Orient de la 2ème compagnie des Gardes du Corps",
une Loge très aristocratique dans laquelle étaient aussi acceptés des FF roturiers ou de
rang militaire inférieur3. Pendant la cérémonie, il insiste dans son discours sur le principe
d'égalité. Je le cite :
3 Histoire de la franc-maçonnerie en France: lettre liminaire de Me Richard Dupuy Par Achille
Ricker PP 174/175

"Que nos loges soient des temples élevés à l'Egalité et que les brillantes chimères de la
naissance et du rang disparaissent…Il faut respecter jusque dans le dernier des humains la
dignité de sa nature" et il continue en exprimant son désir "qu'à l'intérieur du Temple…
l'Egalité Fraternelle soit mère de la confiance, qu'une sage liberté, en soit la
sauvegarde…" Vous aurez noté la précision concernant "l'intérieur du Temple".
Quelques autres témoignages montrent que la mixité sociale dans les Loges Militaires
résulte plus de la nécessité d'avoir quelques FF commis à l'administration de la Loge (i.e.
Secrétaire, Trésorier, Maître des banquets, Organiste, Eléemosinaire, etc).
Toutefois, quelques exceptions sont rapportées, comme celle de la "loge Militaire de
Saint-Louis au Régiment du Roi" composée presque exclusivement d'Officiers, qui a
accepté d'être installée par la "Loge Saint-Charles des Amis Réunis"4, formée seulement
de Sous - Officiers.
L'interaction entre Loges Civiles et Loges Militaires est aussi une caractéristique de cette
période d'expansion de la Franc-maçonnerie en France. Comme cela est rapporté dans
"l'Histoire de la Franc-Maçonnerie Française" de Pierre Chevalier, il semble qu'il y ait eu
de nombreuses cérémonies de création de Loges Civiles par des Loges Militaires,
comme en Lorraine. On admet que le nombre croissant de Maçons avant la Révolution
Française est une conséquence du fait que nombre d'entre eux, spécialement les roturiers,
avaient été initiés pendant leur service militaire. Ce rôle actif des Loges Militaires sous
Louis XVI va fortement décroître après 1789, et les archives des Loges elles-mêmes vont
presque disparaître des fichiers du Grand Orient après 1792.
Le déclin et la renaissance de la Franc-maçonnerie militaire durant la Révolution et
l'Empire
Comme je l'ai fait remarquer précédemment, il y aura une baisse relativement importante
du nombre de Loges Militaires durant la Révolution, avec deux causes évidentes :
1. Premièrement, les armées de l'époque étaient Royales et, par voie de conséquence,
avec parfois une bonne raison, on les suspectait d'être des ennemies de la Révolution.
Evidemment, l'élite révolutionnaire n'était disposée à faire confiance à aucune sorte
d'organisation secrète qui n'aurait pas au départ déclaré sa dévotion à la nouvelle
cause du peuple.
2. Deuxièmement, la plupart des Maçons de Haut Rang (Militaires ou Civils) étaient des
aristocrates, et avaient émigré, dès que la Révolution avait éclaté et la Terreur
décrétée, pour éviter que la Guillotine s'abatte sur eux et leurs familles (et cela, bien
que le Docteur Guillotin fut un Franc-maçon influent au sein de la Grande Loge
Nationale).
Pour ces raisons, presque toutes les Loges Militaires ont "dormi" pendant la Révolution
(1789-1799), surtout durant la Terreur (avril 1793 à juillet 1794). Elles se "réveillèrent"
vers 1800 et leur nombre se mit à croître aussi vite qu'il décrut pendant les dix années
4 http://hautsgrades.over-blog.com/article-loge-militaire-saintonge-st-charles-des-amis-reunis-103207375.html

précédentes pour atteindre 79 Loges en 1814. Un fait intéressant concerne le rang dans la
hiérarchie Napoléonienne de la plupart des Grands Officiers :
Maréchaux de France : Murat, Bernadotte, Ney, Augereau, Pérignon, Serrurier,Mortier,
Masséna, Lannes, Mac-Donald, Kellermann, Moncey, Soult, Oudinot, Lefèbvre, Brune,
Sébastiani et Poniatowski.
Amiraux : Magon de Médine, Bruix, Gantheaume et Allemand.
Et beaucoup d'autres officiers de haut rang comme Duroc, Lasalle, Lauriston, Junot, etc.
Le Magazine "Historia", dans un numéro spécial sur l'expédition de Bonaparte en Egypte,
donne un exemple de la renaissance des Loges Militaires après la Révolution. Voici un
résumé de cet article intitulé : "La franc-maçonnerie militaire renaît à Alexandrie".
La Maçonnerie dans l'armée qui a presque totalement disparu pendant la Révolution,
renaît progressivement en 1798, sous le Directoire, et suit l'armée de Bonaparte dans les
sables d'Egypte.
Le 28 août 1799, sous l'impulsion de quelques officiers, la Loge "Les Vrais Amis
Réunis" est créée à Alexandrie. Elle recevra sa patente en 1802, c'est à dire un an après le
départ des Français d'Egypte. Le début de cette renaissance est très modeste. Seulement
trois Loges Militaires sont fondées à la même période. C'est seulement durant l'Empire
que la Maçonnerie dans l'armée atteindra son apogée.
Certains historiens associent le Général Bonaparte à la Maçonnerie Militaire, insistant sur
ce qui arriva en Egypte, sous son commandement militaire. Aucune preuve (Compte-
Rendu de Loge concernant son initiation ou sa présence comme membre ou visiteur par
exemple) n'est disponible. On dispose seulement de quelques petites histoires comme
celle de sa visite, non rapportée par écrit, de la Loge "Saint-Jean de Jérusalem" à Nancy
en 1797, ou son initiation à Malte ou en Egypte !!!
Pour illustrer le fait que probablement Napoléon n'était pas un Maçon, l'article rapporte
qu'il a dit au Conseil d'Etat :
" Aussi longtemps que la maçonnerie n'est que protégée, elle n'est pas à craindre; si, au
contraire, elle était autorisée, elle deviendrait trop puissante et pourrait être dangereuse.
Telle qu'elle est, elle dépend de moi, et moi je ne veux pas dépendre d'elle."
Dans un autre document donné par le Dr O'Meara qui interrogea Napoléon en 1816,
celui-ci aurait comparé les assemblées Maçonniques à un ramassis "d'imbéciles qui
s'assemblent pour faire bonne chère et exécuter quelques folies ridicules…."
Le rôle Social, Politique et Maçonnique des Loges Militaires
Nous arrivons maintenant à la conclusion de cet exposé. J'aimerais mettre en évidence
quelques conséquences de l'existence de ces Loges Militaires ainsi que certains aspects
de la vie pendant ces temps troublés de notre histoire qui leur sont liés.
Premièrement, la Maçonnerie Militaire a joué un rôle politique et social par différentes
actions que l'on peut résumer ainsi :
- développement de la Franc-maçonnerie dans les régions traversées par l'armée
- propagation hors de France des Idéaux de la Révolution
- mixité sociale des aristocrates et des autres membres de la société.

Deuxièmement, les réunions étaient une occasion d'échapper à l'atmosphère ennuyeuse
du campement ou de la garnison et d'avoir l'opportunité de pratiquer une activité sociale
et spirituelle.
Troisièmement, pendant les campagnes l'utilité essentielle des Loges Militaires était de
permettre à leurs membres d'utiliser un signe de détresse, connu de certains d'entre nous,
en cas de danger d'être tué par un ennemi. En effet, de nombreux soldats du camp adverse
étaient aussi des Maçons et on a rapporté de nombreux exemples de situations où des vies
furent épargnées et où les captivités furent rendues moins cruelles. Certains cas sont
rapportés dans "l'Histoire de la Franc-Maçonnerie Française" de Pierre Chevalier Vol. 2
pp 95-98. Il reste aussi des archives sur la fondation de Loges Militaires entre 1809 et
1814 en Angleterre par des prisonniers Français de la guerre d'Espagne.
On rapporte également que parfois, avant une bataille, les officiers des deux bords
participaient à une tenue Maçonnique commune, comme ce fut le cas pour quelques
officiers Français et Autrichiens avant la bataille d'Austerlitz !!
Enfin, le signe de détresse, était aussi utilisé par les accusés en Cour Martiale, et les
jugements étaient souvent influencés dans le sens d'une plus grande indulgence lorsque
ce signe était employé.
Pour finir, j'ajouterai, comme réponse rapide à une de mes interrogations du début que
nous pouvons aussi conclure que la proximité des Francs-Maçons civils et militaires au
début de la Franc-maçonnerie spéculative en France a donné naissance à certaines de nos
habitudes Maçonniques actuelles de discipline, hiérarchie, et autres toasts.
On pourra compléter ce sujet par l'étude des points suivants :
- Loges Militaires de prisonniers de guerre au 20ème siècle
- L'influence des Militaires Haut Gradés dans la Maçonnerie contemporaine
- Soldats et Loges Militaires après 1815
A Clichy, Temple de la GL-AMF
Le 8 septembre 2014
V.F. Maurice MESSERI

Pic de la Mirandole

P D

14 avril 6014

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

La philosophie de l'humanisme et sa postérité

 

 

1. Introduction

 

La philosophie suscite un intérêt grandissant, l'espoir de retrouver des repères et du sens à notre existence.

 

Le désir de sortir de ce sentiment de dépossession de notre destin est d'autant plus fort que les idéaux traditionnels, les grands récits dont on s'inspirait pour orienter nos vies et les sublimer, ont largement perdu leur force de conviction face à une réalité sur laquelle ils n'ont plus guère de prise.

 

Légitimer nos valeurs morales, assouvir nos interrogations sur ce que devrait être notre vie, une vie bonne pour les mortels que nous sommes, propre à sauver nos existences de l'insignifiance dont les menacent leur brièveté et leur contingence, répondre à ce défi par les moyens purement humains de la pensée rationnelle, c'est l'objet ultime de la philosophie.

 

2. Les premières grandes réponses philosophiques

 

2.1 L'Antiquité (700 avant J.-C. – 250 après J.-C.)

 

L'harmonie du cosmos. Le monde n'est pas un chaos, mais un ordre parfaitement harmonieux (un cosmos, un ordre cosmique), juste, beau et bon, au sein duquel chaque être a sa place, assignée selon le rang qu'il occupe dans la hiérarchie universelle, en fonction de ses qualités naturelles.

 

·        Lisons les récits mythologiques : La théogonie[1] d'Hésiode, VIIIe avant J.-C. et l'Iliade[2] d'Homère, fin du VIIIe siècle avant J.-C.

·        L'Idée sera reprise, transposée et sécularisée par Platon[3] (428 av. J.-C.-348 av. J.-C.), Aristote[4] (384 av. J.-C.-322 av. J.-C.) et les stoïciens

 

 

Naissance d'Aphrodite selon Hésiode,

Théogonie, v.188-206

 

Dans la Théogonie d'Hésiode qui raconte la naissance des dieux, le récit va du chaos au cosmos, de la guerre à la paix : partage juste, beau et bon du monde, sous l'égide de Zeus. Mais cette idée d'harmonie peut être menacée par l'excès d'orgueil (hybris[5], cf. mythes et tragédies).

 

On doit trouver sa place dans l'ordre universel (archétype dans l'Odyssée avec l'histoire d'Ulysse qui refuse l'immortalité que lui offre Calypso[6]). Le concept inspirera le monde ancien jusqu'à la Renaissance.

 

La peur, ennemie de la sagesse. Fragment du cosmos, et dès lors, fragment d'éternité, la mort n'est qu'un passage d'un état à un autre. Le sage qui le comprend ne craint plus la mort et habite le présent en toute sérénité.

Le présent : Le passé et le futur pèsent sur la vie humaine. A force de vivre dans le passé ou dans le futur, "nous manquons de vivre" (Sénèque[7], 1-65). Cf. Le carpe diem d'Horace[8], l'amor fati de Nietzsche[9]

 

L'homme est réconcilié avec le présent. De plus, en nous reliant à l'ordre du monde, cette première philosophie donne à notre existence une dimension d'éternité. L'immortalité qui nous est promise nous fond dans un ordre et une réalité qui nous sont complétement extérieurs et dont nous ne sommes qu'un fragment. Rien, cependant, qui puisse apaiser l'angoisse de la mort, les grecs privilégiant la gloire dont le souvenir pouvait seul magnifier et pérenniser le rôle qu'ils avaient tenu dans l'ordre du monde.

 

2.2 Révolution judéo-chrétienne (251 – 1500)

A mesure que les traits de la personnalité individuelle ont semblé plus digne d'intérêt, la sagesse gréco-romaine a dû paraître moins satisfaisante (résorbant l'individu dans un ordre cosmique supérieur aux hommes). D'où l'emergence d'une nouvelle réponse, appuyée par la religion chrétienne, qui va imprégner l'Europe du Moyen Age après l'effondrement de la philosophie grecque (au Ve siècle, à la mort d'Alexandre le Grand).

Le message chrétien, en quelques siècles, promet aux croyants une forme de salut plus personnel. La foi chrétienne assume l'idée d'une résurrection,"corps et âme", des individus dans leur singularité. Le christianisme invente un salut personnel à partir du judaïsme, et avec lui, une victoire sur la mort.

 

Le salut corps et âme : La vie éternelle est plus tentante que ce que visent les philosophies de l'Antiquité. Mais la perte est double.

 

·        La révélation et la foi détrônent la raison grecque.

·        Ce ne sont plus les hommes mais Dieu qui détermine les voies de la vie bonne.

 

Avec la mort de Lazare (Evangiles[10]) puis le miracle de sa résurrection, l'amour du Christ pour son ami est plus fort que la mort. L'amour de nos semblables en Dieu (dans ce qui nous relie tous à lui, Saint Augustin[11]) rend immortelles les individualités singulières que nous sommes. L'amour est la clé de l'idéal chrétien[12] (Thomas d'Aquin, 1224-1274), il supplante les deux vertus théologales, la foi et l'espérance que la charité vient couronner.

 

 

 

·        Un progrès : ce qui nous sauve chez les Grecs, c'est un ordre cosmique impersonnel. Les Dieux grecs, ceux de la première génération, ne sont pas des personnes, ils sont peu individualisés, ils sont avant tout des fragments du cosmos, des forces de l'univers (Gaïa, Ouranos, Pontos, Poséidon, Tartare). Ce qui nous sauve chez les Chrétiens, c'est un Dieu bienveillant qui a déjà figure humaine (Homme-Dieu), puisque c'est un Dieu personnel. Il se fait humain , s'incarne dans la personne de Jésus. Après les premières formes d'humanisme, on franchit un pas de plus dans l'humanisation (humanisation du divin et divinisation de l'humain).

·        Une régression, dans la perspective d'une philosophie laïque. Le Christianisme impose un déséquilibre au détriment de la raison (muselée, Saint Thomas[13]), encadrée par le dogme. Il est désormais interdit au philosophe, sous peine d'excommunication, voire de condamnation à mort, d'aborder les questions ultimes, celles de la sagesse, du salut, de la vie bonne qui deviennent le domaine réservé de la théologie. C'est un recul par rapport au rationalisme de Platon, des stoïciens et d'Aristote. Selon l'adage de l'Eglise : credo ut intelligam[14], il faut croire d'abord et comprendre ensuite. Mais la compréhension s'arrête là ou la révélation devient impossile à suivre (Par ex. La sainte Trinité).

 

2.3 L'humanisme (1501, Début de la Renaissance)

 

 

Croquis de Leonard de Vinci

L'homme de Vitruve

 

La Renaissance va entreprendre de fonder le sens de l'existence, non sur le cosmos, non sur la divinité mais sur l'homme en tant que tel, sur sa raison et sa liberté, sur la conviction que, grâce à ses facultés uniques qu'il ne partage pas avec les autres êtres vivants, pas même les animaux, il peut, voire doit devenir le créateur de son propre destin. Le salut ne va plus prendre sa source ni sa finalité ultime dans une réalité extérieure et supérieure à l'humanité, mais en l'homme même.

 

 

Ces thèmes seront développés dès le XVe siècle par des penseurs d'envergure, comme Pic de la Mirandole. C'est Descartes (1596-1650) qui donnera un fondement premier et solide à cette vision du monde. C'est un pas décisif sur la voie de l'humanisation des réponses à la question du sens de la vie.

 

Cette entreprise inédite dans l'histoire de l'humanité, particulière à l'Europe, sous-tend une question : qu'y a-t-il dans l'être humain de si extraordinaire, de si singulier, qu'on puisse prétendre fonder sur lui toute la philosophie et, avec elle, la politique et la morale ? Essentiel car inséparable de la naissance de l'humanisme, le débat sur ce qui distingue l'humanité de l'animalité (XVIe-XVIIIe) sera immense : cf. Descartes et sa théorie des "animaux-machines[15]". Derrière ce débat, il y a la critique de la représentation ancienne, traditionnelle de l'homme considéré comme une entité "intermédiaire", situé entre les animaux ("les frères inférieurs" de Michelet[16]) et les anges et les dieux. Qu'est-ce qui distingue l'humain de l'animal au point qu'on puisse parler des Droits de l'Homme comme d'une charte sacrée et non des Droits des cigognes ?

 

3. Pic de la Mirandole, le père fondateur de l'humanisme moderne (1463-1494)

 

3.1 Sa vie

Contexte : Nous sommes dans la deuxième moitié du Quattrocento qui marque la Renaissance italienne, berceau de l'humanisme. Il s'agit d'une époque particulièrement créative, au cours de laquelle il s'agira de régénérer le christianisme en redécouvrant les grandes œuvres de l'antiquité.

A la suite de Pétrarque (1304-1374), et aux côtés de Marsile Ficin (1433-1499), Erasme (1469-1536), Thomas More (1478-1535), Guillaume Budé (1467-1540) et Rabelais (1467-1553) entre autres, Pic est sans aucun doute l'un des penseurs les plus emblématiques de l'époque : jeunesse impétueuse, boulimie de savoir, ouverture aux différentes écoles philosophiques et religieuses.

Origines : Giovanni Pico della Mirandola naquit le 14 février 1463 dans la région de Modène : ascendance aristocratique illustre, riche patrimoine, charme fou, dons intellectuels hors norme. Il fascine ses contemporains.

 

Etudes : Promis à une brillante carrière d'ecclésiastique, il étudie le droit canon à Bologne à l'âge de 14 ans. Un an plus tard, il perd sa mère et renonce aux études juridiques. Mu par une insatiable curiosité intellectuelle, il va parcourir pendant sept ans les plus grandes universités d'Italie et de France :

 

Ferrare où il étudie la scolastique, Padoue où il se plonge dans l'œuvre d'Aristote (384 av. J.-C. – 322 av. J.-C.) et se familiarise avec Averroès (1126-1198). Latiniste et helléniste distingué, il étudie l'hébreu, l'arabe et le chaldaïque (araméen[17]). Il étudie les textes de la tradition hébraïque avec Elie del Medigo puis se rend à Pavie et à Florence en 1484 (21 ans) où il se joint à l'Académie platonicienne placée sous la protection de Laurent de Médicis, le Magnifique. Il y entretiendra une relation intellectuelle féconde avec Marsile Ficin. Il fréquente ensuite les humanistes à Paris puis rentre à Florence en mars 1486 (23 ans). Il constituera au cours de ses voyages une des bibliothèques les plus réputées d'Europe.

Les neuf cents thèses : 1486 sera une année décisive. Il conçoit l'idée d'ouvrir un débat public sans précédent avec les plus grands savants de l'époque sur "les sublimes mystères de la théologie chrétienne, sur les questions les plus profondes de la philosophie et sur les doctrines inconnues[18]". En décembre, il se rend à Rome pour faire publier ses neuf cents thèses (chez l'imprimeur Silber) et en organiser la soutenance (disputatio). Il offre de prendre à sa charge les frais de voyage et de séjour de tous ceux qui, trop éloignés de Rome, souhaiteraient tout de même y participer. Le projet de ce jeune homme de 23 ans heurte la curie romaine, le pape Innocent VIII (1432-1492) interdit la discussion publique. En février 1487, Une commission d'enquête est chargée de juger son travail. Il assiste à une première séance puis préfère répondre par écrit. Treize thèses sont condamnées. Sommé de se rétracter, il refuse et rédige sa défense (Apologia[19], dédiée à Laurent de Médicis). Le pape constitue un tribunal inquisitorial, Pic doit renoncer à sa défense, ses thèses sont condamnées à être détruites. Menacé d'excommunication, Pic s'enfuit en France, espérant trouver un appui en Sorbonne. Il est arrêté près de Lyon puis emprisonné au donjon de Vincennes. Grâce aux interventions de Laurent de Médicis, Innocent VIII suspend les poursuites et Pic regagne Florence.

Période contemplative : De 1488 à 1494 Pic publiera ses deux œuvres principales Heptaplus id est de Dei creatoris opere[20] (Heptaple : commentaire des premiers versets de la Genèse, 1489) et De Ente et Uno[21] (L'Etre et l'Un, 1491). Il privilégie désormais une vie contemplative, et se rapproche du moine dominicain et grand prédicateur florentin Jérôme Savonarole (1452-1498), un antihumaniste fanatique, sans pourtant renoncer à ses propres convictions.

 

Il lègue son immense fortune aux pauvres et manifeste son désir de devenir moine mais s'éteint prématurément à l'âge de 31 ans, le 17 novembre 1494, le jour où le roi de France, Charles VIII (1470-1498) entre triomphalement dans Florence. Il aurait été empoisonné à l'arsenic, parce que jugé trop proche de Savonarole. Ce dernier fit revêtir son corps de l'habit des frères prêcheurs avant de l'enterrer en l'église de San Marco. Marsile Ficin exprima ainsi le sentiment d'une perte irréparable, éprouvé par la communauté humaniste : "Sans la lumière apportée par le roi de France, peut-être Florence n'eût-elle jamais vu jour plus sombre que celui où s'éteignit la lumière de la Mirandole".

3.2 Son œuvre

 

L'œuvre de Pic est marquée par la recherche d'une conciliation entre la thélogie et la philosophie, et, au sein de la philosophie, entre Aristote et Platon. Auteur peu lu et moqué par Pascal puis par Voltaire au temps des Lumières, ce prince de la Concorde fut un auteur génial, et la postérité distinguera tout particulièrement l'Oratio de hominis dignitate (1486) qui va marquer de son empreinte toute l'histoire de la pensée. Il s'agit en fait du discours inaugural qui devait présenter les neuf cents thèses, que Pic n'a jamais prononcé et qui sera publié après sa mort. Il y pose les bases de l'humanisme moderne et son influence traversera toute l'histoire de la philosophie (Heidegger (1889, 1976), Sartre (1905-1980) en passant par Rousseau (1712-1778), Kant (1724-1804) ou Husserl (1859-1938)).

 

3.2 1 Un philosophe très précoce

 

D'une extrême précocité, Pic maîtrise parfaitement le latin et le grec à 10 ans. Il étudie l'hébreu, l'arabe et l'araméen pour lire les textes anciens dans leur langue d'origine. Il va parcourir l'Europe de la Renaissance pour essayer de s'approprier toutes les pensées qui comptent en son temps. C'est en 1485 (22 ans), à Paris, lorsqu'il fréquente la Sorbonne, qu'il lui vient l'idée d'ouvrir un gigantesque débat avec les plus grands savants de son temps.

 

3.2.3 Pic s'approprie un mythe platonicien (Protagoras) et invente l'humanisme moderne

 

Si les thèses[22] suscitent moins d'intérêt, le discours d'introduction, De la dignité de l'homme, publié à Rome en même temps (1486), restera célèbre.

Ce jeune homme va tout simplement inventer l'humanisme moderne à partir d'une idée remarquable, une idée qu'il introduit dans son discours sous la forme d'une fable. Il s'inspire d'un mythe que Platon emprunte à un des plus célèbres sophistes de son temps, Protagoras. Précisons que les sophistes[23] étaient alors des anti-philosophes et s'opposaient déjà à la cosmologie grecque de Platon, d'Aristote et des stoïciens.

 

Dans un de ses dialogues[24] (Protagoras ou les sophistes), Platon donne la parole à Protagoras (le plus grand adversaire de Socrate) qui raconte le mythe de Prométhée, dont s'inspirera la fable de Pic.

Regardons de plus près, afin de mieux comprendre la naissance de l'humanisme et d'en saisir la racine dans le monde grec.

 

Dans la scène mythique que décrit Protagoras, les hommes et les animaux n'existaient pas encore. Zeus a gagné la guerre contre les Titans. Il a partagé le monde, la paix est installée, l'ordre cosmique est en place. L'équilibre est parfait et les dieux s'ennuient. Ils décident de créer les mortels (hommes et animaux) et fabriquent des petites figurines à partir de terre et de feu. Ce sont les "archétypes[25]" des espèces animales. Afin que ces mortels puissent les distraire, les dieux chargent deux frères, Prométhée et Epiméthée[26], de poursuivre le travail et d'achever la création. Epiméthée supplie son frère de le laisser commencer. Il va créer les animaux, c'est-à-dire, faire en sorte que les modèles inventés par les dieux existent. Il dote chaque animal de ce qui lui sera nécessaire pour survivre et fabrique un cosmos, un équilibre parfait. Mais, catastrophe ! Il a distribué tous les dons, il n'a rien gardé pour les humains.

C'est dans ce contexte que son frère Prométhée va intervenir. Il dérobe le feu à Héphaïstos pour que les humains puissent cuire[27] leur nourriture puis vole les arts[28] à Athéna. Grâce au feu et à la technique, les humains vont pouvoir inventer leur histoire et pécher par hybris, en se prenant pour des dieux. Les humains deviennent l'espèce anti-naturelle, celle qui peut menacer l'ordre cosmique. La punition de Prométhée sera terrible.

 

3.2.4 La fable de Pic

 

Résumons la fable de Pic[29]. Dieu a créé les animaux et les plantes, leur accordant deux attributs fondamentaux : un certain nombre de dons et une place particulière, propre à chaque espèce, au sein de l'univers.

Chaque espèce animale a un modèle (un archétype). Ainsi, l'idée du chien dans l'entendement divin précède sa création avec les dons naturels et la place qui lui reviennent. Dieu choisit les archétypes puis distribue les dons et les places. L'ensemble coexiste harmonieusement dans un cosmos juste et parfait.

Lorsqu'il achève son travail, Dieu constate qu'il n'a plus aucun don ni aucune place pour les humains. Il n'a même plus d'archétypes disponibles. Les hommes naissent donc sans modèle préalable, privés de dons naturels et de place dans le cosmos, ce qui va leur permettre de pécher par démesure, par orgueil et par arrogance. L'espèce humaine est susceptible d'inventer n'importe quoi grâce à son intelligence, ce qui en fait une espèce potentiellement dévastatrice.

 

En fin de compte, le parfait ouvrier […] prit donc l'homme, cette œuvre indistinctement imagée, et l'ayant placée au milieu du monde, il lui adressa la parole en ces termes : "Si nous ne t'avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c'est afin que la place, l'aspect, les dons que toi-même aurais souhaités, tu les aies et les possèdes selon ton vœu, à ton idée. (page 7)

 

Pour compenser ces manques, cette absence de dons naturels et de place réservée dans l'ordre du monde, et c'est le point central de la fable, Dieu va décider d'octroyer à l'homme la liberté, une faculté qui va lui permettre de survivre dans l'écossystème qu'il vient de créer.

 

Voilà la spécificité de l'homme sur laquelle va se fonder l'humanisme moderne. L'être humain n'est rien au départ, il n'a aucun don, aucune caractéristique particulière, pas de nature spécifique[30]. Sa seule disposition originelle est la liberté, autrement dit, la capacité d'inventer son histoire. L'homme devra façonner son destin, se doter par lui-même des qualités qui lui manquent au départ.

 

Si nous ne t'avons fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, c'est afin que, doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de te modeler et de te façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aurait eu ta préférence. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales ; tu pourras, par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures, qui sont divines. (page 7)

 

3.2.5 Naissance de l'historicité

 

L'homme n'est rien. Il peut tout devenir. Il n'a aucun archétype qui le déterminerait et lui tracerait un programme de vie[31], aucune essence préalable, aucune mission particulière à accomplir. Il invente son itinéraire dans l'existence, c'est l'essence même de la liberté, il pourra être bon ou mauvais, choisir le bien ou le mal. A l'horizon de cette nouvelle définition de l'humain, on voit se profiler une nouvelle vision morale du monde, une éthique du libre arbitre.

 

Cette conception de la liberté contient en germe la naissance de l'historicité, l'idée que l'être humain, à la différence des animaux, est voué à l'histoire[32]. Il invente son destin. Admirable celui qui peut s'arracher à la nature et inventer sa vie.

 

 

4. L'idée humaniste et son évolution

 

Si la Renaissance débute à Florence dès le XIVe siècle (Pétrarque, 1304-1374), elle se propage en Europe et n'arrive en France qu'à la fin du XVe siècle, après la guerre de Cent Ans. Erasme (1469-1536), Guillaume Budé (1467-1540), Thomas More (1478-1535), Rabelais (1494-1553), Montaigne (1533-1592) accompagnent ce passage du Moyen Age aux Temps modernes. L'humanisme place les hommes et non plus Dieu au centre de tout. Ce mouvement de pensée s'inscrit d'abord dans les arts, puis dans les structures sociales et politiques de l'Italie (Florence tourne le dos au féodalisme médiéval pour se transformer en ploutocratie, où le commerce et les sciences s'épanouissent de concert.

 

Les idées de la Renaissance battent en brèche le monopole que l'église exerçait sur l'enseignement. La pensée du XVIIe siècle consacre deux  triomphes, celui de la découverte rationelle et scientifique sur le dogme chrétien (Descartes, 1596-1650), (Spinoza, 1632-1677), et celui de l'empirisme en Angleterre (J. Locke, 1632-1704), rationalisme et empirisme ayant en commun d'être tous deux centrés sur l'homme.

 

Tout comme la Renaissance a sapé l'autorité de l'Eglise, les idées nouvelles aboutiront à la remise en cause de l'aristocratie et du pouvoir monarchique. Après l'humanisme utopiste, l'humanisme de la raison et l'humanisme libertin, le mouvement se poursuivra du XVIIIe siècle (Les Lumières), au XXe siècle, de Rousseau à Husserl, Heidegger et Sartre[33].

 

4.1 Jean-Jacques Rousseau

 

Rousseau reprend et poursuit la définition de l'être humain (l'Être sans archétype, néant). Il n'a pas de nature. A la différence des animaux, son existence précède son essence.

 

Dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755), il prend part au débat d'une ampleur extraordinaire sur la différence entre l'homme et l'animal[34]. Pour lui, l'homme ne se distingue pas des animaux (Aristote) par la raison ni par l'intelligence. La sociabilité et le langage ne constituent pas, non plus, la spécificité humaine. Ce qui force le respect chez l'humain, ce qui en fait un être de morale, capable de distinguer le bien et le mal, c'est sa liberté. Rousseau va préciser la définition de Pic en l'associant à cette faculté de se perfectionner qu'il nomme "la perfectibilité". Il rejoint Protagoras et Pic et l'idée que l'être humain n'est pas totalement programmé par la nature, qu'il n'en est pas prisonnier comme l'animal et son instinct naturel. Il peut se distancier de la nature, ce qui lui permet de rentrer dans l'histoire, d'aller dans le sens du progrès.

 

Les animaux, au contraire, ignorent l'historicité, celle de l'individu (éducation) et celle de l'espèce (la culture et la politique), car guidés de toute éternité par la nature, ils répètent les mêmes comportements, de génération en génération, sans que leur organisation "sociale" ne varie d'un iota.

 

"L'historicité de l'humain est le signe qu'il n'est pas intégralement programmé par la nature". C'est l'idée qui va fonder l'humanisme moderne, avec des conséquences presque inimaginables sur le plan moral et politique.  En l'animal, la nature parle tout le temps à travers l'instinct naturel. Dans l'être humain, au contraire, "la volonté parle encore, quand la nature se tait[35]". Dans cette phrase, se profile la politique moderne, antiaristocratique, antinaturaliste[36], volontiers réformiste, voire révolutionnaire. Nous construisons un monde démocratique par notre volonté, (le constructivisme), un monde de droits[37] qui n'est pas naturel en ce sens qu'il va pouvoir être animé, du moins en principe, par la volonté de protéger les plus faibles, ceux que la sélection naturelle élimine sans scrupule.

 

4.2Héritage de Rousseau : l'idée républicaine et ses conséquences

 

4.2.1 Pas de nature humaine

 

C'est la première conséquence de cette idée républicaine héritée de Rousseau, de Kant et de Voltaire et enracinée dans l'anthropologie de Protagoras et de Pic. Il n'y a pas de nature humaine, qui nous enfermerait dans un destin préformé, ce qui ouvre la voie

 

·        aux grandes déclarations des droits de l'homme : l'être humain a des droits, abstraction faite de ses enracinements communautaires. Il mérite d'être respecté quels que soient sa nationalité, sa langue, sa religion… Si ces droits valent pour tous les êtres humains, abstraction faite de ses appartenances communautaires, c'est justement parce que c'est un être de liberté, le seul, à vrai dire, qui soit capable de s'arracher à tous les codes, y compris sociaux ou politiques, dans lesquels on prétendait l'enfermer.

·        à l'antiracisme : Le racisme, c'est l'idée qu'il existe une essence, une nature de ces groupes humains que l'on nomme les "races" : il y aurait une nature du Juif, du Noir, de l'Arabe…, les individus ne seraient que des exemplaires d'une nature commune, ils auraient tous les mêmes caractéristiques, les mêmes comportements. Mais l'homme est libre, il n'est pas prisonnier d'une nature et s'il n'y a pas de nature humaine, le racisme n'a plus de fondement, plus de sens, l'être humain n'étant prisonnier d'aucune catégorie, quelle que soit son origine ou sa couleur de peau.

·        à l'antisexisme : L'absence de nature humaine et par conséquent de nature féminine permettra de dénoncer le sexisme. Aux yeux de l'humanisme républicain, "la femme est un homme comme les autres", un être libre qui, comme tout être humain, peut s'arracher à sa nature. Le fait de posséder une nature particulière, en l'occurrence celle qui lui permet de concevoir des enfants, est, comme on le dira dans l'existentialisme de sartre, une "situation", pas une "détermination".

 

4.2.2 l'être humain est le seul être moral

 

Deuxième conséquence : La distance que nous prenons par rapport à la nature et à l'histoire permet l'émergence de la problématique morale avec la naissance du souci du bien et du mal.

Pour Pic comme pour Rousseau, l'animal est un être de nature, tout entier fondu en elle. L'homme est en excès, au contraire, c'est un être de transcendance, d'anti-nature, ce dont témoigne son questionnement métaphysique.

 

C'est par cette distance avec la nature qu'il nous est possible d'entrer dans l'histoire de la culture, de ne pas rester arrimé à cette nature. C'est aussi par cette distanciation, que nous pouvons questionner le monde, le juger, le transformer, inventer des idéaux, distinguer l'idéal et le réel, le devoir-être et l'être, le bien et le mal. Sans elle, aucune morale possible.

 

Rousseau ouvre ainsi la voie à l'essentiel de la philosophie moderne. C'est à partir de cette nouvelle définition du propre del'homme que se développera la morale laïque la plus importante des deux derniers siècles, la morale de Kant (1724-1804). C'est cette nouvelle anthropologie qui permettra la phénoménologie de Husserl (1859-1938) et Heidegger (1889-1976) ainsi que l'existentialisme de Sartre (1905-1980).

 

4.3 L'existentialisme est un humanisme : Sartre

 

Dans une conférence destinée à un large public et intitulée L'existentialisme est un humanisme (1946), Sarte déclare que la meilleure définition de l'humanisme tient en une formule : "L'existence précède l'essence".

 

Avec l'exemple célèbre du coupe-papier, il explique que pour les objets fabriqués, "l'essence précède toujours l'existence". Il a fallu qu'un artisan imagine et conçoive le coupe-papier avant de le faire exister. Il en aura déterminé l'essence (l'idée pour Platon, l'archétype pour Pic), le modèle idéal pas encore réel. Pour le dessiner, encore faut-il savoir à quoi il servira : il aura une finalité, une utilité. Dans le même ordre d'idée et dans les théologies morales traditionnelles, on considère en général que Dieu  a conçu dans son esprit l'idée de l'homme avant de la faire exister. On se représente alors Dieu comme le grand architecte de l'univers, de sorte que comme pour le coupe-papier, une essence de l'homme précèderait son existence, ce qui, au passage, implique d'entrée de jeu qu'une finalité morale lui est attachée. Dieu crée l'homme avec une mission à accomplir : le servir, obéir à ses dix commandements, faire le bien autour de lui… Dans cette perspective, l'homme n'est pas libre. Un destin s'impose à lui, il est prisonnier dès l'origine, d'une essence, d'une nature qui lui impose un certain programme.

 

Selon l'existentialisme, au contraire, l'existence précède l'essence. Comme chez Protagoras, Pic et Rousseau, il n'y a pas de nature humaine. Comme le dit Sartre, l'homme est doublement néant. Il n'est rien de déterminé au départ (comme dans la fable de Pic) et parce qu'il est libre, il est sans cesse en décalage avec le monde naturel comme avec lui-même (lorsque je dis "je suis curieux", il y a aussitôt en moi deux personnages qui se séparent l'un de l'autre de sorte que je ne suis plus tout à fait identique à moi-même. Il y a un moi sujet qui parle d'un moi objet. Cette distance entre moi et moi correspond à ce que Sartre appelle le "néant".

 

Dans le sillage de cet humanisme moderne, apparaît l'idée révolutionnaire. Je peux me révolter car je ne suis pas prisonnier de mon histoire, de ma nature.

 

5. Le paradoxe : comment l'humanisme universaliste a-t-il pu être colonialiste et impérialiste ?

 

Cet humanisme grandiose va cependant poser problème, malgré son magnifique universalisme car malgré leur attachement profond à l'idée républicaine, certains de ses héritiers, et pas des moindres, vont s'engager sur la voie du colonialisme, de l'impérialisme et même du racisme.

 

·        Que penser des textes d'Alexis deTocqueville (1805-1859) sur "quelle espèce de guerre on peut et on doit faire aux arabes[38]" ? Le philosophe républicain et libéral, le penseur des Lumières imprégné d'idées démocratiques apparaît ici comme un fervent défenseur du colonialisme, de l'impérialisme et du racisme.

 

·        Que penser des passages que Voltaire[39] et Kant consacrent aux Noirs, aux Juifs et aux femmes ? Il y a parfois un abîme entre l'intelligence des philosophes lorsqu'ils parlent de l'humanité et leur stupidité lorsqu'ils évoquent ceux qu'ils tiennent pour des êtres inférieurs ou pour des "sauvages".

Florilège :

Voltaire : Essai sur les Mœurs, Tome 1, p. 6 à 8 : "Il n'est permis qu'à un aveugle de douter que les blancs, les nègres, les Albinos, les Hottentots, les Lappons, les Chinois, les Américains soient des races entièrement différentes…). Consulter version non expurgée : édition 1805 Didot

 

Voltaire : Essai sur les Mœurs, Tome 8, p. 187 : "Nous n'achetons des esclaves domestiques que chez les Nègres ; on nous reproche ce commerce. Un peuple qui trafique de ses enfants est encore plus condamnable que l'acheteur. Ce négoce démontre notre supériorité ; celui qui se donne un maître était né pour en avoir."

 

Kant : Métaphysique des mœurs. 1ère partie : Doctrine du droit : propos du meurtre d’un enfant né hors mariage] :« L'enfant né en dehors du mariage est né hors la loi (qui est le mariage) et par conséquent aussi en dehors de sa protection. Il s'est, pour ainsi dire, glissé dans la république (comme une marchandise interdite) ; de telle sorte que (puisque légitimement il n'aurait pas dû exister de cette manière) l'État peut ignorer son existence et par conséquent aussi l'acte qui le fait disparaître »

 

Comment ces philosophes des Lumières ont-ils pu concilier leur admirable défense des droits de l'homme et un colonialisme, une relation à l'autre qui oscille entre condescendance et racisme ?

 

5.1 Tentatives d'explication

 

Première hypothèse : Il s'agirait de dérapages dûs à l'époque et qu'il serait anachronique de juger selon les critères actuels.

 

Pas entièrement faux mais un peu léger ! Allons plus loin.

 

Deuxième hypothèse : Si le propre de l'homme est cette liberté qui lui permet de s'arracher à la nature pour une historicité qui le distingue de l'animal, comment ne pas voir dans les sociétés sans histoire, dans les sociétés que l'on disait naguère "primitives" ou "sauvages" une ressemblance presque parfaite avec les sociétés animales ? Ces sociétés que l'on préfère appeler "traditionnelles" ne sont-elles pas toutes entières organisées autour d'un objectif central qui est le passé (préservation des tradictions, des coutumes…) ? Si elles refusent par nature de rentrer dans le processus d'historicité[40], s'écartant ainsi de l'humanité, comment ne pas les considérer comme un enfant à éduquer, de force si nécessaire et

 

·        En tant que sous-homme si l'abscence d'histoire est accidentelle. On lui apportera les Lumières (C'est l'éducation du genre humain, façon XVIIIe siècle). Colonisation et éducation marchent d'un même pas. On pense à Jules Ferry (1832-1893), le "Tonkinois".

·        En tant que sur-animal, si l'absence d'histoire est dans sa nature, est essentielle. Nous sommes dans le racisme. L'éducation n'est plus envisagée au sens scolaire. On élève du bétail pour en faire son esclave.

 

On voit là un risque permanent de glisser d'une logique éducatrice du genre humain vers une logique raciste. Le colonisateur peut toujours penser que si l'Africain, par exemple, n'est pas rentré dans l'histoire, c'est qu'il existait dans sa nature ou dans sa race, un frein quelconque. L'anthropologie qui fonde l'idée républicaine menace de contrecarrer ses conséquences les plus nobles (comme celles qui touchent au respect des droits de l'homme).

 

5.2 Points de vue

 

Le premier humanisme, considère le "sauvage" comme un enfant, un être humain certes, qui n'a pas d'histoire, qui ne sait ni lire ni écrire et ne peut donc avoir de rapport historique avec le passé. Il faut, but le plus avouable et le plus volontiers avoué de la colonisation, humaniser cet homme.

 

Sartre part de la même anthropologie que Pic et Rousseau. Il fut pourtant l'archétype par excellence de l'anticolonialisme. Ce qu'il admire, dans la révolte des "damnés de la terre[41]", ce n'est pas l'absence d'historicité, le caratère réfractaire à l'innovation[42], c'est la révolte en tant que telle, la capacité à prendre en charge leur destin au sein de ces mouvements de libération nationale, révolte par laquelle, justement, le colonisé entre dans l'historicité moderne. L'idéologie de ces mouvement doit d'ailleurs à peu près tout (idée de nation, de révolution, de référence au marxisme, à l'impérialisme) à l'Occident colonisateur moderne.

 

Les anthropologues du XXe et XXIe siècle et les écologistes valorisent cette absence d'historicité. Ils y voient une sorte de résistance plus ou moins volontaire à la modernité occidentale, une manière de rester pur, libre, de ne pas être aliéné par les sociétés capitalistes.

 

6. Conclusion

 

On voit que ce premier humanisme n'est pas encore complètement universaliste. Si Levi-Strauss (1908-2009), le mouvement de 1968 et les différentialistes le jugent trop universaliste, il ne l'est pas assez en ce qui nous concerne. L'éthique républicaine n'est qu'à mi-chemin, incapable d'accorder à celui qui n'est pas assez rentré dans l'histoire un statut autre que celui de l'infériorité.

 

A ce premier humanisme, celui des Lumières et des droits de l'homme, succèderont le temps de la déconstruction (Schopenhauer (1788-1860), Nietzsche (1844-1900) et Heidegger (1889-1976)) et l'avènement du deuxième humanisme, considérablement élargi, un humanisme de la fraternité et de la sympathie qui ne sacrifie plus l'homme à la nation, à la révolution ou même au progrès, mais trouve dans l'immanence même de nos existences et de nos sentiments pour les autres, la source d'une utopie positive portée par le projet de transmettre à ceux qui viendront après nous, un monde offrant à chacun les moyens de se réaliser.

 

On ne trouve plus guère de voix, en Europe, pour défendre la colonisation. L'aide publique au développement et la recherche de financements innovants se sont substitués à la logique coloniale. Le regard ethnologique sur l'altérité a remplacé celui de l'éducation forcée.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Les oeuvres de Pic de la Mirandole

Pic de la Mirandole : 900 conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques, éditions Allia, novembre 2002

Pic de la Mirandole : De la dignité de l'homme, trad. Par Yves Hersant, éditions de l'éclat, 1993

Pic de la Mirandole : Œuvres philosophiques, collection Epiméthée, PUF, 1993

Giovanni Francesco Pico della Mirandola, Pietro Bembo : De l'imitation, traduction et présentation de Luc Hersant

Pic de la Mirandole : De l'imagination (De imaginatione), édité par C. Bouriau, éditions Comp'Act, (Préface de Pierre-François Moreau)

Etudes

Catherine David : L'homme qui savait tout. Le roman de Pic de la Mirandole, éditions du Seuil, 2001, 473 pages

Claude Delbos : Humanisme, Lumières et Franc-maçonnerie, éditions Detrad aVs, 2012

Michel Desforges : Jean Pic de la Mirandole, édition Lucien Souny, 2004

Roland Galibois, Louis Valcke : Le périple intellectuel de Jean Pic de la Mirandole, suivi du Discours de la dignité de l'homme et du traité L'être et l'un, Presses de l'université de Laval, centre d'études de la renaissancede l'université de Sherbrooke, 1994

Fernand Roulier : Jean Pic de la Mirandole (1463-1494), humaniste, philosophe et théologien, éditions Slatkine, Genève, 2000

Karine Safa : L'humanisme de Pic de la Mirandole. L'esprit en gloire de métamorphoses, collection Philologie et Mercure, éditions Vrin, 2001, 208 pages

Voltaire : "La fausse érudition de Pic de la Mirandole" in http://agora.qc.ca/documents/jean_pic_de_la_mirandole--la_fausse_erudition_de_pic_de_la_mirandole_par_voltaire

Chaïm Wirszubski, Gershom Scholem : Pic de la Mirandole et la cabale, trad. J.-M. Mandosio, collection philosophie imaginaire, éditions de l'éclat, 2007, 512 pages

 

 

GLOSSAIRE

 

Adage : Énonciation brève et frappante d'une règle de conduite, empruntée au droit coutumier ou écrit (par exemple Nul n'est censé ignorer la loi).

Animalité : ensemble des caractères propres à l'animal

Anthropologie : L'anthropologie est la branche des sciences qui étudie l'être humain sous tous ses aspects, physiques et culturels. Elle tend à définir l'humanité en faisant une synthèse des différentes sciences humaines et naturelles. Cette discipline vise particulièrement les faits spécifiques à l'humain par rapport aux autres animaux.

Archétype : Modèle original ou idéal sur lequel est fait un ouvrage, une œuvre. Chez Platon, prototype des réalités visibles du monde. Chez C. G. Jung, structure universelle issue de l'inconscient collectif qui apparaît dans les mythes, les contes et toutes les productions imaginaires du sujet sain, névrosé ou psychotique.

Aristocratie : (en grec : aristos : meilleur, excellent, et kratos : le pouvoir, l'autorité : gouvernement des meilleurs) désigne : une forme de gouvernement dans laquelle le pouvoir est officiellement détenu par une élite (parfois par une caste, une classe, une famille, ou bien une élite intellectuelle) ; à ne pas confondre toutefois avec le système politique oligarchique. Le terme désigne également les membres de cette classe que ce soit les nobles, les notables ou tout autre forme d'élite, telle la nomenklatura. L'aristocratie n'est pas à confondre avec la noblesse. L'aristocratie est, en principe, fondée sur le mérite, l'éducation ; la noblesse est l'héritage de celle-ci (naissance) soit l'aristocratie héréditaire.

Constructivisme : Le constructivisme ou rationalisme constructiviste est une attitude politique qui proclame que les choix publics doivent être guidés par la volonté de construire un certain type de société. Elle s'oppose à l'individualisme.

Déconstruction : Dans les années 1970-1980, la philosophie a été dominée par le structuralisme, un courant de pensée inspiré par la linguistique et par l'approche très littéraire de la philosophie.Il a produit le concept de "déconstruction" qui occupe une place centrale dans la philosophie moderne. La "déconstruction" met en lumière la non-cohérence interne de tout texte et les nombreuses contradictions de sens qu'ils renferment (Louis Althusser, Jacques Derrida, Michel Foucault…).

Droit canon : Droit ecclésiastique. (Synonyme : droit canonique.). Le droit canon a été élaboré par étapes. Dès les premiers siècles chrétiens, se constitua un ensemble de prescriptions qui furent par la suite (Décret de Gratien, vers 1140 ; les Décrétales, 1234) regroupées et systématisées. Il fallut cependant attendre 1917 pour que paraisse le premier Code de droit canonique, fortement inspiré du concile de Trente et du premier concile du Vatican. Le nouveau Code, publié en 1983, s'inspire davantage des orientations pastorales et œcuméniques du second concile du Vatican.

Empirisme : Doctrine philosophique selon laquelle toutes les connaissances procèdent de l'expérience sensible.

Essence : Le concept (du latin essentia, du verbe esse, être, parent du grec ousia) désigne en métaphysique une distinction de l'être. Il désigne "ce que la chose est", par opposition au concept d'existence qui lui définit "l'acte d'exister". La distinction entre essence et existence prend un nouveau relief dans la philosophie de Jean-Paul Sartre qui applique cette distinction à l'Homme. Il affirme dans l'Existentialisme est un Humanisme "l’existence précède l'essence". L'homme existe avant d'être défini, et ce sont ses actions qui définiront son essence, donc ce qu'il est. Ceci va à rebours de la métaphysique classique qui à la suite de Platon pense que l'existence est une réalisation d'une essence prédéfinie.

Ethique : (du grec ηθική [επιστήμη], "la science morale" et du latin ethicus, la morale), l'éthique est une discipline philosophique pratique (action) et normative (règles) dans un milieu naturel et humain. Elle se donne pour but d'indiquer comment les êtres humains doivent se comporter, agir et être, entre eux et envers ce qui les entoure.

Excommunication : Exclusion d'un membre de la communauté religieuse à laquelle il appartient.

Existentialisme : L'existentialisme peut être expliqué par la théorie sartrienne "l'existence précède l'essence", c'est-à-dire que chaque individu surgit dans le monde initialement sans but ni valeurs prédéfinies, puis, lors de son existence, il se définit par ses actes dont il est pleinement responsable et qui modifient son essence ; à sa mort, son essence se fige. Pour résumer, l'homme naît donc sans but et ne cesse de changer, de par ses actes, jusqu'à sa mort, où son essence se fige. En cela, l'être vivant se distingue de l'objet manufacturé qui, lui, a été conçu pour une fin, et se définit donc plutôt par son essence (qui, en opposition avec l'existence, serait un aboutissement et non un point de départ).

Gaïa (Gé) : La Terre, née de Nyx et d'Éros, conçue par les anciens Grecs comme l'élément primordial d'où sont issues les races divines.

Genèse : Le premier des cinq livres de la Torah ou Pentateuque et de la Bible, qui rapporte la création du monde, les origines de l'humanité (d'Adam à Abraham) et l'histoire des patriarches (Abraham, Isaac et Jacob).

Hébraïque : Relatif à la culture des Hébreux :

Historicité : Dans le sens philosophique, l'historicité (parfois appelée "historialité", pour la distinguer du premier sens) évoque une caractéristique universelle de la condition humaine, le fait qu'elle soit déterminée de part en part par sa condition historique.

Humanité désigne à la fois l'ensemble des individus appartenant à l'espèce humaine (Homo sapiens) mais aussi les caractéristiques particulières qui définissent l'appartenance à cet ensemble.

Hybris : C'est un sentiment violent inspiré par les passions, et plus particulièrement par l'orgueil. Les Grecs lui opposaient la tempérance, et la modération. Dans la Grèce antique, l’hybris était considérée comme un crime. La religion grecque antique ignore la notion de péché tel que le conçoit le christianisme. Il n'en reste pas moins que l’hybris constitue la faute fondamentale dans cette civilisation.

Immanence : Ensemble de ce qui existe à l'intérieur du sujet, ce qui est dans sa propre nature.

Inquisition : Tribunal, distinct de l'ordinaire, dirigé par l'évêque, et permanent, chargé par la papauté de lutter contre l'hérésie au moyen de la procédure d'inquisition. (Avec une majuscule).

L’hybris n'est pas réservée aux personnages de la mythologie, du domaine de l'imaginaire ni des héros de tragédie, c'était aussi la faute de personnages réels.

La mythologie regorge de récits mettant en scène un personnage puni pour son hybris envers les dieux : Tantale, Minos, Atrée, etc., sont tous maudits pour cette raison. Dans la Théogonie d'Hésiode, les différentes races d'hommes (de bronze, de fer, etc.) qui se succèdent sont de même condamnées pour leur hybris.

Libre-arbitre : Faculté de la volonté à opérer un choix en toute liberté

Naturalisme : En philosophie, le naturalisme est la thèse selon laquelle rien n’existe en dehors de la Nature. Dans sa forme contemporaine, le naturalisme accorde une place essentielle aux sciences expérimentales dans la résolution des problèmes philosophiques.

Ouranos (Uranus) : Dans la mythologie grecque, le Ciel, fils de Gaia, qui lui donna une abondante postérité, Titans, Cyclopes, Hécatonchires.

Phénoménologie : Husserl (1859-1938) était hanté par un rêve qui n'a cessé de préoccuper les penseurs de l'Antiquité grecque : le rêve de la certitude. S'il est facile de s'accorder sur des questions portant sur des choses quantifiables ("combien de fruits dans la corbeille ?"), il est impossible de s'accorder sur des questions telles que "qu'est-ce que la justice ?" (Socrate).  Mathématicien de formation, Husserl voulait pouvoir répondre à ce type de question avec le même degré de certitude qu'à une question mathématique. Les théories scientifiques sont basées sur l'expérience. Mais il pense que l'expérience seule ne fonde pas la science, car l'expérience met en jeu toutes sortes de présupposés et d'erreurs. Husserl veut se débarrasser de ces incertitudes pour fonder la science sur des certitudes absolues. Il va adopter une démarche similaire à celle de Descartes, mais en fera un usage différent. Si nous adoptons face à l'expérience une attitude scientifique, en laissant de côté tout jugement , opinion, croyance, hypothèse préalable, alors nous pourrons élaborer une philosophie libre de tout préjugé. Il appelle cette méthode l'approche phénoménologique, une investigation philosophique du phénomène de l'expérience. Il faut considérer l'expérience avec une attitude scientifique, en écartant tout acquis préalable. Si nous observons avec assez de soin et de patience, alors nous pourrons donner à la connaissance des fondations solides et sûres.

Ploutocratie : La ploutocratie est un régime politique où les plus riches sont au pouvoir. C'est un régime proche de l'oligarchie mais qui a pour particularité de sélectionner les rares décideurs sur le seul critère de leur richesse.

Pontos : Dans les théogonies grecques, Pontos est la personnification masculine de la Mer, du Flot marin. Fils de Gaia, il engendra avec sa mère Nérée, Thaumas, Eurybie, Phorcys et Céto.

Poséidon : Dieu grec des Mers, fils de Cronos et de Rhéa.

Quattrocento : Mot désignant le XVe s. (années 1400 et suivantes) et qui s'applique au mouvement littéraire et artistique italien de ce siècle.

Rationalisme : Doctrine philosophique selon laquelle la connaissance humaine procède de principes a priori indépendants de l'expérience (par opposition à empirisme).

Réformisme : Le réformisme est une opinion, une tendance politique favorable à des réformes légales et progressives, excluant à la fois la révolution et le conservatisme.

Scolastique : Enseignement philosophique qui fut donné en Europe du Xe au XVIe s. et qui consistait à relier les dogmes chrétiens et la Révélation à la philosophie traditionnelle dans un formalisme complet sur le plan du discours. (Cet enseignement était fondé sur les concepts grammaticaux, logiques, syllogistiques et ontologiques issus d'Aristote.). Philosophie issue de cet enseignement. (Saint Anselme, Abélard et Pierre Lombard mirent au point la scolastique, qui atteignit son apogée avec Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin.).

Stoïcien : Qui se rapporte à l'école philosophique fondée par Zénon ou qui appartenait à cette école. Fondée au IIIe siècle avant J.-C. par Zénon de Cition, le stoïcisme se prolonge à travers toute l'Antiquité, tant en Grèce que dans l'Empire romain, et reste influent jusqu'à notre époque. Pour cette philosophie de l'acceptation et du courage, à la fois fataliste (pour ce qui ne dépend pas de nous) et volontariste (pour ce qui en dépend), qui dit oui à tout ce qui arrive et à tout ce que la situation donnée, la vertu ou la raison exigent de nous, le bonheur est le souverain bien et la vertu, le seul bonheur.

Tartare : Prison infernale des dieux vaincus et des héros qui avaient offensé Zeus. A l'époque classique grecque, lieu où les hommes coupables devaient subir leur châtiment, à l'époque romaine, les Enfers.

Théogonie : Ensemble de divinités formant la mythologie d'un peuple et se caractérisant par une origine analogue. Doctrine relative à l'origine des dieux.

Théologal : qui a Dieu pour objet

Théologie : Dans un sens chrétien, étude portant sur Dieu et les choses divines à la lumière de la Révélation.

Transcendant : Le transcendant est ce qui est au-delà, ce qui dépasse, surpasse, en étant d'un tout autre ordre. Par exemple, certains considèrent que l'esprit transcende la matière.

Trinité ou Sainte-Trinité : Dans le christianisme, c'est le dogme du Dieu unique en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit, égaux, participant d'une même essence et pourtant fondamentalement distincts

Utopie (mot forgé par l'écrivain anglais Thomas More, du grec ο-τοπος "en aucun lieu") est une représentation d'une réalité idéale et sans défaut.

 

[1] Hésiode : La Théogonie, vers 115-153

[2] Homère : L'Iliade, 480-608

[3] Platon : Le Timée, section 28a-29c et Gorgias (507e)

[4] Aristote : De Cælo, I, 3, 269b13-270b4.

[5] L’hybris (du grec ancien ϐρις) est une notion grecque que l'on peut traduire par démesure, parfois outrage.

[6] Homère : Odyssée, Livre V, Folio Classique, n° 254, Gallimard, 1973

[7] Sénèque, Lettres à Lucilius, édition établie par Paul Veyne, Robert Laffont, coll. "Bouquins"

[8] Horace : Ode I,11, A Leuconoé

[9] Nietzsche : Die fröhliche Wissenschaft (Le gai savoir) Traduction par Henri Albert, Paris, Société du Mercure de France, Paris, 1901 (Œuvres complètes,, vol. 8, pp. 231-297)

[10] Jésus et la mort de Lazare, Evangile de Jean 11, 17-27

[11] Saint Augustin (354-430) : Œuvres complètes, chapitre XXVI, Amour de soi-même et du prochain

[12] Saint Thomas d'Aquin : "La loi de l'amour divin" in Opuscules théologiques, et Traité de la charité

[13] Saint Thomas d'Aquin : Commentaires d'Aristote

[14] Saint Augustin : Sermon 272 aux néophytes sur le Saint Sacrement, PL, 38, 1246-1248

[15] Descartes : Discours de la Méthode, Vème partie, Œuvres et Lettres, Animaux machines, Langage, Pensée, La Pléiade, pp. 164-165

[16] Jules Michelet (1798-1874) : La Républiques des oiseaux, Carnets de l'Herne, 2007, (53 pages) et La mer, collection Folio, Gallimard, 1983

[17] Langue afro-asiatique, centre de la Syrie. Ancêtre des alphabets hébreu et arabe. C'était la langue quotidienne d'Israël pendant la période du Second Temple (539 avant J.-C. – 70 après J.-C.), la langue parlée par Jésus-Christ, la langue d'une grande partie des livres bibliques de Daniel et d'Esdras et c'est la principale langue du Talmud6.

[18] Giovanni Pico della Mirandola : extrait de la préface de Y. Hersant in De hominis Dignitate (De la Dignité de l'Homme), trad. Du latin par Y. Hersant, collection philosophie imaginaire, Editions de l'éclat, Combas, 1993

[19] Pic de la Mirandole : Apologie, texte latin et traduction française en regard, Paris, Vrin, "De Pétrarque à Descartes", 1977

[20] Pic de la Mirandole : Heptaple. Exposition septiforme des premiers jours de la Genèse in Œuvres philosophiques, Epiméthée, PUF, 1993

[21] ibid.

[22] Pic de la Mirandole : 900 conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques, trad. et éditées par B. Shefer, Allia, Paris, 1999, 286 pages

[23] Heidegger considèrera les sophistes comme des Modernes avant la lettre, parce qu'ils faisaient déjà de l'homme, selon la formule de Protagoras, "la mesure de toute chose"

[24] Platon : Protagoras, trad. F. Ildefonse, in Œuvres complètes, Flammarion, 2011

[25] Les "Idées" de Platon, les "Modèles/Archétypes" de Pic, "L'essence" de sartre

[26] Epiméthée signifie en grec "celui qui pense après coup", et Prométhée, "celui qui pense en avance".

[27] Chez les grecs, la cuisson est le signe de l'humanité. Ici, c'est justement ce que les animaux ne sont pas capables de faire.

[28] La technique et non les arts plastiques. L'artisanat, le fait d'inventer des machines (artificelles et non naturelles).

[29] Pic de la Mirandole : De la dignité de l'homme, trad. Y. Hersant, collection philosophie imaginaire, Editions de l'éclat, 1993

[30] Sartre dit, dans le même sens, qu'il n'y a pas de "nature humaine", que l'homme est "néant".

[31] Au sens où la lionne chasse l'antilope et l'antilope fuit la lionne, comportements inscrits dans la nature pour l'éternité.

[32] Il ne s'agit pas ici de l'histoire des espèces à l'échelle de centaines de milliers d'années, mais d'histoire politique, culturelle…

[33] Les idées qu'il développe dans L'Etre et le Néant et "L'existentialisme est un humanisme" sont dans le droit fil de Protagoras, de Pic de la Mirandole et et des philosophes humanistes des Lumières.

[34] Débat déjà ouvert par Descartes ("Théorie des animaux machines" in Discours de la méthode, chap. 5, Garnier Flammarion, 2000, p. 91-94)

[35] Rousseau : Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, chap. 1, Garnier Flammarion, 2012, P. 78-79

[36] Nazisme = retour à la nature

[37] Déclaration des Droits de l'Homme

[38] Alexis de Tocqueville"Travail sur l'Algérie" in Sur l'Algérie, GF-Flammarion, 2003, p. 111-117

[39] Voltaire : Essai sur les Mœurs (ex. Tome 1, p. 6 à 8 : "Il n'est permis qu'à un aveugle de douter que les blancs, les nègres, les Albinos, les Hottentots, les Lappons, les Chinois, les Américains soient des races entièrement différentes…). Consulter version non expurgée : édition 1805 Didot

[40] Nicolas Sarkozy : "C'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire", discours de Dakar du 26 juillet 2007

[41] Frantz Fanon : Les damnés de la terre, Paris, Maspero; 1961. Préface de Jean-Paul Sartre

[42] Même constat de la part de Levi-Strauss et de son élève Clastres

Giuseppe Garibaldi

Père de l’Unité Italienne

Né le 4 juillet 1807 à Nice (Empire français) ; décédé (royaume d’Italie) le 2 juin 1882 à Caprera.

Initié en 1844 dans la loge l’Asile de la Vertu à Montevideo.

Membre de la loge Les amis de la Patrie au Grand Orient de France.

Grand Maître du Suprême Conseil Écossais de Palerme en 1862.

Grand Maître du Grand Orient d’Italie en 1864.

Grand Hiérophante du Rite Réformé de Memphis et Misraïm en 1881.

Membre honoraire du Souverain sanctuaire du rite ancien et primitif pour la Grande-Bretagne et l'Irlande.

Grand Maître honoraire ad vitam de la Maçonnerie Italienne en 1867.

Garibaldi est l’auteur du Risorgimento italien avec Giuseppe Mazzini (18051872) également Grand Maître du Grand Orient d'Italie et le Comte Camillo di Cavour (1810-1861) franc-maçon lui aussi.

Son père est capitaine dans la marine marchande et ses frères marins ou commerçants. L’enfant n’aime pas les études et privilégie les activités physiques et la vie en mer. Un jour, il prend la mer avec quelques compagnons mais il est arrêté et reconduit au domicile de ses parents. Les cours d’italien et d’histoire antique qu'il reçoit de son précepteur, le signor Arena, un ancien combattant des campagnes napoléoniennes, crée chez le jeune Giuseppe une véritable fascination pour la Rome antique.

 

Il convaint son père de le laisser suivre la carrière maritime et à 17 ans, s’embarque pour son premier voyage qui le conduit à Odessa, en mer Noire, et jusqu’à Taganrog, en mer d’Azov.

Marin de vocation, Giuseppe Garibaldi rencontre Giuseppe Mazzini en 1833 à Marseille et adhère à Giovine Italia (Jeune Italie), association secrète ayant pour dessin de transformer l'Italie en une république démocratique unitaire. Il participe au mouvement insurrectionnel mazzinien de l'arsenal de Gênes ; reconnu comme un chef de la conspiration, il est condamné à la peine de mort par contumace.

L'Italie lui étant désormais interdite, il s’exile en Amérique du Sud et participe de manière décisive aux guerres de libération de la jeune république d’Uruguay dont il devient le héros et qui lui consacre une journée de fête nationale aux anniversaires de sa mort.

Le 23 juin 1848, après quatorze ans d’absence, Garibaldi gagne Gênes avec cent cinquante volontaires et offre son épée au roi de Sardaigne pour chasser l'Autrichien de la péninsule. Le 12 décembre Garibaldi pénètre dans Rome avec sa légion ; le 21 janvier 1849, il est élu à l'assemblée constituante de la future République qui s'organise autour d’un triumvirat auquel participe Mazzini. Le 8 février 1849, la République romaine est proclamée. Pour abattre la nouvelle république le pape Pie IX fait appel à l'aide internationale à laquelle répondent l'Autriche, la France, l'Espagne et Naples. Face aux troupes françaises bien entraînées et équipées, Garibaldi résiste un mois dans des combats intenses où nombre de ses partisans succombent. Il devient férocement anticlérical en raison de la position du clergé fidèle au pape que soutiennent Français et Autrichiens.

De nouveau en exil, il embarque pour Tunis avant d'arriver à Tanger. Il gagne le Pérou pour s'engager comme capitaine dans la marine et parcourir le monde. En janvier 1852, il obtient la citoyenneté péruvienne et le commandement du bateau « Carmen » sur lequel il s’embarque pour la Chine pour vendre du guano ; puis il se rend à Manille, en Australie puis à New York où il quitte son poste de capitaine le 6 septembre 1853.

En 1858 Cavour, que Garibaldi a rencontré pour la première fois en 1856, envisage de l'utiliser activement dans la guerre qui se prépare. Garibaldi est nommé major-général. Il rencontre pour la première fois Victor-Emmanuel II. En avril 1860, Garibaldi est sollicité pour prendre la direction d'une expédition destinée à soutenir la révolte qui a commencé à Palerme ; le nombre de ses volontaires atteint le millier d'hommes, ce qui a donné son nom de légende à l'entreprise : « l’expédition des mille ». Les combats tournent à l'avantage des garibaldiens soutenus par les Siciliens. En mai 1860 se proclame dictateur (au sens de l’ancienne Rome) au nom de Victor-Emmanuel II et forme un gouvernement provisoire. Dès lors, Garibaldi poursuit sa conquête sur la péninsule et marche sur Naples qu'il prend le 7 septembre 1860. Les troupes piémontaises battent l'armée pontificale à Castelfidardo. De son côté Garibaldi affronte et bat les vingt mille soldats de l'armée des Bourbons à Volturno. Les plébiscites de la Sicile et de Naples rattachent le royaume des Deux-Siciles à celui du Piémont. Garibaldi salue en Victor-Emmanuel II le roi d'Italie, ce qui lui apporte la caution de la faction républicaine. Après une troisième guerre d’indépendance Rome est rattachée à l'Italie le 2 octobre 1870, à la suite d'un plébiscite. Le rêve italien de Garibaldi est réalisé.

Pendant la guerre franco-prussienne de 1870, au cours de laquelle Napoléon III est fait prisonnier, une révolution à Paris abat le Second Empire et la Troisième République est proclamée. À la proclamation de la République, Garibaldi adresse un message au Gouvernement de la Défense nationale : « Ce qui reste de moi est à votre disposition, disposez ». Gambetta (son frère en maçonnerie) lui confie le commandement de tous les corps francs de la zone des Vosges, de Strasbourg à Paris. Garibaldi organise l'armée en quatre brigades sous le commandement de ses deux fils, Ricciotti et Menotti. Le 19 novembre, Ricciotti inflige une défaite aux Prussiens du général Werder. Il faut attendre le 21 janvier 1871 pour que Garibaldi s'installe à Dijon qui est attaquée par quatre mille Prussiens ; Garibaldi sort victorieux. Un armistice entre en vigueur le 28 janvier 1871 mettant fin à la participation de Garibaldi au conflit. En février 1871, Garibaldi est élu sans avoir été candidat, sur les listes de l'Union républicaine à l'Assemblée nationale française. En raison de sa nationalité italienne et de l’opposition de la Droite, il décline ses mandats.

Mémoires de Garibaldi Giuseppe, 1860, (trad. par Alexandre Dumas, Montréal, Editions Le joyeux Roger, 2010)

Pendant l’expédition des Mille, Dumas se rend en Sicile pour livrer à Garibaldi les armes qu’il avait acquises pour sa cause. Il est aux côtés de Garibaldi le jour de son entrée dans Naples puis est nommé Directeur des fouilles et des musées, charge qu'il occupe pendant trois ans (1861-1864) Durant la même période, il dirige le journal L'Indipendente auquel collabore le futur fondateur du Corriere della Sera.

Chapitre I Mes parents

« Je suis né à Nice le 22 juillet 1807, non-seulement dans la même maison, mais dans la chambre même où naquit Masséna. L’illustre maréchal était, comme on le sait, fils d’un boulanger. Le rez-de-chaussée de la maison est encore aujourd’hui une boulangerie.

Mais, avant de parler de moi, que l’on me permette de dire un mot de mes excellents parents, dont le caractère honorable et la profonde tendresse eurent tant d’influence sur mon éducation et sur mes dispositions physiques.

Mon père Dominique Garibaldi, né à Chiavari, était fils de marin et marin lui-même ÉÉ ses yeux, en s’ouvrant, virent la mer, sur laquelle il devait passer à peu près toute sa vie. Certes, il était loin d’avoir les connaissances qui sont l’apanage de quelques hommes de son état, et surtout des hommes de notre époque. Il avait fait son éducation maritime non dans une école spéciale, mais sur les bâtiments de mon grand-père. Plus tard, il avait commandé un bâtiment à lui et s’était toujours tiré honorablement d’affaire. Sa fortune avait subi nombre d’accidents, les uns heureux, les autres malheureux, et souvent j’ai entendu dire qu’il eût pu nous laisser plus riches qu’il ne l’a fait. Mais, quant à cela, peu importe. Il était libre, pauvre père, de dépenser comme il l’entendait un argent si laborieusement gagné, et je ne lui en suis pas moins reconnaissant du peu qu’il m’a laissé. Au reste, il y a une chose qui ne fait aucun doute dans mon esprit, c’est que, de tout l’argent qu’il a jeté au vent, celui qui a glissé de ses mains avec le plus de plaisir est celui qu’il a employé à mon éducation, quoique cette éducation fût une lourde charge pour l’état de sa fortune.

Que l’on n’aille pas croire cependant que mon éducation fut le moins du monde aristocratique. Non, mon père ne me fit apprendre ni la gymnastique, ni les armes, ni l’équitation. J’appris la gymnastique en grimpant dans les haubans et en me laissant glisser le long des cordages ; l’escrime en défendant ma tête et en essayant de fendre de mon mieux la tête des autres ; et l’équitation en prenant exemple des premiers cavaliers du monde, c’est-à-dire des Gauchos.

Le seul exercice de ma jeunesse – et pour celui-là non plus je n’eus pas de maître – fut la natation. Quand et comment appris-je à nager, je ne m’en souviens pas ; il me semble queje l’ai toujours su, et que je suis né amphibie. Aussi, malgré le peu d’entraînement que tous ceux qui me connaissent savent que j’ai à faire mon éloge, je dirai tout simplement, sans que je croie qu’il y ait à se vanter de cela, que je suis un des plus rudes nageurs qui existent. Il ne faut donc me savoir aucun gré, étant connue la confiance que j’ai en moi, de n’avoir jamais hésité de me jeter à l’eau pour sauver la vie d’un de mes semblables. Au reste, si mon père ne me fit pas apprendre tous ces exercices, ce fut plutôt la faute des temps que la sienne. À cette triste époque, les prêtres étaient les maîtres absolus du Piémont, et leurs constants efforts, leur travail assidu tendait plutôt à faire des jeunes gens des moines inutiles et fainéants que des citoyens aptes à servir notre malheureux pays. En outre, l’amour profond que nous portait mon pauvre père lui faisait redouter jusqu’à l’ombre de toute étude pouvant devenir plus tard un danger pour nous.

Quant à ma mère, Rosa Ragiundo, je le déclare avec orgueil, c’était le modèle des femmes. Certes, tout fils doit dire de sa mère ce que je dis de la mienne ; mais nul ne le dira avec plus de conviction que moi.

Une des amertumes de ma vie, et ce n’est pas la moindre, a été et sera de n’avoir pas pu la rendre heureuse, mais, tout au contraire, d’avoir attristé et endolori les derniers jours de son existence ! Dieu seul peut savoir les angoisses que lui a données mon aventureuse carrière, car Dieu seul sait l’immensité de la tendresse qu’elle avait pour moi. S’il y a quelque bon sentiment dans mon âme, j’avoue hautement que c’est d’elle que je le tiens. Son angélique caractère ne pouvait faire autrement que d’avoir son reflet en moi. N’est-ce pas à sa pitié pour le malheur, à sa compassion pour les souffrances que je dois ce grand amour, je dirai plus, cette profonde charité pour la patrie ; charité qui m’a valu l’affection et la sympathie de mes malheureux concitoyens. Je ne suis certes pas superstitieux ; cependant j’affirmerai ceci, c’est que, dans les circonstances les plus terribles de ma vie, quand l’Océan rugissait sous la carène et contre les flancs de mon vaisseau, qu’il soulevait comme un liège ; quand les boulets sifflaient à mes oreilles comme le vent de la tempête ; quand les balles pleuvaient autour de moi comme la grêle, je la voyais constamment agenouillée, ensevelie dans sa prière, courbée aux pieds du Très-Haut, et moi, ce qui me donnait ce courage dont on s’est étonné parfois, c’est la conviction qu’il ne pouvait m’arriver aucun malheur quand une si sainte femme, quand un pareil ange priait pour moi.

 

Chapitre LVII La fin

(30 juin 1849 : prise de Rome par les troupes françaises, rétablissant le pape Pie IX)

Le général Oudinot, pour montrer, comme il l’avait dit dans ses bulletins, le culte qu’il avait voué à la cité monumentale, depuis le 21, faisait lancer des bombes sur tous les quartiers de la ville. C’était surtout pendant la nuit qu’il employait ce moyen de terreur. Beaucoup tombèrent dans le quartier Transteverin, beaucoup sur le Capitole, quelques-unes sur le Quirinal, sur la place d’Espagne, dans le Corso. Une de ces bombes tomba sur le temple qui couvre l’Hercule de Canova ; mais la coupole résista. Une autre éclata dans le palais Spada et endommagea la fameuse fresque de l’Aurore de Guido Reni. Une autre, plus impie encore, brisa le chapiteau d’une colonne du merveilleux petit temple de la Fortune virile, chef-d’œuvre respecté par les siècles.

Le triumvirat offrit aux familles populaires dont les maisons avaient été renversées un asile dans le palais Corsini. La tenue du peuple romain dans ces jours d’épreuves fut digne des temps antiques. Tandis que la nuit, poursuivies par la grêle de projectiles qui brisaient les toits de leurs maisons, les mères fuyaient, emportant leurs enfants serrés contre leur poitrine, tandis que les airs s’emplissaient de cris et de lamentations, pas une voix ne parla de se rendre.

Au milieu de tous ces cris, un cri railleur s’élevait de temps en temps lorsqu’un boulet ou un obus renversait un pan de maison :

- Bénédiction du pape ! (…)

Je n’ai jamais vu une pareille tempête de flammes, une pareille grêle de mitraille.

Nos pauvres canons en étaient en quelque sorte suffoqués. Et cependant je ne puis dire que cela à l’éloge de Medici, le Vascello et les cassines étaient encore occupées.

Le siège du Vascello seul mériterait un historien. Pendant la soirée du 28, les batteries françaises semblèrent se reposer un instant et reprendre haleine. Mais, dans la journée du 29, elles se remirent à tirer avec une nouvelle rage. Rome était pleine d’un immense frémissement. La journée du 27 avait été terrible, nos pertes avaient été presque égales à celles du 3 juin. Les rues étaient jonchées d’hommes mutilés. Les travailleurs n’avaient pas plus tôt la pelle ou la pioche à la main qu’ils étaient coupés en deux par les boulets ou mutilés par les obus.

Tous nos artilleurs, tous, entendez-vous bien, avaient été tués sur leurs canons. Le service de l’artillerie était fait par des soldats de la ligne. Toute la garde nationale était sous les armes. Il y avait, chose inouïe, une réserve composée de blessés qui, tout ensanglantés, faisaient le service. Et pendant ce temps, admirable contraste, calme et impassible, l’Assemblée, en permanence au Capitole, délibérait sous les boulets et les balles.

Tant qu’une de nos pièces de canon resta sur ses essieux, elle répondit.

Mais, le 29 au soir, la dernière fut démontée.

Notre feu s’éteignit. (…)

La nuit venue, comme on s’attendait à une attaque dans les ténèbres, toute la ville fut illuminée, tout, jusqu’à la grande coupole du Vatican. C’est, au reste, l’habitude à Rome, dans la soirée de la fête de Saint-Pierre. Celui qui, pendant cette soirée, eût arrêté son regard sur la cité éternelle, eût vu un de ces spectacles que le regard de l’homme ne contemple qu’une fois dans le cours des siècles.

À ses pieds, il eût vu s’étendre une grande vallée pleine d’églises et de palais, coupée en deux par les détours du Tibre, qui semblait un Phlégéthon ; à gauche, un mont, le Capitole, sur la tour duquel flottait au vent le drapeau de la République ; à droite, la silhouette sombre du Monte-Mario, où flottaient, au contraire, unis, les drapeaux des Français et du pape ; au fond, la coupole de Michel-Ange se dressant au milieu des nuages toute couronnée de lumière ; enfin, comme cadre au tableau, le Janicule et toute la ligne de Saint-Pancrace, illuminée elle aussi, mais par l’éclair des canons et des mousquets.

Puis, à côté de cela, quelque chose de plus grand que le choc de la matière : la lutte du bon et du mauvais principe, du Seigneur et de Satan, d’Arimane et d’Oromaze ; la lutte de la souveraineté du peuple contre le droit divin, de la liberté contre le despotisme, de la religion du Christ contre la religion des papes.

À minuit, le ciel s’éclaircit, le tonnerre et les canons se turent, et le silence succéda à l’infernal mugissement ; – silence pendant lequel les Français s’approchaient de plus en plus des murailles et s’emparaient de la dernière brèche faite au bastion no 8. […]

Dans ce moment, je l’avoue, complètement découragé sur l’avenir, je n’avais qu’un désir, me faire tuer. Je me jetai avec eux sur les Français. Que se passa-t-il alors ? Je n’en sais rien. Pendant deux heures, je frappai sans relâche. Quand vint le jour, j’étais couvert de sang. Je n’avais pas une seule blessure. C’était un miracle. C’est dans cette affaire que le lieutenant Morosini, pauvre enfant qui n’avait pas vingt ans et qui se battit comme un héros, fut tué en refusant de se rendre. Au milieu de la sanglante mêlée m’arriva un message de l’Assemblée ; elle m’invitait à me rendre au Capitole. Je dois la vie à cet ordre. Je me fusse fait tuer.

En descendant vers la Longara avec Vecchi, lequel était membre de la Constituante, j’appris que mon pauvre nègre Aguyar venait d’être tué. Il me tenait prêt un cheval de rechange, une balle lui avait traversé la tête. J’éprouvai une terrible douleur ; je perdais bien autre chose qu’un serviteur, je perdais un ami.

Mazzini avait déjà annoncé à l’Assemblée le point où nous en étions. Il ne restait que trois partis à prendre, avait-il dit : Traiter avec les Français ; Défendre la ville de barricade en barricade ; Ou sortir de la ville, Assemblée, triumvirat et armée, en emportant avec soi le palladium de la liberté romaine. - À la tribune ! à la tribune !

Quand je parus à la porte de la salle, tous les députés se levèrent et applaudirent. Je cherchai autour de moi et sur moi quelle chose devait éveiller leur enthousiasme à ce point. J’étais couvert de sang, mes habits étaient percés de balles et de coups de baïonnette. Mon sabre, faussé à force de frapper, n’entrait plus qu’à moitié dans le fourreau. On me cria : J’y montai.

De tous côtés j’étais interrogé.

- Toute défense est désormais impossible, répondis-je, à moins que nous ne soyons décidés à faire de Rome une seconde Saragosse. (…) Mais à ce qui est fait, il n’y a pas de remède. Regardons la tête haute l’incendie dont nous ne sommes plus les maîtres. Sortons de Rome avec tous, les volontaires armés qui voudront nous suivre. Où nous serons sera Rome. Je ne m’engage à rien ; mais ce que peut faire un homme, je le ferai, et, réfugiée en nous, la patrie ne mourra point.

Après une courte délibération, l’Assemblée rendit le décret suivant :

RÉPUBLIQUE ROMAINE

Au nom de Dieu et du peuple, L’Assemblée constituante romaine cesse une défense devenue impossible. Elle reste à son poste. Le triumvirat est chargé de l’exécution du présent décret.

 

 

Chapitre LVIII Qui m’aime me suive

Le 2 juillet, je rassemblai les troupes sur la place du Vatican, je m’avançai au milieu d’elles. Je leur annonçai que je quittais Rome pour porter dans les provinces la révolte contre les Autrichiens, contre le roi de Naples et contre Pie IX. Et j’ajoutai :

- Qui voudra me suivre sera reçu parmi les miens ; je ne demande à ceux-là qu’un cœur plein de l’amour de la patrie. Ils n’auront pas de solde, pas de repos ; ils auront du pain et de l’eau quand par hasard on en trouvera. Qui n’est pas content de ce sort reste ici. Une fois la porte de Rome franchie, tout pas fait en arrière sera un pas fait vers la mort. Quatre mille fantassins et cinq cents cavaliers se rangèrent autour de moi ; c’étaient les deux tiers de ce qui restait de défenseurs à Rome. Anita, habillée en homme, Ciceravacchio, qui ne voulait pas voir l’abaissement de son pays, et Ugo Bassi, le saint qui aspirait au martyre, furent des premiers à se ranger près de moi. Vers le soir, nous sortîmes par le chemin de Tivoli. Mon cœur était triste comme la mort. La dernière nouvelle que j’avais apprise était que Manara avait été tué... »

 

 

« Ici s’interrompent les Mémoires de Garibaldi. Un jour, j’obtiendrai de lui la seconde partie de sa vie, comme j’en ai obtenu la première. Celle-là se résumera en deux mots : Exil et triomphes. » A. DUMAS

Séance du 8 mars 1871 à l’Assemblée nationale et intervention de Victor Hugo

« M. LE PRÉSIDENT : J’aborde les élections partielles de chacun des trois départements de la colonie. 1er Département d’Alger. M. Gambetta a obtenu 12 423 voix ; le général Garibaldi 10 606. Le candidat qui vient en troisième ligne, M. Warnier, n’a obtenu que 4 973 voix. L’élection de M. Gambetta n’est ni contestée ni contestable. Il n’en est point de même de celle du général Garibaldi qui fait l’objet d’une protestation adressée le 19 février à M. le Président de l’Assemblée nationale par le docteur Warnier, et dont nous devons vous faire connaître les termes :

“Je demande à l’Assemblée nationale de déclarer le général Garibaldi inéligible, attendu qu’il n’est pas citoyen français. Par cette décision, je suis le second député du département d’Alger sans nouvelle élection.” Nous vous proposons donc de valider l’élection de M. Gambetta et de laisser au Gouvernement le soin qui lui incombe de pourvoir au remplacement du général Garibaldi par les voies ordinaires.

M. le Rapporteur propose l’annulation de l’élection du général Garibaldi.

Plusieurs voix : Mais non ! Mais non !

M. RICHIER : Garibaldi n’a pas le droit d’être élu et de faire partie d’une Assemblée française.

 (Réclamations sur plusieurs bancs.)

M. VICTOR HUGO : Je demande la parole.

M. LE PRÉSIDENT : M. Victor Hugo a la parole.

 (Mouvements divers)

M. VICTOR HUGO : Je ne dirai qu’un mot.

La France vient de traverser une épreuve terrible, d’où elle est sortie sanglante et vaincue. On peut être vaincu et rester grand ; la France le prouve. La France accablée, en présence des nations, a rencontré la lâcheté de l’Europe. (Mouvement)

De toutes les puissances européennes, aucune ne s’est levée pour défendre cette France qui, tant de fois, avait pris en main la cause de l’Europe… (Bravo ! à gauche), pas un roi, pas un État, personne ! Un seul homme excepté… (Sourires ironiques à droite. Très bien ! à gauche.)

Ah ! Les puissances, comme on dit, n’intervenaient pas ; eh bien, un homme est intervenu, et cet homme est une puissance. (Exclamations sur plusieurs bancs à droite.)

Cet homme, messieurs, qu’avait-il ? Son épée.

M. LE VICOMTE DE LORGERIL : Et Bordone ! (On rit.)

M. VICTOR HUGO : Son épée, et cette épée avait déjà délivré un peuple… (exclamations) et cette épée pouvait en sauver un autre. (Nouvelles exclamations.) Il l’a pensé ; il est venu, il a combattu.

À droite : Non ! Non !

M. LE VICOMTE DE LORGERIL : Ce sont des réclames qui ont été faites ; il n’a pas combattu.

M. VICTOR HUGO : Les interruptions ne m’empêcheront pas d’achever ma pensée. Il a combattu… (Nouvelles interruptions.)

Voix nombreuses à droite : Non ! Non !

À gauche : Si ! Si !

M. LE VICOMTE DE LORGERIL : Il a fait semblant !

Un membre à droite : Il n’a pas vaincu en tout cas !

M. VICTOR HUGO : Je ne veux blesser personne dans cette assemblée, mais je dirai qu’il est le seul des généraux qui ont lutté pour la France, le seul qui n’ait pas été vaincu.

 (Bruyantes réclamations à droite. Applaudissements à gauche)

Plusieurs membres à droite : À l’ordre ! À l’ordre !

M. DE JOUVENCEL : Je prie M. le président d’inviter l’orateur à retirer une parole qui est antifrançaise.

M. LE VICOMTE DE LORGERIL : C’est un comparse de mélodrame. (Vives réclamations à gauche.) Il n’a pas été vaincu parce qu’il n’a pas combattu.

M. LE PRÉSIDENT : Monsieur de Lorgeril, veuillez garder le silence ; vous aurez la parole ensuite. Mais respectez la liberté de l’orateur (Très bien !)

M. LE ÉDUCROT : Je demande la parole.

 (Mouvement)

M. LE PRÉSIDENT : Général, vous aurez la parole après M. Victor Hugo.

 (Plusieurs membres se lèvent et interpellent vivement M. Victor Hugo)

M. LE PRÉSIDENT aux interrupteurs : La parole est à M. Victor Hugo seul.

M. RICHIER : Un Français ne peut pas entendre des paroles semblables à celles qui viennent d’être prononcées.

 (Agitation générale)

M. LE VICOMTE DE LORGERIL : L’Assemblée refuse la parole à M. Victor Hugo, parce qu’il ne parle pas français.

 (Oh ! oh ! Rumeurs confuses.)

M. LE PRÉSIDENT : Vous n’avez pas la parole, monsieur de Lorgeril… Vous l’aurez à votre tour.

M. LE VICOMTE DE LORGERIL : J’ai voulu dire que l’Assemblée ne veut pas écouter parce qu’elle n’entend pas ce français-là. (Bruits)

Un membre : C’est une insulte au pays.

M. LE GÉNÉRAL DUCROT : J’insiste pour demander la parole.

M. LE PRÉSIDENT : Vous aurez la parole si M. Victor Hugo y consent.

M. VICTOR HUGO : Je demande à finir.

Plusieurs membres à M. Victor Hugo : Expliquez-vous (Assez ! Assez ! )

M. LE PRÉSIDENT : Vous demandez à M. Victor Hugo de s’expliquer ; il va le faire. Veuillez l’écouter et garder le silence…

 (Non ! non ! À l’ordre ! À l’ordre)

M. LE GÉNÉRAL DUCROT : On ne peut pas rester là-dessus.

M. VICTOR HUGO : Vous y resterez pourtant, général.

M. LE PRÉSIDENT : Vous aurez la parole après l’orateur.

M. LE GÉNÉRAL DUCROT : Je proteste contre des paroles qui sont un outrage. (À la tribune ! à la tribune !)

M. VICTOR HUGO : II est impossible. (Les cris : À l’ordre ! continuent)

Un membre : Retirez vos paroles. On ne vous les pardonne pas.

 (Un autre membre à droite se lève et adresse des paroles qui se perdent dans le bruit.)

M. LE PRÉSIDENT : Veuillez vous asseoir !

Le même membre : À l’ordre ! Rappelez l’orateur à l’ordre !

M. LE PRÉSIDENT : Je vous rappellerai vous-même à l’ordre, si vous continuez à le troubler. (Très bien ! très bien !) Je rappellerai à l’ordre ceux qui empêcheront le président d’exercer sa fonction. Je suis le juge du rappel à l’ordre.

Sur plusieurs bancs à droite : Nous le demandons, le rappel à l’ordre.

M. LE PRÉSIDENT : Il ne suffit pas que vous le demandiez.

 (Interpellations diverses et confuses.)

M. DE CHABAUD-LATOUR : Paris n’a pas été vaincu, il a été affamé.

 (C’est vrai ! c’est vrai ! Assentiment général.)

M. LE PRÉSIDENT : Je donne la parole à M. Victor Hugo pour s’expliquer, et ceux qui l’interrompront seront rappelés à l’ordre.

 (Très bien !)

M. VICTOR HUGO : Je vais vous satisfaire, messieurs, et aller plus loin que vous. (Profond silence.)

Il y a trois semaines, vous avez refusé d’entendre Garibaldi…

Un membre : Il avait donné sa démission.

M. VICTOR HUGO : Aujourd’hui vous refusez de m’entendre. Cela me suffit. Je donne ma démission. (Longues rumeurs. Non ! Non ! Applaudissements à gauche.)

Un membre : L’Assemblée n’accepte pas votre démission.

M. VICTOR HUGO : Je l’ai donnée et je la maintiens. »

 

 

Nos Frères Sun Yat Sen et Kerenski

V B

10 mars 6014

 

Sun Yat Sen      孫逸仙

 

Père de la Chine moderne

Né le 12 novembre 1866 à Cuiheng - district de Xiangshan. Décédé le 12 mars 1925 sur la route de Pékin.

Initié à Honolulu - Hawaii en 1904 dans la Chee Kong Tong           Chinese Freemasons                      

 

Né dans une famille de paysans pauvres, Sun (nom patronymique) Yat Sen (prénom), à l'âge de treize ans, va vivre avec son frère aîné, émigré à Honolulu (Hawaii) qui y est devenu un marchand prospère. Il étudie au lycée Diocesan Boys (1883) et à la Queen's University (1884-1892) à Hong Kong. Il obtient un diplôme à l'université de médecine pour les Chinois de Hong Kong, dont il a été l'un des deux premiers diplômés. Il pratique alors brièvement la médecine à Hong Kong en 1893.

 

Les trois sœurs Song. Il épouse Song Qingling, qui sera connue internationalement comme « Madame Sun Yat Sen », fille de Charles Song, ministre du culte méthodiste qui avait fait fortune dans l'imprimerie. Sa sœur ainée Song Ai-Ling, épouse Kong Xiangxi un homme d'affaires fortuné qui deviendra ministre des Finances de Chine. Sa sœur cadette Song May-Ling deviendra la très célèbre Madame Tchang Kaï Chek.

 

Sun Yat Sen s’oppose à la Chine des Qing où règne la corruption et débute une carrière politique à Hong Kong où il cherche à rassembler des Chinois favorables aux réformes. A cette fin il crée le Guomindang qui deviendra le parti politique nationaliste de Chine. En 1895, suite à la victoire japonaise sur la Chine qui affaiblit le pouvoir en place, il fomente un coup d’Etat. Ce dernier échoue ce qui contraint Sun Yat-sen à s’exiler. La chute du système impérial en novembre 1911, provoquée par une révolte à laquelle il n’est pas lié, le pousse à revenir au pays. Il en devient Président, fin décembre, et proclame la République de Chine, première démocratie d’Asie, en 1912.

 

Le régime de Sun Yat Sen ne contrôle que seize des vingt-deux provinces chinoises ; celle du Nord ne se déclarant pas indépendantes de la dynastie Qing. Le gouvernement provisoire s’adresse à Yuan Shikai, chef de guerre qui contrôle les armées du Nord. Ce dernier accepte un compromis qui le conduit à la tête de la République qui vient de naître et force l’empereur Pu Yi, alors âgé de quatre ans, à abdiquer. Yuan Shikai trahit ensuite les nationalistes, qu’il chasse et persécute, et Sun Yat-sen est de nouveau contraint à l’exil. La dictature de Yuan Shikai prend fin en 1916, année où il décède.

 

Sun Yat Sen revient en Chine en 1917 et est élu à la tête du gouvernement du Guangzhou en 1921. Deux ans plus tard, il énonce les « Trois Principes du Peuple », également connus sous le nom de « tridémisme » : « la souveraineté, le nationalisme et le bien-être ». Ces idées furent inspirées par l’étude dans sa jeunesse du système constitutionnel américain et notamment des idées d’Abraham Lincoln. Face aux scissions internes, Sun Yat Sen cherchera sans relâche à unifier le pays.

 

Mais il meurt subitement d’un cancer du foie en 1925 à l’âge de 59 ans.

 

Nombre d’idées de Sun Yat Sen furent adoptées après 1928 et l’arrivée au pouvoir des nationalistes : Abolition de l'ensemble des traités inégaux avec les pays occidentaux, démocratie, stricte séparation des pouvoirs, émancipation de la femme (notamment par l’interdiction du bandage des pieds), alphabétisation, libéralisme économique tempéré par les nécessités d’une réforme agraire ambitieuse.

 

L’œuvre de Sun Yat Sen, contrariée par le « semi colonialisme » occidental, les seigneurs de la guerre, l’impérialisme japonais et pour finir la prise du pouvoir par Mao Zedong, sera poursuivie par Tchang Kaï Chek et mise en œuvre à Taïwan. Elle est source d’inspiration de la Chine contemporaine qui s’est « éveillée » pour reprendre sa place naturelle et prééminente dans le concert des nations.

 

 

 

Extraits des discours de Sun Yat Sen, notamment tirés de ses « Mémoires d’un révolutionnaire chinois »

 

Philosophie politique

 

« Nous voulons le droit de vote pour tous, le droit de révocation (le peuple peut à chaque instant annuler le mandat qu’il a confié aux élus), le droit de référendum (les citoyens peuvent s’opposer à l’application d’une loi votée par leurs élus et qui est contraire à leurs vœux), le droit d’initiative (les citoyens peuvent soumettre au corps législatif toute proposition de loi). Telles sont, selon moi, les clauses essentielles, telle est la base de ce que j’appelle les "droits électoraux directs" ».

 

« Avant tout, je place l’idée maîtresse des "trois Principes". Les efforts de l’humanité toute entière, y compris la Chine, tendent vers ce but, et je suis d’avis que notre parti doit s’efforcer de les appliquer sans délai. »

 

 

Respect de la culture chinoise

 

« Qu’est-ce que l’enseignement ancien ?... La Chine a une philosophie politique tellement claire que rien n’a été découvert ou dit par d’autres à l’étranger qui ne rencontre son équivalent. On peut lire dans la Grande étude : « Cherche la nature des choses, étend les frontières de tes connaissances, trouve un but sincèrement, apaise ton esprit, cultive les vertus personnelles, occupe-toi de ta famille, gouverne l’Etat, pacifie le monde. » C’est un appel au développement intérieur vers l’extérieur, en commençant par la nature intérieure des choses, et à ne pas cesser jusqu’à obtenir la paix dans le monde. Cette notion si profonde et qui embrasse le tout, n’est retrouvée dans aucune philosophie politique étrangère. Cette pépite de sagesse particulière de la philosophie chinoise mérite d’être préservée. »

 

 

Fédération des peuples chinois

 

« Après le renversement de la monarchie et l’établissement du régime républicain sur un territoire peuplé de cinq ethnies différentes (Han, Mandchoue, Mongole, Tartare et Tibétaine) apparurent de nombreux éléments réactionnaires et religieux, qui furent la cause de nos difficultés. Numériquement, ces ethnies se divisent en plusieurs millions de tibétains, moins d’un million de Mongols, environ dix millions de Tartares, et un nombre insignifiant de Mandchous. Politiquement, la répartition est autre : la Mandchourie constitue la zone d’influence japonaise ; la Mongolie, d’après les avis les plus récents, penche du coté Russe ; le Tibet est sur le terrain d’action de la Grande-Bretagne. Ces races n’ont pas les forces suffisantes pour vivre isolées ; elles doivent s’unir avec la Chine pour former un seul Etat. »

 

 

 

Premier drapeau de la République de Chine aux couleurs des cinq peuples rassemblés: Hans, Mandchous, Mongols, Huis et Tibétains

 

 

Les difficultés de la République

 

« Avant le renversement de la dynastie Tsing, beaucoup pensaient que la chute de nos oppresseurs était notre but principal, que la Chine saurait par la suite se diriger seule sur le chemin du progrès universel. Cette opinion s’est-elle réalisée ? Nous voyons au contraire que tous les échecs que nous avons subi depuis lors proviennent de la méconnaissance, au nom du nationalisme, des deux autres principes de démocratie et de socialisme. Non, notre œuvre, n’est pas achevée par le détrônement des Tsing. Sachons bien et n’oublions jamais qu’aussi longtemps que les trois principes ne seront pas entrés en application, (tous trois, et non l’un quelconque d’entre eux), il ne saurait y avoir d’existence stable pour la République. »

 

« L’esprit est le commencement de chaque chose qui arrive dans le monde. Le renversement de la monarchie a été réalisé grâce à l’esprit, et l’avènement de la République a été retardé puis réduit à néant par ce même esprit. Dès le début de la victoire de la Révolution chinoise, les révolutionnaire eux-mêmes sont devenus les esclaves de la théorie voulant que l’action soit difficile et la connaissance facile, et ont commencé à regarder mes projets comme étant utopiques et ont renoncé à la responsabilité de la reconstruction de la Chine. Les affaires politiques de la République chinoise, sont devenues de plus en plus compliquées, et les difficultés des Chinois ont grandi jour après jour. »

 

 

De la Grande Bretagne

 

« Depuis les cent dernières années, l’Angleterre a changé deux fois d’attitude envers la France, passant d’ennemis à amis, de même qu’envers la Russie et l’Allemagne. La stratégie de l’Angleterre est d’attaquer le pays le plus fort avec l’aide d’un pays plus faible, puis de joindre l’ennemi affaibli pour contrôler la croissance d’un pays tiers. La politique étrangère britannique est restée la même depuis deux siècles. Quand l’Angleterre fait "ami ami" avec un autre pays, son but n’est pas le développement d’une amitié cordiale, mais d’utiliser ce pays pour combattre un troisième. Quand le pouvoir d’un ennemi a été diminué, il devient un ami, et l’autre pays qui est devenu plus fort devient un ennemi. L’Angleterre reste ainsi toujours aux commandes et fait en sorte que les autres pays combattent pour elle pour en recueillir les fruits de la victoire. Voilà son attitude depuis cent ans. Quand on parle de diplomatie britannique, on ne peut pas dire avec certitude si telle ou telle nation deviendra son amie ou son ennemie ».

 

« La Grande Bretagne cherche l’amitié d’autres nations pour qu’elles lui rendent service, et quand ces amis sont trop faibles pour lui être encore d’une quelconque utilité, elle les sacrifie au nom de son intérêt ! La tendresse britannique envers ces amis est comparable à celle de producteurs de soie : quand toute la soie est tirée du cocon des vers, ils sont jetés au feu, ou utilisés comme aliments pour les poissons ! Les amis de l’Angleterre ne sont rien d’autre que des vers à soie, ils reçoivent leur tendre attention simplement parce qu’ils leur restent de la soie… »

 

 

Une pensée économique visionnaire

 

« Dès que l’armistice fut signé après la Première Guerre mondiale, j’ai commencé une étude sur le développement international de la Chine, et définit un programme, afin d’apporter ma petite pierre à l’édifice de la paix mondiale. La Chine, un pays de 9,6 millions de km2, avec une population de 400 millions de personnes, dispose des réserves minérales et agricoles les plus riches au monde, est maintenant la proie des puissances capitalistes militaristes (lieu de tension plus grande encore que la péninsule des Balkans). Tant que la question chinoise n’est pas réglée pacifiquement, une guerre mondiale plus grande et plus terrible que celle qui vient de finir sera inévitable. Pour régler cette question, les vastes ressources de la Chine doivent servir au développement international grâce à un schéma socialiste, pour le bien du monde entier en général, et de la Chine en particulier. J’espère qu’il en résultera l’abolition des présentes sphères d’influence ; qu’on en finisse avec la guerre commerciale internationale, qu’on se débarrasse de la compétition capitalistique, et qu’enfin, on mette un point final à la lutte des classes entre le capital et le travail. Les racines de la guerre seront ainsi éradiquées à jamais en ce qui concerne la Chine. »

 

Le projet vise à organiser une nouvelle révolution industrielle dans laquelle les Etats-Unis et les puissances européennes, revenues à la paix, consacreront 25 % de leur ancien budget annuel de guerre au financement du développement chinois. Les capacités industrielles investies dans la guerre serviront ainsi, entre autres, à fabriquer des rouleaux compresseurs pour la construction de routes au lieu de canons, de camions pour le transport des matières premières chinoises au lieu de chars d’assaut. Il préconise ainsi un transfert de technologies où « les experts occidentaux… seront tenus de former les assistants chinois appelés à les remplacer par la suite. »

 

« Si ce programme pouvait être mis en place progressivement, la Chine deviendrait non seulement le terrain de production de biens étrangers, mais également un "océan économique" capable d’absorber l’ensemble du surplus capitalistique produit par les nations industrielles lors de la future révolution industrielle de machinerie productive nationale. Il n’y aura plus de compétitions et de bataille commerciale en Chine et dans le monde… »

 

« Le monde a grandement bénéficié du développement industriel et commercial de la nation américaine. Une Chine développée, avec ses 400 millions d’habitants, sera un Nouveau monde dans le sens économique. Les nations qui prendront part à ce développement en tireront de grands avantages. Une coopération internationale de ce type ne peut qu’aider à renforcer la fraternité humaine… C’est un marché illimité pour le monde entier, un Nouveau monde, au sens économique… Les nations qui seront associées à son développement en tireront d’immenses bénéfices ».

 

 

Son testament politique

 

« Chers camarades, Atteint d’un mal incurable, ma pensée se tourne vers vous, vers l’avenir de mon parti et de mon pays. Vous êtes les chefs d’une libre et grande union de Républiques. Cette union est un legs de l’immortel Lénine aux peuples opprimés du monde. Grâce à lui, les malheureux peuples soumis à l’impérialisme obtiendront leur liberté et s’émanciperont d’un système international fondé sur l’esclavage ancien, sur la conquête et sur l’égoïsme. Je laisse le Guomindang. J’espère que le Guomindang, en accomplissant sa tâche historique, libérera la Chine de l’impérialisme et libérera aussi d’autres pays et pourra coopérer étroitement avec vous. Le sort m’oblige de laisser mon œuvre inachevée et à la confier à ceux qui, tout en respectant les principes et les enseignements du Guomindang, sauront organiser nos véritables camarades. Aussi ai-je donné au Guomindang l’ordre de poursuivre le mouvement de révolution nationale afin que la Chine puisse échapper aux contraintes de la situation de semi-colonie que lui impose l’impérialisme. Dans ce but, j’ai donné instruction au Guomindang de continuer à marcher avec vous la main dans la main. Je suis persuadé que votre gouvernement continuera comme par le passé à apporter son aide à mon pays »

 

Kerenski Aleksandr Fiodorovitch Александр Фёдорович Керенский


Leader de la première révolution Russe (mai à septembre 1917)

à Simbirsk le 4 mai 1881. Décédé le 11 juin 1970 à New York.

Alexandre Kerenski fut initié en 1912 dans une Loge issue du Grand Orient de France. La quasi-totalité de son gouvernement appartenait à la Franc-maçonnerie ; dix de ses onze ministres furent maçons.                                

(Léon Trotski, dans un discours au IVe congrès du Komintern, dénonce l'idéologie de la maçonnerie française, coupable de réunir les ennemis de classe et de vouloir substituer la tolérance à la lutte armée. Les 3 et 12 août 1922 les décrets légalisant la liquidation de la franc-maçonnerie russe sont publiés.)

 

En 1899, Kerenski entre à l'université de Saint-Pétersbourg et termine des études juridiques en 1904 ce qui lui permet de s'inscrire au barreau de cette ville. Avocat engagé, il porte assistance à de nombreux opposants au régime impérial soumis à la répression policière, ce qui lui vaut d'être exilé à Tachkent en décembre 1905. Il est libéré en 1906. Ses succès de prétoire favorisent, en 1912, son entrée à la IVème Douma comme député, sous l'étiquette travailliste. Il est aussi, à cette époque, un des dirigeants francs-maçons les plus en vue de Saint-Pétersbourg. Au début de la guerre, en 1914 il se persuade que le conflit va conduire à l'effondrement du régime tsariste. Il se construit un profil politique d'opposant absolu à l'autocratie mais refuse toute compromission avec les marxistes.

 

En 1917, Kerenski, entre gouvernement dirigé par le prince Georgy Lvov (également dignitaire franc-maçon) Il accède au portefeuille de ministre de la justice. Le nouveau pouvoir proclame une série de réformes d’une ampleur sans précédent qui font entrer la Russie dans une ère démocratique malheureusement trop brève : libération des prisonniers politiques, instauration du suffrage universel et suppression de la peine de mort.

 

Un second gouvernement provisoire est formé au mois de mai, toujours sous la présidence du prince Lvov. Kerenski est en charge du ministère de la guerre et prépare l’offensive menée en juin contre l’Allemagne.

 

La démission du prince Lvov permet à Kerenski de former un nouveau gouvernement. Maître du pays il le gouverne pendant près de cent jours et s’efforce, avec une exceptionnelle énergie, de contenir la subversion bolchévique qui s’étend et de réduire les menées réactionnaires des membres de l'ancien régime tout en s’opposant qu’on attente à leurs vies.

 

À la fin du mois de septembre 1917, il forme un troisième gouvernement de coalition. Mais la  Russie est épuisée par trois années de guerre. Kerenski et son cabinet s’estiment contraint au respect de leurs engagements vis-à-vis des Alliés. Ils craignent de surcroît que l'Allemagne n'exige des concessions territoriales exorbitantes contre un armistice.

 

Ce refus de désengagement dans la guerre est une cause de sa chute. L’accord secret passé entre les bolchéviques et le gouvernement Allemand de Guillaume II l’est encore davantage. En pleine guerre mondiale, les banques allemandes prêtent leur concours massif à Lénine en exil en Suisse. Estimant que la situation est "mûre" celui-ci affrète un train blindé qui assure son transit et celui de son trésor vers la Russie. Dans la nuit du 24 au 25 octobre, les milices bolchéviques investissent tous les points stratégiques de Saint Pétersbourg. Le 25 au soir, le Palais d’Hiver où siège le Gouvernement provisoire est encerclé ; les canons de la forteresse Pierre-et-Paul comme ceux des croiseurs Aurore et Amour sont pointés sur lui. A 21 heures 40, l’assaut est donné.

 

Par ce coup d’état la démocratie est ruinée en Russie et l’Allemagne s’assure à l’est d’une paix avantageuse par le Traité de Brest-Litovsk signé par les bolchéviques désormais au pouvoir. (La Biélorussie passe sous administration allemande de même que les Pays baltes et la Pologne. Le gouvernement bolchevique verse au Reich une indemnité de 94 tonnes d'or). Le régime bolchévique procède à l’assassinat du Tsar et de toute sa famille le 17 juillet 1918 à Ekaterinbourg.

 

Kerensky gagne la clandestinité. Il parvient à s’exiler à Paris. En 1940 il s’installe à New York ou il est accueilli (notamment en Loge) avec de grands égards. Il achève sa longue existence comme chercheur et enseignant à l'Institut Hoover et à l’université de Stanford. Il publie ses mémoires présentées aux États-Unis 1965 « Russia and History's Turning Point » qui seront traduites en 1966 en France sous le titre « La Russie au tournant de l'Histoire ».

La Russie au tournant de l’Histoire (1965)

 

Chapitre IX

Complots et conspirations.

 

En 1905, le lien spirituel entre le trône et le prolétariat industriel des villes avait été rompu. Le 8 juillet 1906, la dissolution de la première Douma, à propos du problème agraire, avait détruit la foi de la paysannerie dans le tsar, « défenseur de la justice et de la vérité ».

 

Maintenant, après la rupture avec la majorité modérée des conservateurs et libéraux dans les Chambres législatives, le trône allait se trouver complètement isolé de la nation, ne pouvant plus compter que sur l'appui des réactionnaires d'extrême-droite et des carriéristes sans scrupule, contrôlés par Raspoutine.

 

Désormais tout le monde avait compris que l'origine du drame ne se trouvait ni dans l'action du gouvernement et des ministres, ni dans des erreurs occasionnelles, mais dans l'attitude du tsar lui-même, qui refusait d'abandonner son idée fixe, selon laquelle la Russie ne pouvait exister et prospérer que sous la férule d'un autocrate. La constatation de ce fait se trouvait à la base de toutes les discussions privées et de tous les projets élaborés au sein du Bloc progressiste ; elle avait, en même temps, profondément pénétré dans l'esprit de la nation et de l'armée.

 

Une question fatidique se posait maintenant devant chaque patriote : était-il pour la Russie ou pour le tsar ? La première personne à s'exprimer à ce propos fut Nicolas Lvov, monarchiste et libéral modéré. Sa réponse était nette : « Pour la Russie. » Et le pays entier lui fit écho, au front comme à l'intérieur.

 

Dès 1915, certains officiers de l'armée avaient commencé à fomenter une série de complots, complètement enfantins, destinés à libérer la Russie de son souverain. A titre d'exemple, on peut citer le projet d'un pilote de combat très connu, le capitaine Kostenko : il se proposait d'attaquer en piqué la voiture impériale, en se tuant avec le tsar Il y avait deux autres officiers, dont l'un était Mouraviov, capitaine du génie et par la suite « héros de la guerre civile », qui vinrent me demander d'approuver un projet non moins fantaisiste : il s'agissait de tendre un piège au tsar pendant une inspection du front et de le faire prisonnier. Le général Denikine lui-même écrit dans ses mémoires que la chute de la monarchie était envisagée favorablement par les soldats, qui voyaient, de longue date, la cause de toutes leurs infortunes dans la Niemka (l’impératrice) de Tsarskoié-Sélo.

 

Au cours de l'automne de la même année 1915, je reçus la visite d'un vieil ami, le comte Paul Tolstoï, fils d'un écuyer du tsar. Ami intime du grand-duc Michel, frère du souverain, il le connaissait depuis son enfance. Il m'annonça qu'il était venu à la demande du grand-duc : connaissant mes rapports avec les partis de gauche, il voulait savoir comment réagiraient les ouvriers dans le cas où Michel prendrait la succession de son frère Nicolas II.

 

Tous ces incidents étaient hautement symptomatiques : ils indiquaient un changement profond dans la mentalité du public. La patience de la nation était à bout. Un nombre croissant de gens avait le sentiment que tous les ennuis de la Russie provenaient de Raspoutine et qu'il suffirait de l'éliminer pour que la politique gouvernementale changeât. Même un homme comme A. N. Khvostov, chef et militant du groupe de l'Union du peuple russe à la Douma, avait élaboré un plan pour tuer Raspoutine.

 

Ce fut enfin le prince Youssoupov, assisté du grand-duc Dimitri, cousin favori du tsar, et de Pourichkévitch, député de droite, qui prit sur lui de sauver la dynastie et la monarchie en tuant Raspoutine. (…)

 

Jetant un regard en arrière, je peux opposer un démenti formel à ceux qui accusent les chefs du Bloc progressiste d'avoir combattu le trône pour des motifs égoïstes et ambitieux, conduisant ainsi la Russie au désastre. Pour preuve, il suffit d'évoquer les antécédents de la plupart des députés de la troisième et de la quatrième Douma. C'étaient des gens étroitement associés au régime et au gouvernement par tradition, par leur situation sociale, par leurs intérêts personnels ; ils étaient tous des sujets loyaux. Dans la quatrième Douma, cette majorité, consciente de la grande tragédie qui se déroulait devant ses yeux, s'est vue contrainte d'abandonner sa notion traditionnelle de la monarchie et du rôle de celle-ci en Russie.

 

Tout a été réfléchi et prévu. Ce n'était plus une poignée de députés, mais la majorité de la Douma, qui se posait maintenant, à l'instar de Lvov, la question : « Pour le tsar ou pour la Russie ? ». Et elle répondait : « Pour la Russie. »

 

 

Chapitre XXV

Le drame de l'Assemblée constituante.

 

Le jour crucial du 5 janvier, la capitale avait pris l'aspect d'une ville assiégée. Quelques jours plus tôt, les Bolcheviks avaient institué un « état-major d'urgence », et tout le district de Smolny avait été placé sous les ordres de Bontch-Brouévitch, l'homme de main de Lénine. Le secteur autour du Palais de Tauride était placé sous la surveillance étroite de Blagonravov, le commandant bolchevik. Le palais était entouré d'unités, munies d'armes lourdes, de marins de Cronstadt et de tirailleurs lettons, dont quelques-uns avaient pris position à l'intérieur de l'édifice. Des cordons barraient l'entrée de toutes les, rues qui conduisaient au palais.

 

Il me semble inutile de décrire la première et unique séance de la Constituante. Le traitement incroyable qui fut infligé par les sbires de Lénine aux représentants élus du peuple a été souvent évoqué par ceux qui ont vécu les heures terribles du 5-6 janvier 1918. Aux premières heures du 6, l'Assemblée constituante fut dispersée par la force brutale et l'on ferma les portes du palais. Les foules pacifiques qui s'étaient réunies pour manifester leur appui à l'Assemblée furent chassées par un feu de salve.

 

Cette victoire facile, remportée par les Bolcheviks sur la Constituante, fut suivie presque immédiatement de l'assassinat de Chingarev et Kokochkine, deux anciens membres du parti Cadet et ministres du gouvernement provisoire, qui n'avaient pas pu assister à la séance de clôture parce qu'ils étaient internés à la forteresse Pierre-et-Paul... Tard dans la journée du    6 janvier, on les avait transportés à l'Hôpital Marie, où ils étaient placés sous bonne garde, dans une salle spéciale. Dans la nuit du 7 janvier, une bande de soldats et de matelots bolcheviks y pénétrèrent, sous prétexte de faire la relève ; et les deux hommes d'État qui avaient consacré toute leur vie au service de la liberté et de la démocratie, trouvèrent la mort dans leur lit, où ils furent cloués par les baïonnettes (…)

 

Evasion de Gatchina.

 

J'attendais les suites des pourparlers, installé dans mon appartement à l'étage supérieur. Soudain, quelques amis pénétrèrent dans mon bureau et m'apportèrent la nouvelle alarmante que les négociations touchaient à leur fin et que les Cosaques avaient consenti à me livrer à Dybenko, en échange de la promesse qu'ils pourraient retourner dans la région du Don, avec leurs armes et leurs chevaux.

 

Le palais de Gatchina était déserté, à l'exception d'un petit groupe de partisans fidèles qui me servaient d'intermédiaires et me renseignaient sur le cours des pourparlers. Nous n'ignorions pas la démoralisation des Cosaques et les activités subversives auxquelles on se livrait autour de nous. Mais je me refusais encore à croire que le général Krasnov ou les officiers commandants du corps cosaque pourraient se décider à une trahison ouverte.

 

Le général Krasnov vint me voir vers onze heures, et les soupçons qui me hantaient déjà se transformèrent en certitude à la lumière de notre entretien. Il essaya de me persuader de me rendre à Petrograd et de parler à Lénine. Il m'assura que je serais sous la protection d'une garde cosaque et qu'il ne voyait pas d'autre solution. Je n'entrerai pas dans les détails de notre dernière rencontre. En jetant un regard en arrière, je comprends maintenant à quel point la tâche du général était difficile, car il n'était pas un traître par nature. Là-dessus, mes            «observateurs» remontèrent en courant les escaliers, pour m'annoncer le résultat final des négociations : on devait me livrer à Dybenko, et les Cosaques rentreraient dans leur province.

 

Il était midi ; le bruit et les cris d'en bas s'amplifiaient. J'ordonnai à tous de me quitter. Je ne voulais garder auprès de moi que mon aide de camp personnel, N. V. Vinner : nous étions décidés à ne pas être pris vivants. Nous avions l'intention de nous loger une balle dans la tête, après nous être retirés dans les pièces du fond, tandis que les Cosaques et les marins nous chercheraient dans celles de devant. En cette matinée du 14 novembre 1917, cette décision paraissait parfaitement logique et inévitable. Tandis que mon entourage prenait congé de moi, la porte s'ouvrit et je vis apparaître sur le seuil deux hommes : un civil que je connaissais et un marin que je n'avais encore jamais vu. Il n'y a pas de temps à perdre, me dirent-ils. Dans une demi-heure, une foule furieuse montera à l'assaut de votre appartement. Enlevez votre tunique, mais faites vite! Quelques instants plus tard, j'étais transformé en marin, d'aspect plutôt grotesque. Les manches de mon maillot étaient trop courtes, mes souliers bruns et mes guêtres contrastaient avec l'ensemble. Mon béret enrubanné de matelot était beaucoup trop petit et me tenait à peine sur le crâne. Pour compléter mon déguisement, on me remit des lunettes d'automobiliste. Je serrai mon aide de camp dans mes bras et il me quitta en passant par une pièce voisine.

 

Le palais de Gatchina fut construit par Paul Ier, l'empereur demi-fou, sur le modèle d'un château médiéval. Je me trouvais dans un véritable piège, car l'édifice était entouré de douves et on ne pouvait en sortir que par un pont-levis. Notre seul espoir était de passer inaperçus par la cour, à travers la foule armée, pour rejoindre la voiture qui nous y attendait. Je descendis accompagné du matelot par l'unique escalier, au bout du corridor. Nous marchions comme des robots ; nos cerveaux étaient vides et inconscients du danger. Nous gagnâmes la cour sans incident, mais la voiture ne s'y trouvait pas. Saisis de désespoir, nous rebroussâmes chemin sans dire mot. Notre aspect devait paraître passablement bizarre. Les gens qui se pressaient sous la porte cochère nous jetaient des regards curieux ; heureusement, certains d'entre eux étaient nos partisans. Un homme s'approcha de moi en chuchotant : « La voiture vous attend à la Porte Chinoise. Ne perdez pas de temps. » Ces paroles vinrent nous réconforter, car la foule se déplaçait déjà dans notre direction et notre situation devenait à chaque instant plus critique. Et c'est juste à ce moment qu'un jeune officier, le bras en écharpe, eut soudain la bonne idée de « s'évanouir », attirant ainsi sur lui l'attention de la foule. Nous profitâmes de l'occasion pour disparaître en vitesse de la cour du palais. Nous nous dirigeâmes vers la Porte Chinoise, qui donnait sur la route de Louga. Nous marchions lentement et parlions à haute voix, pour ne pas éveiller les soupçons des passants.

 

Ma disparition fut découverte une demi-heure plus tard, lorsque les Cosaques et les matelots pénétrèrent en foule dans mon appartement du premier étage. Des voitures furent aussitôt envoyées dans toutes les directions pour nous rattraper ; mais, une fois de plus, nous fûmes favorisés par la chance. Nous avions aperçu un fiacre qui avançait lentement dans la rue déserte ; nous lui fîmes signe et nous lui promîmes un bon pourboire s'il pouvait nous conduire à la Porte Chinoise. Il resta bouche bée, à l'arrivée, lorsque les deux « matelots » lui remirent un billet de cent roubles. La voiture nous attendait à la place indiquée. Je sautai à côté de l'officier qui la conduisait, tandis que le matelot s'installait sur le siège arrière avec quatre ou cinq soldats armés de grenades. La grand-route vers Louga déroulait un paysage superbe, mais nous préférions tourner nos yeux vers l'arrière, attendant, à chaque instant, d'être rejoints par ceux qu'on allait lancer à notre poursuite. En cas d'attaque, nous étions résolus à nous servir des grenades qu'on avait placées dans le coffre. En dépit de la situation dramatique, l'officier gardait un calme incroyable et ne cessait de siffler une chanson du répertoire de Vertinski, le chanteur à la mode.

 

Notre chance ne nous abandonnait pas : nous ne fûmes pas rattrapés. Mon propre chauffeur, qui était resté au palais de Gatchina, fit, de son côté, preuve de fidélité. Il savait que nous avions l'intention d'aller à Louga. Lorsque ma disparition fut découverte, il se mit à crier que sa voiture était la plus rapide de toutes et que ce lui serait facile de rattraper « cette canaille ». Il partit donc dans ma direction et s'offrit même le luxe d'une panne feinte en cours de route. Nous avions finalement atteint une forêt. Les freins grincèrent. « Sortez, Alexandre Fedorovitch », fit l'officier. Mon matelot, qui s'appelait Vania, me suivit.

 

Nous nous engageâmes dans un sentier couvert de mousse, qui conduisait vers les profondeurs de la forêt. Un silence de mort nous entourait, tandis que nous avancions sans penser, sans même nous inquiéter de ce qui pourrait nous arriver. J'avais une confiance sans limite en ces étrangers qui, poussés par un sentiment que j'ignorais, risquaient si joyeusement leur vie pour me sauver. De temps à autre, Vania s'arrêtait pour reprendre son souffle. Je n'avais plus aucune notion du temps ; j'avais l'impression que notre marche ne finirait jamais. Soudain mon compagnon s'écria : « Nous y sommes! » Nous étions parvenus à une clairière et le chalet était devant nous. « Asseyez-vous un instant. Je vais aller voir ce qui s'y passe. » H. disparut à l'intérieur du chalet, mais revint bientôt pour me dire : « Il n'y a pas de servantes. La bonne est partie hier. Mon oncle et ma tante sont heureux de vous accueillir. Venez. »

 

Le chalet dans la forêt.

 

C'est ainsi que commença ma vie dans cette demeure forestière où j'allais rester quarante jours.

 

Les Bolotov, un couple âgé, me firent un accueil chaleureux. « Ne vous inquiétez pas. Tout ira bien », disaient-ils pour me consoler. Ils m'offrirent une hospitalité généreuse, sans faire la moindre allusion aux risques qu'ils couraient. Pourtant ils devaient être pleinement conscients du danger, car les Izvestia avaient fait paraître, dès le 27 octobre, un communiqué intitulé :     « Arrestation des anciens ministres ». « Les ex-ministres Konovalov, Kichkine, Terestchenko, Maliantovitch, Nikitine et plusieurs autres ont été arrêtés par le comité révolutionnaire. Kerenski a réussi à s'échapper. Toutes les organisations de l'armée déploieront leurs efforts pour arrêter immédiatement Kerenski et le transférer à Pétrograd. Toute aide ou assistance accordée à Kerenski sera punie, comme haute trahison. » (…)

Moi Franc-Maçon et l'Orient, ou la vérité occidentale est-elle sectaire?

F.P 

10 mars 6014

A\L\G\D\G\A\D\L\U\

 

VM et vous tous mes FF en vos grades et qualités,

La vérité occidentale est-elle sectaire ? Oui, certainement !

Mes Frères, ne vous inquiétez pas ou ne vous réjouissez pas, la planche n'est pas finie !

Quand nous parlons de vérité – métaphysique, scientifique, éthique ou politique, nous nous situons à plusieurs niveaux de discours.

 

En effet, nous pouvons fermement croire à certaines vérités, tout en étant conscients de leur caractère relatif, local, temporaire. A l'inverse, il nous arrive de considérer des vérités comme étant – peut être pas absolues, mais universelles, globales, stables – sinon éternelles. Là où cela se complique encore plus, c'est la distinction entre les vérités objectives et subjectives. Non pas que je veuille établir une hiérarchie entre catégories de vérités – un des objectifs fondamentaux de la maçonnerie me semblant être l'harmonisation des différents niveaux de vérité, mais il est important de savoir dans quel registre nous nous plaçons quand nous parlons de "vérité occidentale".


Celle-ci a certes très souvent et depuis longtemps présenté un visage sectaire, au service d'une volonté évidente d'expansion et de domination. Cependant, devons-nous encore qualifier d'occidentales les idées et les valeurs qui, assurément, sont nées ou se sont épanouies en Occident, mais que beaucoup de sociétés et d'individus à travers le monde ont ou s'efforcent d'adopter et de promouvoir.

 

De même qu'il ne viendrait à l'esprit de personne aujourd'hui de qualifier d'iranienne l'idée de Fédération ou d'Union entre Etats – pourtant, le vieil empire Achéménide a bien été le premier grand pays multiethnique, multiculturel et multiconfessionnel, je ne pense pas que ceux qui luttent, souvent au péril de leur liberté ou de leur vie, dans divers pays et sur tous les continents, pour faire triompher la démocratie et les droits de l'homme aient le sentiment de défendre des valeurs occidentales.

 

Naguère, certains dirigeants asiatiques, quelque peu crispés devant la montée des revendications démocratiques, parlaient volontiers d'une "voie asiatique" vers le progrès et la liberté. Aujourd'hui, tous les pays asiatiques ne sont certes pas démocratiques, loin sans faut, mais qui oserait qualifier, par exemple, la démocratie coréenne d'asiatique ; celle-ci est aussi différente de la démocratie britannique que la démocratie française l'est – mais cela n'empêche pas ces trois pays, avec d'autres, d'avoir en commun un régime démocratique et un état de droit.

 

"Quand la Chine s'éveillera, le monde tremblera" a dit Alain Peyrefitte, après Napoléon. Je ne pense pas qu'il faille en trembler, mais il est clair que l'Asie de l'Est se réveille, et sera un des pôles les plus dynamiques et les plus puissants de la communauté internationale, avec la particularité d'être ou d'être perçue comme étant de philosophie, de tradition et de culture fort différentes de celles de l'Occident.

 

Or, si nous voulons nous donner la moindre chance de laisser à nos enfants un monde décent, pacifié, progressant dans le respect des hommes, des cultures et de la nature, il nous faudra bien pouvoir nous parler sérieusement.

 

Nous avons déjà commencé à nous parler … en faisant des affaires. En effet, je suis persuadé que les affaires, les bonnes affaires dans l'intérêt des différentes parties, sont non seulement un bon début mais peut-être même l'indispensable préliminaire à une compréhension mutuelle.

 

Mais nous devons aller plus loin. Le "dialogue des civilisations" ne peut-être laissé uniquement à des hommes d'affaires, ni d'ailleurs à certains intellectuels dont l'incompétence, la prétention et la pédanterie sont tout à fait susceptibles de produire l'effet inverse. Ce dialogue doit être la préoccupation du plus grand nombre, en particulier des francs-maçons.

 

La maçonnerie moderne, celle de 1717, a été fondée sur la conviction de l'universalité de certaines valeurs et de certaines pratiques. Etablie et inspirée par les newtoniens, elle ne pouvait ne pas croire à l'unité du monde et à l'universalité des lois qui le gouvernent. Se voulant, et là je cite Anderson, "le centre de l'union et le moyen de nouer une amitié fidèle parmi des personnes qui auraient pu rester à une perpétuelle distance", elle ne pouvait différencier essentiellement les hommes les uns des autres et, ainsi, ne pas croire à l'universalité de l'Homme. En considérant plus commode d'astreindre les maçons, je cite à nouveau Anderson, "seulement à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord, laissant à chacun ses propres opinions", elle ne pouvait ne pas croire à une "loi morale" universelle. Enfin, en adoptant et en adaptant des traditions ésotériques et ritualistes pour avancer et réussir, elle s'est révélé et a mis en relief l'universalité de la voie initiatique.

 

La maçonnerie semble donc être a priori le candidat idéal pour initier et développer ce grand dialogue Est-Ouest que j'appelle de mes vœux. Cela passe évidemment par son expansion dans ce grand ensemble qu'est l'Asie de l'Est, où elle apparaît faiblement représentée. Mais elle-t-elle vraiment prête pour cette grande aventure ? En a-t-elle la vision et la volonté ?

 

Deux obstacles essentiels me paraissent susceptibles de se dresser devant la franc-maçonnerie dans une telle entreprise. Le premier, c'est qu'elle soit devenue "le parti radical" de la spiritualité occidentale, s'éteignant lentement et paisiblement après avoir atteint ses objectifs fondamentaux. Le second, c'est que le corpus métaphysique, idéologique et mythologique sur lequel sont fondées les traditions des uns soient trop hermétique aux autres et que les voies initiatiques soient trop divergentes.

 

Personnellement, je ne peux me résoudre à de telles éventualités. Les enjeux sont trop importants. M'appuyant sur la glorieuse histoire de notre mouvement, ainsi que sur ma propre expérience d'amour et de fraternité dans cette loge, je veux rester raisonnablement ambitieux et optimiste.

 

Mes Frères, ce soir je vous ai fait part de ce que je considère être un grand défi de civilisation. J'ai soulevé des problèmes sans en apporter la moindre solution. Tel n'était pas et ne pouvait pas être mon objectif à ce stade. Je voulais simplement témoigner, interpeller et prendre date. J'espère que nous pourrons tous ensemble contribuer à insuffler à notre mouvement la volonté indispensable à une entreprise d'envergure et, en outre, à adapter nos outils ou en façonner de nouveaux pour ce qui sera probablement, et pour longtemps, notre plus grand chantier.

 

J'ai dit VM

 

Les oubliés de la Franc-Maçonnerie

S L

13 février 6014

A\L\G\D\G\A\D\L\U\

 

 

À vous tous mes Frères en vos Grades et Qualités

 

Je souhaite partager avec vous ce soir quelques réflexions inspirées de mes premières recherches dans le cadre de notre projet d’Anthologie maçonnique.

 

Elles sont issues de la juxtaposition de trois « photographies instantanés »  qui génèrent à elles seules leur lot de questionnement. Nous sommes les héritiers et les porteurs des idées du siècle des Lumières qui a vu naître et a donné corps à la Franc-Maçonnerie, et ce ne sont que les idées et les idéaux qui nous importent ici dans ce lieu sacré qu’est notre Temple. Nos prédécesseurs ont agi et pensé au nom de la raison et de la sagesse, et nous devons nous efforcer à faire de même, sans passion, loin des vaines turbulences du monde profane, et mus par le même objectif :

 

Le but où tendent nos desseins

Est de faire revivre Astrée

Et de remettre les humains

Comme ils étaient au temps de Rhée.

Nous suivons aujourd’hui des sentiers peu battus

Nous cherchons à bâtir, et tous nos édifices

Sont ou des cachots pour les vices

Ou des temples pour la vertu

 

Ce cadre étant posé, je sollicite votre bienveillance mes Frères, car en essayant de faire court, je prends le risque d’affirmations ou d’insinuations qui pourront peut-être vous paraître infondées.

 

Premier tableau :

Le premier tableau est celui de la composition des loges telle que l’on peut l’entrevoir dans l’histoire du développement de la Franc-Maçonnerie en France et en Europe, ou, de manière sociologique encore plus fine, dans une planche du FF Louis Amiable (Sic !), Conseiller à la Cour d’Appel d’Aix, présentée le 20 mai 1894 à Aix dans la loge les « Arts et l’Amitié » et ayant pour titre « La magistrature en France à la veille de la Révolution ». Pour faire court, l’histoire nous enseigne l’importance qu’ont eu dans le développement de la franc-maçonnerie les riches marchands ou négociants ayant l’opportunité de voyager, les élites intellectuelles qui disposaient déjà de canaux de communication nationaux et internationaux, ou encore les officiers soumis aux affectations géographiquement délocalisées. Le travail du FF Amiable permet d’aller plus loin puisqu’il s’attache à dénombrer la représentation des 12 grands Parlements de Justice français dans les ateliers de l’époque 1760-1789. Il en ressort non seulement que la présences des magistrats dans les loges de l’époque était très forte, mais aussi que ces magistrats étaient mus par un désir profond d’appliquer dans leur quotidien les lumières reçues en loge pour faire progresser et le droit et le fonctionnement des Parlements de justice.

Il n’est donc pas surprenant que ce soit un Frère qui, quelques années plus tard, soit mandaté par Napoléon pour rédiger le Code Civil.

Le peuple, qui constituait pourtant l’ossature maçonnerie dite opérative, était bien marginal voire absent dans la maçonnerie spéculative du XVIIIème siècle.

 

Second tableau :

Le second tableau est celui de la Révolution française et de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Souvenons-nous que parmi les 30 projets déposés devant l’Assemblée Nationale, celui de La Fayette, très largement travaillé en collaboration avec Thomas Jefferson – l’auteur de la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis d’Amérique – a tenu une place très importante dans la rédaction finale. Souvenons-nous aussi du contexte très particulier : cette Déclaration fut débattue et votée en quelque sorte à la va-vite entre le 20 et le 26 août 1789, l’Assemblée devant s’atteler dès le lendemain à la rédaction de la Constitution et s’étant promise de revenir plus tard sur ce texte dont la portée s’est affirmée comme universelle. On sait qu’il n’en fut rien, d’autant que le texte une fois voté fut immédiatement affiché partout en France. Le Roi Louis XVI ne la signera que le 5 octobre. Rappelons-nous aussi, et ce n’est pas un hasard, que cette déclaration fut placée sous les auspices de l’Etre Suprême.

 

On se rappelle que le préambule de la déclaration de 1789 fut rédigé par Mirabeau, monarchiste constitutionnel convaincu, et l’on sait que les principaux acteurs - Desmeuniers, l'évêque de Langres, Tronchet, Mirabeau et Rhédon (tous membres du Comité des cinq chargés de la synthèse) mais aussi les Durand de Maillane, Seyes, Mounier, Pétion de Villeneuve, Dupont, Le Chapelier, Rewbell n’était pas loin s’en faut des crypto-communistes, mais ce qu’il convient d’appeler des notables ou des bourgeois de leur époque, et que ce sont ces notables qui ont accouché d’un texte aussi remarquablement novateur et en rupture avec l’histoire.

On sait aussi par la lecture de débats que malgré l’effervescence des pensées et de l’époque, les représentants du peuple ont bien vu les dangers potentiels de la déclaration des droits de l’homme. C’est ce qui a fait dire à Pierre-Victor Malouet – planteur et représentant de la grande bourgeoisie de Saint Domingue – à la tribune de l’Assemblée :

« Pourquoi donc commencer par transporter l’homme libre sur une haute montagne, et lui montrer son empire sans limites, lorsqu'il doit en descendre pour trouver des bornes à chaque pas ? »

 

Rappelons-nous s’il le fallait que la déclaration établissait dans son article premier que « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». Souvenons-nous aussi que cet article disparaîtra dans la Déclaration de 1793, qui fut, et c’est assez ironique, votée en pleine Terreur.

Nous connaissons tous la suite des évènements.

C’est ce qui a fait, avec le recul historique nécessaire, écrire à Karl Marx dans « La question juive » " Constatons avant tout le fait que les "droits de l'homme" ne sont rien d'autre que les droits du membre de la société bourgeoise » et c’est ce que je retiendrai de sa citation car elle est historiquement juste. Il terminait sa phrase en ajoutant " c'est à dire de l'homme égoïste", assertion qui mériterait à elle seule une autre planche et ce n’est pas notre sujet ici.

C’est aussi ce qui a fait écrire à Bakounine, Frère et anarchiste « On sait que presque tous les acteurs principaux de la première Révolution ont été des Francs-Maçons, et que lorsque cette Révolution éclata, elle trouva, grâce à la Franc-Maçonnerie, des amis et des coopérateurs dévoués et puissants dans tous les autres pays, ce qui assurément aida beaucoup son triomphe. Tous ces grands principes de liberté, d’égalité, de fraternité, de la raison et de la justice humaines, élaborés d’abord théoriquement par la philosophie de ce siècle, étaient devenus au sein de la Franc-Maçonnerie des dogmes politiques et comme les bases d’une morale et d’une politique nouvelles, - l’âme d’une entreprise gigantesque de démolition et de reconstruction. La Franc-Maçonnerie n’a été rien [de] moins, à cette époque, que la conspiration universelle de la bourgeoisie révolutionnaire contre la tyrannie féodale, monarchique et divine. - Ce fut l’Internationale de la Bourgeoisie. »

Nous pouvons légitimement conclure qu’au-delà de la beauté et de la grandeur des principes universels affirmés magistralement dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, nous n’avons pas été au bout du chemin qu’elle ouvrait. Si la Révolution française a abattu l’Ancien Régime et le principe monarchique, si elle a contribué à une relative émancipation par rapport au pouvoir de la religion et de l’Eglise, dans la droite ligne de la pensée de Locke, le principe de liberté universelle est resté un fantasme romantique si j’ose l’exprimer ainsi, et nous devons encore lire la devise qui orne le fronton de nos mairie comme une utopie. Une très saine, très belle et très légitime utopie, mais une utopie quand-même.

Troisième tableau :

Ce sont des fragments de la planche présentée en 1903 - plus d'un siècel plus tard - par Louise Michel, figure de l’anarchisme auquel elle a donné le drapeau noir, dans la R.L. "Diderot" juste après son initiation.

Je vous invite toutefois à lire l’intégralité de ce très beau texte, certes très militant et engagé, mais qui ne peut que nous interpeller :

"Il y a longtemps que j'aurais été des vôtres si j'eusse connu l'existence des loges mixtes, mais je croyais que, pour entrer dans un milieu maçonnique, il fallait être un homme.

Selon moi, devant le grand idéal de liberté et de justice, il n'y a point de différence d'hommes et de femmes ; à chacun son oeuvre.

Ce n'est pas pour conquérir des privilèges que nous devons nous réunir, car, des privilèges, nous n'en avons pas besoin. Nous allons à la conquête du monde avec ses richesses multipliées par la science et le travail, avec pour horizons la liberté sans limites.

Nous sommes à une époque de l'évolution universelle où la lumière commence à rayonner : sachons en profiter !

Il nous faut multiplier ces universités, les vivifier, consolider leur méthode d'enseignement. On doit y apprendre ce que sont la Matière, l'Homme, la Société, les rapports existant entre eux, ce que fut l'homme, ce qu'il sera. Il faut que rien ne nous fatigue, que rien ne nous abatte.

Il faut prendre, pour en faire le bien commun de l’humanité sans distinction de sexe, ce qui donne la vie, la vie de la pensée comme celle du corps. Il faut prendre la science, prendre les arts, se les approprier et que chacun soit soi-même.

Agissons et marchons vite, car nous ne sommes pas seuls et il nous faut songer aux autres.

Laissons les réactionnaires se cramponner au passé. Pour nous, créons les larges routes où nous ferons passer les petits enfants. Il ne faut pas regarder, lorsqu’on fait une découverte, si l’on est suivi, il faut soi-même la poursuivre.

Il y a longtemps que le progrès serait le maître si on avait eu plus de volonté, mais nous osons à peine nous affranchir du joug du passé. Nous avons partout des attaches qui nous enserrent, des hérédités qui, d’hommes à hommes, ont passé aux enfants. Rome et Fouilly-les-Oies ont pesé également sur les esprits.

Il faut s’affranchir de l’une comme de l’autre.

Il nous faut transformer quelque chose de plus important que les constitutions : la société, où toutes les misères découlent les unes des autres ; la faim, l’ignorance, la prostitution, la haine. Chez l’être humain roulé dans toutes ces misères, qui l’enveloppent comme les replis d’un suaire, il peut substituer quelque chose de bon.

Ce ne sera pas chose facile, car la réaction se remue pour conserver ses privilèges. Nous allons vers l’avenir, elle veut ramener l’humanité au passé.

Si je ne partage pas tous les points de vue et tous les combats de notre sœur Louise Michel, elle pose très justement les sciences, la connaissance et l’éducation au centre du débat, et comme condition sine qua none de progrès vers une plus grande harmonie du monde.

 

Que retirer de ces trois tableaux ?

Ces trois tableaux illustrent une partie de l’héritage dont nous sommes les dépositaires et qu’il nous incombe d’assumer. Car cet héritage, aussi glorieux soit-il, est avant tout une charge, une responsabilité, et je dirai même un devoir. Si le chemin parcouru, aussi considérable soit-il depuis le XVIIIème siècle, reste très en-deçà de notre espérance de fraternité universelle et d’équilibre du monde, Il reste encore beaucoup d’oubliés sur le bord du chemin, il reste beaucoup d’injustices, de misère, de haine, et l’édifice auquel nous voulons contribuer reste non seulement fragile mais il est constamment attaqué. Héritiers du siècle des Lumières, c’est à nous tous et à chacun qu’il incombe de continuer à diffuser et à transmettre les valeurs dans lesquelles nous croyons.

Nous sommes venus ici librement en franc-maçonnerie parce que nous recherchons la lumière et que la lumière passe par la connaissance du monde et le travail à la gloire du G\A\D\L\U\. Non seulement nous n’avons pas été au bout de notre utopie - et je ne prêche ici en aucune manière pour un bien improbable « Grand Soir » - mais nos progrès mêmes sont l’objet d’incessantes remises en cause. Nos pires ennemis sont ici la bêtise et l’ignorance, et ce combat n’aura jamais de fin car la part sombre de l’humanité est une hydre à neuf têtes.

Elle est à l’œuvre quand on voit refleurir des propos et des pensées dont ont croyait à tort s’être soigné, quand on revoit des gestes que l’on essaie de camoufler sous forme d’humour, quand on associe banane et couleur de peau, ou que l’on commence à régresser dans certaines démocraties sur certains droits acquis de longue lutte par les femmes, ou encore à essayer de surveiller nos communications privées ou à tenter de codifier nos conduites intimes.

A l’inverse d’autres obédiences, nous n’avons pas et ne voulons pas avoir d’action politique, dans sens classique du terme. Ce n’est pas notre voie et ce n’est pas notre choix. Mais la politique, dans le sens des philosophes grecs de l’antiquité, c’est la vie de la cité dont nous sommes aussi des citoyens. Et là nous avons notre place en qualité de francs-maçons pour influer autour de nous, pour partager et répandre le peu de lumière que nous avons pu entrevoir dans nos temples.

Nous sommes de par notre éducation, notre culture, notre rang dans la société, notre capacité à débattre entre nous et à élever nos esprits et nos cœurs dans l’écoute et le respect de l’autre, des privilégiés. Alors mes Frères « Noblesse oblige ». N’est ce pas à chacun de nous, chacun à son niveau et dans son environnement particulier, d’agir en veilleur, en garde-fou et en lanceur d’alerte face aux dérives du monde profane ?

Et bien que notre action au-delà des parvis de nos Temples soit individuelle, ne sous-estimons surtout pas notre force pour porter dans le monde profane une parole faite de sagesse et d’harmonie. Henrion de Pansey, Frère et Président du Parlement de Paris en 1827 l’a exprimée de la plus belle manière en décrivant sa conception des Francs-Maçons :

« Humains, bienfaisants, charitables, couvert de tout ce que la vertu peut ajouter à la grandeur de l’homme, ils tiendraient lieu aux nations de ces sages qui dans les anciennes républiques conservèrent longtemps le dépôt des mœurs. Epars sur toute la surface de la terre, ils formeraient la ligue la plus puissante qu’il soit possible d’opposer au vice ».

J’ai dit