TRAVAUX EN LOGE 6022

 

 

Marie-Guillemine Benoist élève d'Elisabeth Vigée Le Brun

Portrait de Madeleine, Musée du Louvre

 

Clip BEYONCE = portrait de Madeleine : minute 05,42

 

La Franc-Maçonnerie et l'esclavage

 

Le 20 mai 1981, François Mitterrand voulut unir le peuple français avec son histoire en allant fleurir au Panthéon trois tombes : celles de Jean Moulin, de Jean Jaurès et de Victor Schoelcher. Si la plupart des français connaissaient les deux premiers, en revanche, il remit en lumière le troisième entraînant comme conséquence de son acte, l’ouverture d’études et d’analyses multiples et variées sur l’abolition de l’esclavage.

En 1989, à l’occasion du Bicentenaire de la révolution et persévérant dans son souhait de vouloir ressusciter la mythologie républicaine, ce même président fit entrer également au Panthéon la dépouille de l’Abbé Grégoire, second acteur de la lutte contre l’esclavage.  

 

Sachant que l’abbé Grégoire et Victor Schoelcher furent des francs-maçons actifs, l’abolition de l’esclavage fut alors un thème, repris par de nombreuses obédiences qui y consacrèrent moultes travaux. Avec l’instauration récente chaque 10 mai de « La journée nationale des mémoires de l’esclavage, des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition », les commémorations et autres événements maçonniques sur ce sujet se sont ajoutés, tels des « marronniers », les uns et aux autres. Dernièrement, rue cadet, l’installation du buste de la « Marianne noire » aux côtés de celui de Victor Schoelcher fut célébrée ; érigeant cette sculpture, comme l’emblème du rôle majeur que le Grand Orient de France a joué dans l’abolition de l’esclavage.

 

Avec le recul que nous avons sur François Mitterrand et connaissant la duplicité dont il a été capable dans sa vie politique comme personnelle, et par la méfiance que j’ai naturellement à l’égard de toute grand-messe où sont récitées de longues tirades appelées républicaines ou citoyennes, je me suis m’intéressé un peu plus (doux euphémisme) à l’esclavage et j’ai essayé d’entrevoir les actions justifiant la place revendiquée par la Franc-Maçonnerie dans son abolition.

 

Avant d’aborder ce sujet, il me semble essentiel de se pencher sur la réalité de l’esclavage dans notre civilisation.

   

Depuis que l'homme, qu'il soit de Néandertal ou Sapiens-sapiens, a commencé à peupler notre terre, il a, au travers de ses expéditions guerrières, compris qu'utiliser les vaincus comme garde-manger, puis comme objet à tout faire représentaient des avantages procurant pouvoirs, richesses et plaisirs en tous genres. Il a également découvert les capacités de reproduction bon marché de « cette matière première » ; bon marché car dans un temps pas si lointain, en Afrique, un cheval valait a minima 20 esclaves...

 

Avec les religions primitives, à cette réalité économique, s’est ajoutée une dimension rituelle de l'esclavage avec les sacrifices humains. Ce nouveau besoin de fournir régulièrement aux dignitaires religieux des esclaves, a créé des flux financiers pérennes débouchant naturellement sur un commerce : le premier contrat d’une vente d'un individu de sexe masculin a été découvert en Mésopotamie. Il datait de 2600 ans avant JC.

 

Dans une antiquité plus proche, ce tribut acquis par tout vainqueur de tout conflit s’est généralisé. Partout dans le monde, sont apparus des esclaves destinés à répondre à tous les besoins de la société : à Sparte, par exemple on trouve même les ilotes qu'on enivre à mort pour prouver aux enfants les méfaits de l'alcool et les inciter en toute occasion à conserver la maîtrise d'eux-mêmes.

 

Pour tous, sous toutes les latitudes, l'esclavage s’est profondément ancré dans les sociétés. C'est un pilier économique et culturel de toutes les civilisations l'inscrivant comme faisant partie intégrante de notre humanité.

 

« L’utilité des animaux privés et celle des esclaves sont à peu près les mêmes ; les uns comme les autres nous aident par le secours de leur force corporelle à satisfaire les besoins de l’existence…l'esclavage est un mode d'acquisition naturel » Aristote Politique 1,4,7

 

En Afrique noire, l’organisation ancestrale des sociétés les plus évoluées repose sur une organisation clanique qui d’ailleurs perdure encore aujourd’hui.

Pour faire très court, tous les échanges sociaux et marchands ne reposent que sur l’appartenance des individus à un clan. Tous ceux qui en sont extérieurs ou ne sont pas capables de s’opposer à un clan dominant, dans les rapports de force ou marchands constituent un réservoir naturel d’esclaves.

Ainsi, les pauvres qui se vendent ou vendent leurs femmes ou leurs enfants, les enfants non reconnus, les exclus ou condamnés et les prisonniers ou déplacés de guerre sont tous mis en esclavage. Ils représentent la force économique des royaumes africains. Eux seuls sont assujettis aux tâches agricoles, artisanales, ménagères ou minières même s’il convient de préciser que leurs conditions de vie, sont « parfois moins pires » que celles des esclaves des autres parties du globe, car plus intégrés à la vie sociale des tribus.  

 

Au plus fort du développement de son empire, Rome, a porté à son summum son organisation. Elle a hiérarchisé les esclaves entre eux avec : les esclaves publics, ruraux et domestiques. Ces derniers peuvent devenir secrétaires administratifs ou précepteurs. Les autres, comme les esclaves publics, sont employés à des travaux d'intérêt général, dans les mines et, tout en bas de la hiérarchie, les prostituées, les gladiateurs, les condamnés aux jeux du cirque et les galériens ferment ce groupe d’individus. Tous réunis, ils représentent une part très importante de la société. Au Ier siècle après JC, environ 30% de la population totale de l'Italie est constitué d’esclaves, soit quelques millions d'individus pour tout l’empire.

Pour illustrer ces chiffres, sachons que notre Vercingétorix n’était pas tout seul à prendre le chemin de Rome. A l'issue de toute la guerre des Gaules, César l'aurait fait accompagner par environ 500 000 à 1 000 000 de gaulois et autres Francs.

A la même époque, avec la fin des guerres puniques, s’amorce la « pompe africaine orientale » marquée par l'arrivée des nubiens, eux-mêmes issus de circuits d’approvisionnement datant des pharaons.

 

Dans toute l'antiquité, l'esclavage permet l'enrichissement des élites et ce, en   toute légalité.  L'esclave était qualifiée par le nom commun latin, « Servus » qui signifiait à la fois à la fois l'étranger et l'esclave prouvant la perception qu’en avait toute la société romaine. En Français, Servus[1] donnera le mot Serf prouvant là aussi, la propension des plus puissants à classer les plus faibles en objets utilitaires, en « sous-hommes ».

 

La chute de l'empire romain et l'apparition du monde chrétien puis musulman ne procurent pas de modifications significatives à cette réalité. Dans les versions en langue d'origine des trois livres saints, nous trouvons 800 références sur les esclaves dans la Bible, 200 dans le Nouveau Testament et environ 29 dans le Coran. Si au fil du temps, les prédicateurs de chaque religion ont eu tendance à rejeter la responsabilité de l’esclavage sur celle des autres, aucune de ces mentions ne condamne explicitement cette réalité. Tout au mieux, elles cherchent à en codifier la pratique.

 

Cependant, il convient de souligner que la lente évolution du regard de l'homme sur l'esclavage trouve ses origines dans les trois religions monothéistes et plus particulièrement dans la religion catholique. D’abord dictée par une recherche de cohérence théologique, cette dernière initiera une prise de conscience qui prospérera tout au long des siècles. Même si, au fur et à mesure du développement du rejet de l’esclavage, les hommes s’accommoderont des injonctions religieuses et continueront leur triste commerce, cette prise de conscience sera la base d’une transformation lente et irrémédiable de la société occidentale face à cette barbarie.

A contrario, nous pouvons constater qu’il n’en est pas de même en Orient et que cela soit en Inde ou en Chine, la fragmentation séculaire de la société est restée encore d’actualité. Aujourd’hui encore, des centaines de millions de leurs habitants vivent dans des conditions aussi misérables que celles de beaucoup d’esclaves des siècles précédents.

A de volumes moindres, il en de même dans les pays musulmans africains comme moyen-orientaux. Dans certains pays, principalement ceux qui sont en conflits et restent traversés par des flux migratoires non discontinus, l’esclavage est revenu à sa forme initiale.

 

Revenons à notre analyse historique : A la limite de nos frontières européennes, les empires perse, arabe puis ottoman pratiquent systématiquement l'esclavage, mais le Coran interdit la réduction des croyants en esclaves. De plus, en Afrique du Nord, les arabes ont vite besoin des berbères pour y assurer leur domination et pactisent avec eux car seuls, ces derniers sont capables de s’acclimater aux rigueurs du climat saharien. De plus, pour maintenir le commerce avec l’Afrique noire, la connaissance des routes des oasis est indispensable or, cette dernière ne repose que sur des savoirs oraux jalousement gardés par « les seigneurs des sables ». Ainsi, au fur et à mesure de la propagation de l’Islam, dans le Maghreb, puis dans l’Empire Mandingue (Mali), les populations capables d’être mises en esclavage se raréfient. Les africains non-musulmans vivants aux lisières des forêts équatoriales deviennent alors les proies de substitution. Plus tard, pour satisfaire aux besoins toujours croissants, c’est l’Afrique australe avec le Royaume du Kongo qui en sera affectée.

 

Il est à noter qu’au travers des siècles, la traite orientale aura été sans doute, plus importante que la traite occidentale.

Dans ce sinistre décompte, n’oublions pas de mentionner la traite à la corne de l’Afrique avec Zanzibar comme maillon central.

 

Si, pour des raisons faciles à comprendre, la comptabilité de ces commerces n’est pas forcément fiable, les estimations raisonnables des victimes de cette première traite orientale se situent entre 8 à 14 millions d'africains sans compter les millions qui ont disparu durant leurs marches forcées à travers les déserts et ce, avant même d’être vendus. On peut aisément multiplier par 2 ces chiffres pour en apprécier la réalité.

 

Du XIIIème au XVIème siècle, cette traite africaine s'amplifiera avec les razzias destinées à alimenter les rezzous s’étendant des états soudanais à plus de la moitié des territoires du continent africain. Il en résultera un état de guerre quasi permanent sur une majeure partie de l’Afrique.

En Occident à la même époque, dans des proportions moindres, l'esclavage devient un marché avec les traites maritimes et terrestres dont Venise est la plaque tournante. Grâce à sa quasi-suprématie en Méditerranée, après la chute de Constantinople en 1204, ses marchands ont détourné cette source immense de revenus à leur profit. Les vénitiens commencent par se servir au plus près sur la côte dalmate puis, pour répondre à une demande forte, vont chercher des esclaves dans des contrées plus lointaines même si souvent, ils parent au plus pressé, en pillant les îles grecques. Les slaves avec les tartares du Don et les russes sont capturées. Leurs femmes ou autres habitantes de toute la chaîne du Caucase passent pour très belles et sont très prisées sur les marchés ottomans ou espagnols.

Après avoir vendu leurs captures aux Sarrazins et pour ne pas rentrer à vide, les Vénitiens reviennent avec des condamnés de droit commun arabes puis des noirs ; hommes et femmes qui viendront remplir les galères et les bordels de la cité des doges ou d'autres villes en Occident (Gênes, Syracuse, …).

 

«L'esclanovie», terre peuplée d'esclavons c'est à dire de slaves, devient le terrain de chasse privilégié des vénitiens, introduisant le mot esclave dans notre langue et remplaçant le terme latin initial.

 

A la même époque les égyptiens, les incas et les lointains chinois comme d'autres peuples orientaux avaient eux aussi recours à l'esclavage à grande échelle. Ces derniers sont même venus faire leurs emplettes (les chrétiens étant les produits de luxe de l'époque) jusque sur les marchés ottomans. On considère que seules, les trois villes de Tripoli, Alger et Tunis ont vu transiter plus d'un million d'esclaves durant cette époque médiévale.

 

Dès le XVème siècle ; avec la découverte de l’Amérique puis suite à l’écroulement de l’Empire du Mali, la situation bascule dans une autre dimension. Le besoin immense de main-d’œuvre Outre-Atlantique agit comme un engrenage qui va entraîner toute notre civilisation dans cette entreprise.

S'appuyant sur l'existence des réseaux de la traite orientale et, des circuits développés à partir de no-mans land juridiques constitués par des îles lointaines dont avaient pris possession des aventuriers ou autres pirates, de nouveaux circuits se constituent. Ils fournissent en personnel totalement servile, les grandes « latifundia » espagnoles, portugaises sans oublier les marchands arabes toujours demandeurs.

Dans les Açores, à Madère, au Cap-Vert, dans la petite Ile d'Arguin puis à Sao-Tomé sont créés des comptoirs. L’esclavage occidental à grande échelle se met en place sous l'égide des portugais qui veulent satisfaire aux besoins de la culture de la canne à sucre aux Antilles puis au peuplement du Brésil.

 

Les autres puissances maritimes ne restent pas passives et immédiatement, en parallèle à leurs avancées néocoloniales, s'organisent en conséquence. Principalement entre l'Afrique, les Antilles et l'Amérique du Nord puis vers les ports européens, la traite en Atlantique instaure le commerce triangulaire. C'est un gigantesque circuit où seront déportés 12 à 15 millions d'hommes. Dans ce monstrueux palmarès européen, la France occupera la quatrième place des puissances esclavagistes derrière le Portugal, l'Angleterre et l'Espagne.

 

 

En France, les activités négrières se répartissent en deux pôles principaux, l’un Atlantique et l’autre Normand avec des nombres d’expéditions à peu près identiques. Quatre ports en captent la quasi-totalité : Nantes, Bordeaux, La Rochelle et le Havre. Ces trois derniers ports ont un nombre d’expéditions qui représente environ le quart de celui de Nantes et le dixième de celui de Liverpool. Par extrapolation, au regard de la magnificence architecturale des villes comme Bordeaux ou Nantes, on comprend l’importance économique qu’a pu représenter ce commerce dans la construction des empires, principalement ceux britannique et portugais.

 

Mais ces témoins architecturaux de la richesse de nos grands ports français ne sont que la partie visible d’une réalité. L'esclavage a fait partie intégrante de notre société européenne. Il a été un formidable vecteur de production et de puissance économique pour tout notre vieux monde et pour l’ensemble des grands puissances mondiales.

Oui, la France est restée très longtemps première puissance européenne, en partie, grâce aux retombées financières de ses colonies. De l’autre côté de la Manche, Albion a pu financer ses guerres contre nous grâce « au sang de ses esclaves ». A la veille de la Révolution Française, un emploi sur huit en métropole dépendait directement des activités des territoires extérieurs et la traite représentait une part non négligeable de celles-ci.

 

Si nous pouvions essayer une comparaison avec aujourd’hui, nous pourrions dire la traite était « le pétrole », l’énergie de l’époque. Son importance économique pouvait être assez similaire à celle des hydrocarbures et de toutes ses industries dérivées réunis.

 

Alors, si ces phénomènes massifs et séculaires que sont l'esclavage et la traite étaient parties intégrantes sur lesquels s’étaient construites nos civilisations, comment ont-ils pu disparaître ?

 

 Pas de Deus ex machina ! L'abolition de l'esclavage a été fruit d'une très très lente prise de conscience des hommes sur l'anormalité d’une telle institution. En permanence, cette transformation aura été nourrie par des événements tragiques provoqués par des hommes et de femmes qui, soit refusaient leurs conditions d’esclaves, soit s'interrogeaient sur la justification de telles pratiques qu'ils en soient les spectateurs ou les victimes. Également, il ne faut pas se voiler la face, la condition des esclaves a également été remise en cause par des individus ou des groupes sociaux recherchant une meilleure productivité que celle issue d’esclaves misérables et incompétents. De même, dans les milieux chrétiens l’incohérence d’une justification d’une telle pratique a aussi été un obstacle à la bonne d’évangélisation des peuples africains ou amérindiens des pays conquis.

 

Ces sources d’interrogations sur l‘esclavage n’étaient d’ailleurs pas nouvelles :

  • Dans l’antiquité, l’importance pour le peuple juif emmené en captivité en Egypte et en Mésopotamie est soulignée sans cesse dans la Bible. Cette délivrance du peuple élu a certainement conditionné de façon souterraine comme par la suite, le culte de l’amour d'autrui dans la religion catholique, les opinions. Oui, notre culture judéo-chrétienne a fait prospérer chez nombre d’européens, le rejet d’une telle pratique.
  • Également à Athènes comme à Rome, certains avaient pu mesurer les avantages économiques de l’affranchissement par rapport au maintien de l’esclavage brutal.

 

A ces deux réalités s’ajoutera dès le haut moyen-âge, un autre fait qui viendra bousculer l’ordre établi. Les mondes musulman et chrétien s'affrontent et chacun tente d'extraire leurs coreligionnaires des mains ennemis. Pour organiser leurs échanges ou rachats d’esclaves, ils rédigent des règlements qui constituent les premières décisions anti-esclavagistes.

 

Dès 1135, Louis VI, Philippe le Bel puis Louis X le Hutin le 3 juillet 1315, vont prendre des édits royaux modifiant les conditions de vie puis libérant les serfs signifiant ainsi la suppression de l’esclavage en France. Dorénavant, le droit du sol inscrit l’interdiction d’esclaves dans le royaume.

 

« Le sol de France affranchit tout esclave qui le touche » Louis X

 

En 1335, la Suède puis la Finlande suivent à leur tour cet édit en abolissant l’esclavage sur leurs terres.

 

Dans le même temps, à Salamanque, Bartolomé de Casas se met à affirmer l’unité de l’espèce humaine. A Valladolid, on découvre la présence d’une âme chez les amérindiens. Certes les noirs seront les victimes collatérales de cette dernière décision qui n’en constitue pas moins, une avancée majeure contre l'affirmation de l'inégalité des hommes entre eux, pierre angulaire de la justification de l’esclavage.

 

En 1440, une première bulle du pape Nicolas V, s’oppose à la prise en esclavage d’africains mais elle n’est pas entendue et, rapidement les gigantesques profits réalisés dans les nouvelles Amériques vont balayer toutes les volontés d'une partie de l'église de modifier cette réalité humaine.

 En France comme dans tous les pays présents sur mer, on créera de prestigieuses compagnies comme celle de la Compagnie des Indes ajoutant en toute légalité la traite des noirs à leurs fructueuses activités commerciales. Les codes noirs parfois les plus abjects sont rédigés. Les pays puissants s’organisent en conséquence. Ils signent des accords de commerce entre eux. En 1701, l’Espagne concède à la France un accord d’exclusivité pour tout son commerce d’esclaves africains.

 

A la même époque, les premières révoltes des esclaves fuyant leurs conditions par le marronnage, sont toutes impitoyablement réprimées. Elles commenceront cependant, à sensibiliser une petite partie de l’opinion publique, alors que ce commerce devient déportation de masse.

 

Pourtant, malgré cette affligeante réalité que rien ne semble combattre, une révolution intellectuelle et philosophique va provoquer une déflagration dans cette institution bien huilée. 

 

Ce sont les lumières du XVIIIème siècle qui portent les premières condamnations radicales de l’esclavage. D’abord en Angleterre, relayé par des prédicateurs dissidents de l’Église officielle, un courant se propage simultanément dans le nouveau monde et en France. Il trouve immédiatement un accueil favorable chez les libres penseurs.

 

Chez certains, à l'instar de Voltaire, la prise conscience est progressive mais tous se radicalisent dans leurs combats :

 

« Les chiens, les singes, les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches hollandais qui m'ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m'avouerez qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière plus horrible. » Candide

 

Certains deviennent de plus en plus virulents :

 

Jean-Jacques Rousseau, qui juge dans le Contrat social que « ces mots, esclavage et droit, sont contradictoires, ils s’excluent mutuellement », dénonce toute entreprise coloniale dans le Discours sur l’origine de l’inégalité entre les hommes (1754) et dans le Discours sur l’économie politique qu’il rédige pour l’Encyclopédie de 1758.

 

« Après avoir parcouru l’histoire de l’esclavage, nous allons prouver qu’il blesse la liberté de l’homme, qu’il est contraire au droit naturel et civil, qu’il choque les formes des meilleurs gouvernements, et qu’enfin il est inutile par lui-même ……….

Les peuples qui ont traité les esclaves comme un bien dont ils peuvent disposer à leur gré, n’ont été que des barbares. »

 

La parution de l’Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans Les deux Indes de l’Abbé Raynal en 1770, surtout celle Des Réflexions sur l’esclavage des Nègres par Condorcet écrit sous le pseudonyme de Joachim Schwartz en 1781, donnent un nouvel élan à ce courant transformant le combat initial contre la seule traite en exigence de la suppression totale de l'esclavage. Ils sont relayés par les écrits de Diderot, du chevalier de Jaucourt, de Rousseau ou d’Olympe de Gouges qui se mettent à inonder le vieux continent d’inépuisables sources d’arguments.

Très rapidement aux anathèmes des philosophes se joint le verdict des économistes. Mirabeau, Dupont de Nemours, Turgot, Adam Smith et Condorcet, sont présents sur tous ces fronts. …

Par ailleurs, des esprits généreux comme celui de La Fayette, en communion avec les américains que sont Washington, Franklin, Jefferson eux-mêmes nourris par Les Lettre persanes ou l’Esprit des Lois de Montesquieu et très fortement influencés par Condorcet, prennent tant en Amérique du Nord que du Sud, les premières décisions de « terrain » qui conduisent à la libération d'esclaves et, surtout à l'accession de certains dans la société des hommes libres. 

 

Comme en Angleterre, des sociétés anti-esclavagistes se créent pour faire pression sur les gouvernements. La plus célèbre sera La Société des Amis des Noirs, créé par Brissot et comptant rapidement 140 membres dont Mirabeau, La Fayette, Condorcet, Sieyès, Grégoire, ...

 

Le résultat de cette mobilisation sans précédent de l'élite française conduit Louis XVI dès 1776 à promulguer l'interdiction de posséder des esclaves sur tout territoire français et le 8 mai 1779, abolit par ordonnance le servage, le droit de suite et affranchit « les mains mortables, les hommes de corps, les taillables ou mortaillables » de la totalité du domaine royal.    

Dès la fin du XVIIIe siècle, une cinquantaine de cahiers de doléances, rédigés en vue de la tenue des États généraux, estiment nécessaire la suppression de l’esclavage dans les colonies.

Malgré les premiers votes des 8 mars et 12 octobre 1790 de l'Assemblée Constituante rejetant « L’Adresse à l'Assemblée Nationale pour l'abolition de la traite des Noirs » présentée par Brissot, l'abolition de l'esclavage est finalement votée pour la France et toutes ses colonies ou territoires Outre-Mer, le 4 février 1794.

Cette décision qui est inscrite au sommet des grands changements dans notre histoire ne sera malheureusement pas suffisante. Tout au long du XIXème siècle, les retours en arrières ou autres interrogations des différents gouvernements influencés par les innombrables groupes d'intérêts esclavagistes, rendront le combat âpre avant d’arriver à l’abolition officielle de l’esclavage en 1848 en France puis en 1889 sur tous les continents contrôlés par les puissances occidentales.

Alors dans ce combat, comment se sont impliqués nos anciens F... et la Franc-Maçonnerie dans son ensemble ? Sa place prédominante revendiquée par certains dans l’abolition de l’esclavage est-elle justifiée ?

 

Tout d’abord, nous avons tous constater que la majorité voire la quasi-totalité des hommes du XVIII ème et XIX ème siècles, cités précédemment, sont des Francs-maçons.

Ensuite, il est irréfutable d’affirmer que des loges illustres comme celle des Neuf Sœurs où furent initiés Voltaire, Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, Sieyès, l’abbé Grégoire, ...ont été porteuses d’idéal d’humanité et contribuèrent à le faire rayonner au sien de la Franc-Maçonnerie tout entière. De même, nous savons que, dans cette même loge, fut initié le premier homme de couleur, le Chevalier de Saint-Georges.

Plus tard, après l’Empire, des loges telles que Les Amis de la Vérité ou La Clémente Amitié ont activement œuvrer à cette cause avec in fine, au succès qu’on lui connait.

Mais à cette même époque, qu’en est-il de toute la Franc-Maçonnerie et comment l’ensemble des loges ont-elles abordé cette remise en question de l’esclavage.

En dresser le tableau complet m’étant impossible, j’ai donc choisi de m’intéresser à la vie maçonnique d’une ville et de la prendre comme exemple : celle du Havre.

En 1756, en même temps que la ville prend son essor, les premières loges sont créées dans un contexte assez chaotique.  

Rapidement, avec la naissance du Grand Orient de France et ses besoins de faire remonter des subsides, les loges se tournent vers les notables puissants et riches de la Ville, c’est-à-dire les représentants des corps royaux, les officiers de Marine et les armateurs qui en deviennent les plus nombreux et éminents représentants. Les plus grands négociants de la ville sont initiés et font leurs, les Constitutions d’Anderson où il est écrit :

« « Les esclaves, les femmes, les gens immoraux ou deshonorés ne peuvent être admis, seulement les hommes de bonnes réputations »

A la Révolution Française, les loges qui, localement, n’ont eu aucune influence dans son déclenchement, sont prises dans la tourmente. Après les événements de Thermidor, seules trois loges subsistent : celles de l’Aménité, la Fidélité et des 3 Haches (Le Havre, Harfleur, et Honfleur).

Elles recherchent immédiatement à se redévelopper et à rassembler une société élitiste regroupée autour des activités maritimes[2].  De même, elles reprennent très vite au gré des voyages des navires, le contrôle de nombreuses loges coloniales.

Pour étendre leur commerce, tant dans les comptoirs des Indes ou africains qu’aux Antilles ou aux Etats-Unis, les Francs-Maçons visitent les loges locales et y créent des liens fraternels débouchant sur la signature d’accords commerciaux multiples.

Avec la croissance du commerce triangulaire, la propension de nombreux francs-maçons à s’ériger comme défenseurs des positions esclavagistes au fur et mesure que les défenseurs de l’abolition s’expriment, devient le véritable marqueur de l’appartenance à une élite[3].  Des loges puissantes comme celle de la Fidélité au Havre accueillent alors, en plus grand nombre, des hommes aux professions extérieures au négoce : des médecins, des officiers et surtout des avocats, procureurs ou notaires, qui avaient accepté de servir ce commerce dont la sophistication nécessitait des besoins particuliers en écriture juridique. Nombre d’entre eux sont alors impliqués dans la vie publique et combattent fermement les mouvements abolitionnistes.  

Dans le même temps, dans son souci de contrôler et réguler les loges coloniales, le Grand Orient de France nomme des F...., officiers de marine ou armateurs pour atténuer les tensions locales entre les loges et stopper les dissensions qui peuvent apparaitre en leurs seins, particulièrement sur les questions d’initiations et de statut de « Frère servant » créé pour les hommes libres de couleur. Dans les règlements de loges, on peut y lire :

 « Tous profanes qui auraient le malheur d’être juifs, nègres, ou mahométans ne doivent point être proposés ».

 Des navires nommés « Union », « Grande Union » « Véritable ami » « Le Franc-Maçon » ...sillonnent l’Atlantique. La loge « La Sincérité », créée sous les hospices du GODF à l’Ile de Gorée, est visitée par les Hauts-grades et les F... de passage au Sénégal.

Ce courant antiabolitionniste au sein de la FM française est très actif et vient même apporter son concours aux Frères anglais quand les lois de leur pays se mettent à poursuivre les activités négrières. Face à ces changements, ces interrogations et les potentielles possibilités de scission que font peser les loges portuaires ou les loges coloniales, le Grand Orient de France, arbitre en faveur de la fraction de l’élite la mieux placée ou de l’atelier déjà régularisé. L’obédience veille surtout à ne pas remettre en cause les équilibres locaux et les règles qui y ont cours et à empêcher tout risque de voir partir ces loges puissantes et riches dont les remontées financières sont maximales. A la même époque, le pouvoir orléaniste reste profondément esclavagiste et l’opinion publique, très agité politiquement n’a que faire de la situation des esclaves !

Enfin, la France catholique, n’est pas influencée par les mouvements évangélistes protestants qui constituent le fer de lance anti-esclavagiste occidental.  En revanche, ils pénètreront lentement les courants de pensée de nombreuses loges.

Ainsi, ce n’est que très tard après leurs réelles interdictions légales et avoir fermé systématiquement les yeux sur les nombreuses pratiques esclavagistes, que l’obédience commencera à être plus directive sur ces questions. L’augmentation des loges accueillant des hommes de couleur en sera certainement une autre raison.

Arrivé aux termes de cet écrit, quelles conclusions puis-je lui donner ?

Me refusant aux approches actuelles qui sont souvent binaires, simplistes, péremptoires et font fi de toute réalité culturelle et historique pour pouvoir servir des causes ou des intérêts partisans, je n’en prendrai aucune !

Je me contenterai des observations suivantes :

  • Au cours du XIX ième, en France, les obédiences régentant la FM n’ont pas été à l’origine, ni le bras armé de la lutte contre l’esclavage.
  • Mais, durant tout le XVIII et le XIX ième siècle, ce combat aura été porté dans un premier temps par des Francs-Maçons les plus illustres comme Brissot, Mirabeau, l’abbé Grégoire, Arago puis ensuite une poignée rassemblée autour de Victor Schoelcher. Tous en sont des acteurs majeurs et en sont devenus les emblèmes.
  • Cependant, si leurs implications, surtout dans la dernière phase de l’interdiction de l’esclavage, furent avant tout personnelles, ne soyons pas naïfs ; leurs travaux et leur présence ont dû lentement irradier l’obédience.

Alors, au-delà des hommes, quelle a été la part de l’obédience dans ce combat ?

Pour en apprécier objectivement sa juste place, il serait judicieux de poursuivre notre étude :

  • En analysant l’importance de la FM dans la conduite politique de la France entre 1770 et 1850 et plus particulièrement durant les révolutions de1830 et 1848.
  • En précisant l’implication et l’importance des Francs-maçons dans la société française et en vérifiant leur influence dans les changements culturels et sociaux et surtout « leurs capacités opérationnelles », au plus haut niveau de l’Etat, dans les prises des décisions politiques.
  • En étudiant comment le courant libéral s’est développé tous au long de ces périodes et vérifier s’il a lentement innervé toute la Franc-Maçonnerie ou si c’est cette dernière qui l’a nourri ?
  • En comprenant comment la Franc-Maçonnerie française, étroitement liée avec les FM anglaise et américaine a pu subir ou non leurs influences.
  • Enfin, il conviendra d’analyser le déroulement des conflits entre les Paris et les Provinces. Ils ont, en permanence, fracturé l’obédience et ont été une partie constitutive de la vie maçonnique durant tout le XIX ième siècle. Il est certain ces luttes intestines étaient nourries par la défense d’intérêts et ceux issus de l’esclavage ne devaient pas être des moindres.  

 

Le travail ne s’arrête jamais.

J’ai dit V. M.

D.F.

 

[1] [1] Les verbes conserver, servir, ... viennent également du mot Servus.

[2] Des fraternelles ?

[3] Rappel : Les chambres étaient élues au suffrage censitaire.

 

 

 

 


NOVEMBRE 6022

Travaux de Loge sur l'œuvre de Jean-Michel Oughourlian 

 

 

EXTRAIT DE
PSYCHOPOLITIQUE
JEAN-MICHEL OUGHOURLIAN
Entretiens avec Trevor Cribben Merrill

Chapitre 4 LA RIVALITÉ MIMÉTIQUE À L’ÉCHELLE DES NATIONS


T.M : Cet abord psychopolitique des problèmes, qui se posent au monde d’aujourd’hui, est-il totalement nouveau ou bien peut-on le retrouver chez des auteurs plus anciens ?

J-M.O : Je crois que l’on peut voir dans La psychologie des foules de Gustave Le Bon un pas dans cette direction. Ce qu’il appelle l’âme de la foule, ce comportement d’une foule réagissant d’un même mouvement conduit à concevoir une foule ou une nation comme une entité psychologique. Freud reprend les idées de Le Bon dans son ouvrage Psychologie collective et analyse du moi. Il confirme les intuitions de Le Bon, les enrichit d’une analyse du leader comme idéal du moi et pousse la hardiesse jusqu’à écrire : « l’hypnose est une foule à deux. » Les intuitions d’Elias Canetti dans son livre Masse et puissance vont dans le même sens. Le psychanalyste René Laforgue fait un pas de plus dans son livre Psycho-pathologie de l’échec. Dans l’avant-propos de l’édition de 1950 il écrit : « La psychopolitique serait à la conscience collective ce que la psychanalyse est à la conscience individuelle » et dans l’avant-propos de son livre sur Talleyrand (1944) il précise : « La psychopolitique devrait nous permettre de traiter les conflits collectifs avec les armes qui nous servent aujourd’hui à combattre les conflits individuels des névroses. » Les travaux de René Girard permettent à mon avis au psychologique et au politique de s’éclairer mutuellement et c’est cet enrichissement de l’un par l’autre qui me paraît prometteur.

T.M : Dans son livre Théorie des après-guerres, le philosophe allemand Peter Sloterdijk rejoint les intuitions de Freud : parlant des rapports franco-allemands restaurés par De Gaulle et Adenauer, il écrit : « … pendant les entretiens entre ces deux grands et vieux hommes, commença à se dénouer cette prise mortelle qui avait lié les deux peuples depuis la quasi bataille de Valmy, en septembre 1792, par une forme politique de magnétisme animal. » Si je me réfère à vos propres travaux sur l’hypnose et le magnétisme animal, la phrase suivante de Sloterdijk fait écho de façon encore plus sonore à celle de Freud : « Depuis, les étincelles d’une hypnose réciproque n’ont cessé de jaillir entre Français et Allemands, devenant peu à peu pour l’autre camp, ce que René Girard… a décrit comme l’unité du “modèle” et du “repoussoir”. »

J-M.O : Nous voici au coeur de la psychopolitique : Français et Allemands, en tant que nations composées de millions d’individus, se comportent comme deux « personnes », deux entités psychologiques, dont la fascination mutuelle remonte à la fascination mimétique et rivale de Clausewitz à l’égard de Napoléon. Clausewitz, comme le rappelle René Girard, est fasciné par Napoléon. Les auteurs cités diraient qu’il est hypnotisé par lui. Je ne le pense pas en ce sens que j’ai montré dans d’autres ouvrages que dans l’hypnose, le modèle reste modèle. Or, Clausewitz prend Napoléon comme rival. Il s’agit d’une rivalité absolue qui glisse peu à peu de l’avoir à l’être même du modèle : Clausewitz veut détruire l’avoir de Napoléon, le battre et au delà battre les armées françaises futures. Mais il veut plus : il veut être Napoléon et à la limite le déposséder de son être même pour se l’approprier : « Je suis le vrai Napoléon, car moi, j’aurais gagné la bataille de France en poursuivant Blucher (le prussien), seul ennemi valable et redoutable, au lieu de me lancer contre Schwartzenberg, l’autrichien sans intérêt ! » Le ressentiment de Clausewitz à l’égard de Napoléon est profond et à la limite du délire : il affirme d’une certaine manière que le vrai génie napoléonien, l’être même de son modèle lui appartiennent car lui, n’aurait pas perdu la guerre ! Il y a là une attitude mimétique que la psychologie interdividuelle peut éclairer d’un jour nouveau : l’imitateur, le disciple en veut au modèle divinisé de ne pas manifester sa divinité par la victoire. S’il veut se subs-tituer à lui, lui arracher son être, c’est pour apporter la preuve que son modèle était vraiment divin ! Clausewitz ramasse l’être terrassé de son « Dieu de la guerre » pour le réhabiliter. Nous saisissions ici l’unicité du mimétisme et de la rivalité et le glissement inévitable de la mimésis d’appropriation de l’avoir vers l’être même du modèle. Certains écrits font la même analyse à propos de Judas : il n’aurait pas « trahi » Jésus au sens péjoratif de ce mot. Convaincu de la divinité de son modèle, il aurait voulu en le livrant le forcer en quelque sorte à révéler sa nature divine, sa puissance. Son suicide alors ne serait pas dû au repentir mais à la déception.

T.M : Pour Sloterdijk, ce que René Girard et vousmême à l’instant dites de Clausewitz et de la « montée aux extrêmes » entre l’Allemagne et la France est encore plus général. Il écrit en effet que si Napoléon a « joué un rôle fatidique, c’est bien plus parce qu’il a établi un modèle qui a fait date, celui du politicien de génie qui, de manière fatale, précisément en raison de ses succès éclatants, a semé les graines du ressentiment et d’une rivalité imitatrice nourrie par un mélange d’amour et de haine, et ce, dans tous les pays européens qu’il a attaqués, de l’Atlantique jusqu’à l’Oural ».

J-M.O : Ce qui me paraît intéressant ici, du point de vue psychopolitique, c’est l’assimilation, l’identification d’un homme, d’un chef, d’un leader, à une nation. Le « ressentiment » et la « rivalité imitatrice » dont parle Sloterdijk ne s’adressent plus depuis longtemps à la personne de Napoléon, mais à la France et aux Français. Ceci signifie d’une part que la nation est personnifiée par son leader et qu’aux yeux de ses rivaux il y a peu de distinction entre les deux et, d’autre part, que c’est celui que son leader a entraîné à écraser les autres, qui doit tenter de cicatriser leurs blessures narcissiques. Si les Français doivent être attentifs à cet aspect dans leur comportement en Europe, les Allemands de leur côté font des efforts incessants pour « racheter » les crimes de Hitler.

T.M : Si je comprends bien, les leaders sont responsables des actes de leur nation et les nations responsables des actes de leurs leaders ?

J-M.O : Oui, mais le plus souvent pas au même mo ment. C’est pourquoi Sloterdijk analyse le com - portement des nations dans les après-guerres lorsque, après la « montée aux extrêmes », le calme revenu permet de réfléchir. Il écrit : « […] une culture, après avoir livré ses batailles, a l’occasion de réévaluer ses états d’esprit normatifs fondamentaux – on pourrait aussi dire sa gram-maire morale – à la lumière des résultats du combat et, le cas échéant, de les réviser. En cas de victoire, les valeurs essentielles de ce travail de vérification portent le nom d’“affirmation”, en cas de défaite, celui de métanoïa5. » Dans les deux cas, la grandeur du politique se mesure à ses réactions et la leçon psychopolitique à en tirer est que cette grandeur a les mêmes caractères pour le leader, pour la nation et pour l’individu. En cas de victoire en effet le politique doit à tout prix éviter d’en abuser, pour ne pas tomber dans ce que les Grecs appelaient l’hubris. La sagesse politique consiste à consolider la paix en sauvant la face de l’ennemi battu et en tâchant d’effacer en lui le res-sentiment en s’abstenant de l’humilier ou de le mépriser. De la même façon, l’individu qui vient de recevoir une grande promotion ou de gagner beaucoup d’argent doit en quelque sorte se faire « pardonner » son succès en adoptant un « low profile » et en valorisant ceux qu’il est appelé à diriger. Quant aux vaincus, ils doivent analyser lucidement les raisons de leur défaite et en tirer les conséquences. Évitant le ressentiment stérile, ils doivent procéder à ce que Sloterdijk appelle une métanoïa, c’est-à-dire un « réapprentissage séculier au service d’une capacité supérieure de civilisation ». De la même façon l’échec individuel doit déboucher sur une transformation, un apprentissage nouveau afin d’éviter de tomber dans la névrose d’échec ou la dépression.

T.M : Dans ces temps de mondialisation, que pensez-vous du « lien entre l’analyse mimétologique et l’analyse médiologique » que Sloterdijk juge indispensable d’établir ?

J-M.O : Je pense que ce lien est inévitable en effet. Les médias, les journaux, la télévision, Internet, ont transformé le monde en un grand village comme l’a bien vu Marshal McLuhan, l’écran ayant remplacé l’agora, la place centrale du village ou de la ville. Observons d’abord que l’avalanche médiatique multiplie les effets mimétiques individuels dans des proportions phénoménales. La mode par exemple n’est plus nationale, mais mondiale et il se vend plus de sacs Vuitton à Tokyo ou à Shanghai qu’à Paris. Cette mondialisation a un effet positif et un autre qui me paraît négatif en ce qui concerne la paix dans le monde : – L’effet positif vient du fait que les informations sont si débordantes que les nations n’ont pas le temps d’être fascinées les unes par les autres. Un début de fascination ou de simple intérêt est vite balayé sous une avalanche d’informations et d’images venant d’autres parties du monde. Ceci explique aussi la difficulté actuelle ou la quasi impossibilité du politique à désigner un ennemi crédible et à entraîner à son égard la passion de la nation, celle-ci ayant déjà « zappé » et étant passée à autre chose. – L’effet négatif est que, du coup, ce sont les nations elles-mêmes qui réagissent en direct et « comme un seul homme » aux nouvelles qu’on leur apporte et ce sont elles qui risquent de « monter aux extrêmes », cependant que leurs dirigeants essaient de les calmer. Voyez par exemple les pays arabes et les pays musul-mans en général prenant les Américains pour modèles : ils ne regardent que les séries et les films américains, s’habillent (dès qu’ils le peuvent) à l’américaine, en blue-jeans et baskets, ne boivent que du Coca-Cola, s’informent sur CNN et sont les derniers qui achètent encore des voitures américaines. Et que se passe-t-il ? Ils souffrent du dépit amoureux, ne comprenant pas pourquoi leur amour n’est pas payé de retour et pourquoi par exemple les Américains leur préfèrent leurs rivaux Israéliens. Ils sont en fait mortellement jaloux des Israé-liens à la manière dont un homme est jaloux de voir la femme qu’il aime dans les bras d’un autre. Cette jalousie, ce dépit amoureux et ce ressentiment sont à mon avis un des facteurs essentiels de la montée de l’islamisme dans les masses que leurs dirigeants « modérés » et soutenus par les États-Unis, essaient de tenir tranquilles. Les russes sont dans une situation analogue, mais encore pire. En effet ils sont d’abord humiliés de ne plus être une grande puissance, de ne plus être l’égale des États-Unis. Mais de plus, fascinés eux aussi par le modèle américain, ils pensaient que, s’étant débarrassé du communisme, plus rien ne s’opposerait au développement de leurs relations amoureuses avec les États-Unis. Ils s’attendaient à voir ceux-ci accourir pour les aider avec un plan Marshall encore plus extraordinaire que le premier. Or ils ont été déçus et leur dépit amoureux est à la mesure de cette déception : les Américains – à leur grande surprise – ne les aimaient pas pour eux-mêmes ! Ils venaient les dépouiller et, avec l’aide des oligarques, faire main basse sur leurs richesses, leurs industries, leurs entreprises, et ceci à des prix dérisoires. D’où la réaction et la politique de Poutine qui utilise toutes les techniques de la psychopolitique pour leur remonter le moral, les consoler de leur déception sentimentale et leur rendre l’estime d’eux-mêmes. Il a fort à faire car il doit lutter contre leurs symptômes dépressifs : la vodka, le découragement et la nostalgie stérile pour une grandeur passée. Il ne suffit donc pas d’apaiser la colère d’un Prince aujourd’hui ou de le séduire. Le politique a une tâche bien plus ardue : apaiser les ressentiments et les rivalités mimétiques des nations qui vivent en direct sur l’écran de la télévision leurs humiliations et leurs ressentiments et qui regardent en live leurs modèles se transformer en rivaux. Cela dit, il ne faut évidemment pas négliger le rôle politique des médias. Le politique doit absolument en tenir compte et le rêve de tout politique est de contrôler les médias de son pays à la façon dont Berlusconi contrôle la plupart des chaînes de télévision italiennes, parce qu’elles lui appartiennent. Poutine, de son côté, contrôle les médias russes par des moyens plus directs. Dans les démocraties occidentales, il y a des médias « pour » et des médias « contre » le pouvoir. Elles s’équilibrent à peu près sauf lorsque pour une cause politiquement correcte elles se rejoignent pour matraquer ensemble le public sur le même thème. On disait au grand homme de presse britannique Robert Maxwell qu’il était un homme de pouvoir, représentant ce quatrième pouvoir qu’était la presse. Il répondit : « Non, mieux qu’un homme de pouvoir, je suis un homme d’influence ! » Ceci prouve à quel point le rôle des médias peut être dangereux : l’influence, en effet, c’est tout simplement le pouvoir sans la responsabilité. Dans nos démocraties occidentales, les médias inter-fèrent de plus en plus avec la politique et posent au politique un problème nouveau que Milan Kundera dans son livre L’immortalité appelle l’imagologie. Il écrit en effet : « L’homme politique dépend du journaliste. Mais de qui dépendent les journalistes ? De ceux qui les paient. Et ceux qui les paient, ce sont les agences de publicité. » L’imagologie c’est le règne de l’image qui marque un homme politique ou un événement, le résume et le caractérise pour toujours. Kundera pense que l’image a aussi remplacé la doctrine politique : « On peut à juste titre parler d’une transformation progressive, générale et planétaire de l’idéologie en imagologie. » Le danger pour le politique et le nouveau défi qu’il doit relever c’est que « l’imagologie est plus forte que la réalité ». Or nous avons dit et nous redirons à quel point la juste vision de la réalité est cruciale en politique comme en psychologie. Le politique moderne a donc à tenir compte dans les pays démocratiques de cette réalité nouvelle : « Les sondages d’opinion sont l’instrument décisif du pouvoir imagologique. » Kundera, lui aussi, s’inquiète de ce que la réalité soit perdue de vue : « Comme la réalité, aujourd’hui, est un continent qu’on visite peu et qu’à juste titre d’ailleurs on n’aime guère, le sondage est devenu une sorte de réalité supérieure ; ou pour le dire autrement, il est devenu la vérité. » Ce phénomène est dangereux. Il complique la tâche déjà ardue du politique. Kundera résume ainsi la situation : « L’homme politique dépend du journaliste. Et les journalistes dépendent de qui ? Des imagologues. »

T.M : Vous avez raison, et Kundera aussi, d’insister sur le rôle de la presse et des images. En ce moment la presse monte en épingle les élections iraniennes et la révolte populaire qui semble prendre de l’ampleur. À ce propos, que penser de la course aux armements et du désir des pays comme l’Iran de se doter de l’arme atomique ?

J-M.O : Le pouvoir iranien exploite le ressentiment de son peuple. Celui-ci souffre également de dépit amoureux à l’égard des États-Unis et de l’Occident en général. Sous le Tchador il y a le blue-jean, le sac Hermès, le T-shirt. Dans les réunions mondaines, ils boivent du Coca-Cola ou du whisky, mais le pouvoir cherche à faire croire qu’il est en train de développer une contre-culture, une culture rivale de celle des ÉtatsUnis et complètement différente. Cette illusion ayant fait long feu, le pouvoir iranien mobilise la fierté d’un peuple millénaire et trouve dans l’arme atomique le moyen de défendre son honneur et de se faire respecter. À défaut d’être aimés par ceux que nous admirons, au moins soyons respectés par eux, forçons les à tenir compte de nous. Il suffit de voir que la réponse iranienne à toutes les ouvertures d’Obama pour un dialogue est toujours : « Oui, mais d’abord le respect ! » Et la théocratie iranienne considère – et s’efforce de persuader son peuple – que l’interdiction qui lui est faite d’avoir l’arme atomique est une marque de mépris inacceptable et une atteinte à l’honneur de la nation. Le politique iranien utilise l’arme atomique comme un « signe extérieur de pouvoir » et comme un test du respect que lui porte l’Occident. La bombe est aussi utilisée comme le ciment de la nation, le politique désignant comme ennemi tout pays, tout pouvoir s’opposant à l’acquisition de la bombe atomique par l’Iran. Aussi le politique trouve-t-il sa justification puisqu’il n’a pas à désigner l’ennemi. L’ennemi se désigne lui-même et se définit comme toute personne ou nation qui s’oppose à l’armement nucléaire de l’Iran, c’est-à-dire qui le méprise et bafoue son honneur. Ceci est une technique « indirecte » de désignation de l’ennemi qui vérifie une fois de plus et de manière originale, la définition de Carl Schmitt. Et les ayatollahs auxquels les diplomates expriment leur inquiétude répondent comme les amoureux : « Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour – si vous nous aimez, respectez-nous et si vous nous respectez, faites nous confiance : nous n’utiliserons pas la bombe atomique, pas plus que vous ne l’utilisez. Mais si vous nous la refusez nous considérons que c’est un signe de mépris et de défiance qui est insupportable. » Tant que l’Occident n’aura pas déminé ce problème sentimental, il ne pourra pas désolidariser le peuple iranien de sa théocratie. Tout l’art de la psychopolitique est ici à l’épreuve des faits. La question de la fierté et de la réussite se pose finalement de la même façon au niveau de l’individu et au niveau de la nation. Récemment, Jacques Séguéla déclarait dans une émission de télévision : « Celui qui, à 50 ans, n’a pas encore de Rolex a raté sa vie. » Je pense que les Iraniens en tant que peuple, raisonnent de la même façon : « Quoi, nous les Perses, après 2 500 ans d’une histoire prestigieuse, nous n’avons pas la puissance nucléaire ? Nous avons donc raté notre rendezvous avec l’Histoire ! »

T.M : Si je vous comprends bien, la rivalité mimétique obéit aux mêmes lois à l’échelle des individus et à l’échelle des nations. Un leader peut « monter aux extrêmes » contre un autre et entraîner sa nation derrière lui mais une nation peut aussi « monter aux extrêmes », entraînant les dirigeants ou les renversant s’ils ne suivent pas.

J-M.O : Absolument. Et la mondialisation est apaisante tant elle saoule les populations sous une avalanche d’informations qui s’annulent les unes les autres, mais elle peut être très dangereuse lorsqu’elle met sous les yeux des masses ce que les autres ont et qu’elles n’ont pas.

 

 

 

VIE ET MORT DES CIVILISATIONS

Gustave Le Bon
Psychologie des foules

1895

 

Quand l'édifice d'une civilisation est vermoulu, ce sont toujours les foules qui en amènent l'écroulement

 

 

Gustave Le Bon 1841-1931

Médecin, anthropologue, psychologue, sociologue

Né en 1841 à Nogent-le-Rotrou, où son père, Jean Marie Charles Le Bon, est conservateur des hypothèques, Gustave Le Bon fait ses études au lycée de Tours. Il entre ensuite à la faculté de médecine de Paris.

Il parcourt l’Europe, l'Asie et l'Afrique du Nord entre les années 1860 et 1804. Il écrit des récits de voyage, des ouvrages d’archéologie et d’anthropologie sur les civilisations de l’Orient et participe au comité d'organisation des expositions universelles. En 1879, il fait une entrée remarquée au sein de la Société d'anthropologie de Paris qui lui décerne l’année suivante le prix Godard.

En 1888, il démissionne et rompt tout contact avec cette société peu ouverte à ses approches psycho-sociologiques novatrices ; pour lui, « il n'y a pas de races pures dans les pays civilisés » et il entend le terme de « race », à l'instar de Taine ou Renan, comme un synonyme de « peuple », c'est-à-dire « un agrégat d'hommes appartenant au même milieu et partageant la même culture (langue, tradition, religion, histoire, coutumes vestimentaires, alimentaires, etc.) ».

« Les classifications uniquement fondées sur la couleur de la peau ou sur la couleur des cheveux n'ont guère plus de valeur que celles qui consisteraient à classer les chiens d'après la couleur ou la forme des poils, divisant, par exemple, ces derniers en chiens noirs, chiens blancs, chiens rouges, chiens frisés, etc. »

Au chapitre de la colonisation, Le Bon partage avec l’anthropologue Armand de Quatrefages une position hétérodoxe : le rôle de la puissance colonisatrice devait se borner à maintenir la paix et la stabilité, à prélever un tribut, à nouer ou à développer des relations commerciales, mais en aucun cas ne doit s’arroger le droit d’imposer sa civilisation à des populations réticentes. Le Bon ne soutient pas la théorie d’une hiérarchisation des civilisations, mais admet des différences au niveau des stades de développement.

Son premier grand succès de librairie en sciences sociales est la publication en 1894 des Lois psychologiques de l'évolution des peuples, ouvrage qui se réfère aux lois de l'évolution darwinienne en les étendant de la physiologie à la psycho-sociologie.

 

Psychologie sociale

 

En 1895, il publie son oeuvre principale, Psychologie des foules.

A partir de grands événements historiques, il décrit l'action des hommes par le seul fait qu'ils sont en groupe. Les principes qu'il expose dans cet ouvrage formeront les bases d'une nouvelle discipline scientifique : la psychologie sociale.

Un parallèle peut être fait entre Le Bon et Machiavel. Le Prince comme Psychologie des foules sont des œuvres que l’on pourrait qualifier de cyniques car elles décrivent des phénomènes (l’art de diriger les peuples ou celui de dominer une foule) de manière crue, sans connotation morale.

Elles furent reçues par leurs lecteurs comme des alertes pour prévenir les mauvais gouvernements (Le Prince) ou les dérives populistes et révolutionnaires (Psychologie des foules)

Elles furent aussi utilisées comme des manuels à l’usage de ceux qui les appliquent pour asservir et manipuler.

Le Bon soutient dès 1924 que la montée du fascisme en Italie n'était pas un phénomène isolé mais risquait au contraire de s’étendre, par le même mécanisme d’un meneur de foules prenant, à la faveur d’événements violents, les rênes du pouvoir et les confisquant ensuite à son seul profit.

Il est connu pour avoir été le premier penseur ayant discerné le danger de la mystique de la supériorité de la race aryenne et condamné par avance la montée du nazisme : « L’Allemand moderne est plus dangereux encore par ses idées que par ses canons »,

« Le dernier des Teutons reste convaincu de la supériorité de sa race et du devoir, qu’en raison de cette supériorité, il a d’imposer sa domination au monde. Cette conception donne évidemment à un peuple une grande force. Il faudra peut-être une nouvelle série de croisades pour la détruire. »

 « Les peuples ne se résignent pas à la défaite quand ils se croient supérieurs à leurs vainqueurs. Une tentative de revanche germanique peut donc être considérée comme un des plus sûr événements de la future Histoire. »

 

Etude des phénomènes révolutionnaires

 

PSYCHOLOGIE  DES FOULES, citations :

 

« La foule psychologique est un être provisoire, formé d'éléments hétérogènes qui pour un instant se sont soudés, absolument comme les cellules qui constituent un corps vivant forment par leur réunion un être nouveau manifestant des caractères fort différents de ceux que chacune de ces cellules possède »

« Quels que soient les sentiments, bons ou mauvais, manifestés par une foule, ils présentent ce double caractère d'être très simples et très exagérés. Sur ce point, comme sur tant d'autres, l'individu en foule se rapproche des êtres primitifs. Inaccessible aux nuances, il voit les choses en bloc et ne connaît pas les transitions... La simplicité et l'exagération des sentiments des foules font que ces dernières ne connaissent ni le doute ni l'incertitude. Elles vont tout de suite aux extrêmes. Le soupçon énoncé se transforme aussitôt en évidence indiscutable. Un commencement d'antipathie ou de désapprobation, qui, chez l'individu isolé, ne s'accentuerait pas, devient aussitôt haine féroce chez l'individu en foule »

« Les idées n'étant accessibles aux foules qu'après avoir revêtu une forme très simple, doivent, pour devenir populaires, subir souvent les plus complètes transformations. C'est surtout quand il s'agit d'idées philosophiques ou scientifiques un peu élevées, qu'on peut constater la profondeur des modifications qui leur sont nécessaires pour descendre de couche en couche jusqu'au niveau des foules. Ces modifications... sont toujours amoindrissantes et simplifiantes. Et c'est pourquoi, au point de vue social, il n'y a guère, en réalité, de hiérarchie des idées, c'est-à-dire d'idées plus ou moins élevées. Par le fait seul qu'une idée arrive aux foules et peut agir, si grande ou si vraie qu'elle ait été à son origine, elle est dépouillée de presque tout ce qui faisait son élévation et sa grandeur. D'ailleurs, au point de vue social, la valeur hiérarchique d'une idée est sans importance.»

« De même que pour les êtres chez qui le raisonnement n'intervient pas, l'imagination représentative des foules est très puissante, très active, et susceptible d'être vivement impressionnée. Les images évoquées dans leur esprit par un personnage, un événement, un accident, ont presque la vivacité des choses réelles. Les foules sont un peu dans le cas du dormeur dont la raison, momentanément suspendue, laisse surgir dans l'esprit des images d'une intensité extrême, mais qui se dissiperaient vite si elles pouvaient être soumises à la réflexion. Les foules, n'étant capables ni de réflexion ni de raisonnement, ne connaissent pas l'invraisemblable : or, ce sont les choses les plus invraisemblables qui sont généralement les plus frappantes. »

« Ce n'est pas le besoin de la liberté, mais celui de la servitude qui domine toujours dans l'âme des foules. Elles ont une telle soif d'obéir qu'elles se soumettent d'instinct à qui se déclare leur maître »

 

Influence

 

Le Bon participe activement à la vie intellectuelle française. En 1902, il crée la Bibliothèque de philosophie scientifique chez Flammarion, qui est un vrai succès d'édition, avec plus de 220 titres publiés et plus de deux millions de livres vendus à la mort de Le Bon en 1931. À partir de 1902 il organise une série de « déjeuners du mercredi » auxquels sont conviées des personnalités telles que Henri et Raymond Poincaré, Paul Valéry, Émile Picard, Camille Saint-Saëns, Marie Bonaparte, Aristide Briand, Henri Bergson, la comtesse Greffulhe, icône de la Belle-Époque et inspiratrice de Proust pour À la recherche du temps perdu.

En 2010, Psychologie des foules est choisi par Le Monde et Flammarion comme l'un des « 20 livres qui ont changé le monde ».

Les idées contenues dans Psychologie des foules jouèrent un rôle important au début du XXe siècle.

Si les praticiens du totalitarisme, Mussolini, Hitler, Staline et Mao, passent pour s'être inspirés (ou plus exactement, avoir détourné les principes) de Gustave Le Bon, beaucoup de républicains – Roosevelt, Clemenceau, Poincaré, Churchill, de Gaulle, etc. – s'en sont également inspirés.

Roosevelt  «  Je n'eus l’occasion de le rencontrer (Roosevelt) que deux mois avant la guerre, à un déjeuner qui lui était offert par mon éminent ami, Hanotaux, ancien ministre des Affaires étrangères. M. Roosevelt avait désigné lui-même les convives qu'il désirait voir à ses côtés. […] Après avoir parlé du rôle des idées dans l'orientation des grands conducteurs de peuples, Roosevelt, fixant sur moi son pénétrant regard, me dit d'une voix grave : — Il est un petit livre qui ne m'a jamais quitté dans tous mes voyages et qui resta toujours sur ma table pendant ma présidence. Ce livre est votre volume : Lois psychologiques de l'évolution des peuples. »

Charles de Gaulle emprunte dans son livre à la gloire de « l'homme de caractère » (Le Fil de l'épée) l'essentiel des thèses de Le Bon, tendant notamment à considérer la suggestion comme le fait élémentaire et irréductible expliquant tous les mystères de la domination.

Dans son ouvrage Psychologie collective et analyse du moi, paru en 1921, Freud s’appuie sur une lecture critique de Psychologie des foules, il y mentionne les travaux de Le Bon notamment sur « les modifications du Moi lorsqu’il est au sein d’un groupe agissant », et écrit « je laisse donc la parole à M. Le Bon. »

 

 

 

VIE ET MORT DES CIVILISATIONS

 

LA CONCLUSION DE PSYCHOLOGIE DES FOULES


« La création incessante de lois et de règlements restrictifs entourant des formalités les plus byzantines les moindres actes de la vie, a pour résultat fatal de rétrécir progressivement la sphère dans laquelle les citoyens peuvent se mouvoir librement.

 

Victimes de cette illusion qu'en multipliant les lois, l'égalité et la liberté se trouvent mieux assurées, les peuples acceptent chaque jour de plus pesantes entraves. Ce n'est pas impunément qu'ils les acceptent.

 

Habitués à supporter tous les jougs, ils finissent bientôt par les rechercher, et, perdre toute spontanéité et toute énergie. Ce ne sont plus que des ombres vaines, des automates passifs, sans volonté, sans résistance et sans force.

 

Mais les ressorts qu'il ne trouve plus en lui-même, l'homme est alors bien forcé de les chercher ailleurs. Avec l'indifférence et l'impuissance croissantes des citoyens, le rôle des gouvernements est obligé de grandir encore. Il leur faut tout entreprendre, tout diriger, tout protéger.

 

L'État devient alors un dieu tout-puissant. Mais l'expérience enseigne que le pouvoir de telles divinités ne fut jamais ni bien durable ni bien fort.

 

La restriction progressive de toutes les libertés chez certains peuples, malgré une licence qui leur donne l'illusion de les posséder, semble résulter de leur vieillesse tout autant que d'un régime quelconque. Elle constitue un des symptômes précurseurs de cette phase de décadence à laquelle aucune civilisation n'a pu échapper jusqu'ici.

 

Si l'on en juge par les enseignements du passé et par des symptômes éclatant de toutes parts, plusieurs de nos civilisations modernes sont arrivées à la période d'extrême vieillesse qui précède la décadence. Certaines évolutions semblent fatales pour tous les peuples, puisque l'on voit si souvent l'histoire en répéter le cours.

 

Il est facile de marquer sommairement les phases de ces évolutions. C'est avec leur résumé que se terminera notre ouvrage.

 

 

Si nous envisageons dans leurs grandes lignes la genèse de la grandeur et de la décadence des civilisations qui ont précédé la nôtre, que voyons-nous ?


A l'aurore de ces civilisations, une poussière d'hommes, d'origines variées, réunie par les hasards des migrations, des invasions et des conquêtes. De sangs divers, de langues et de croyances également diverses, ces hommes n'ont de lien commun que la loi à demi reconnue d'un chef.

 

Dans leurs agglomérations confuses se retrouvent au plus haut degré les caractères psychologiques des foules. Elles en ont la cohésion momentanée, les héroïsmes, les faiblesses, les impulsions et les violences. Rien de stable en elles. Ce sont des barbares.


Puis le temps accomplit son œuvre. L'identité de milieux, la répétition des croisements, les nécessités d'une vie commune agissent lentement. L'agglomération d'unités dissemblables commence à se fusionner et à former une race, c'est-à-dire un agrégat possédant des caractères et des sentiments communs, que l'hérédité fixera progressivement. La foule est devenue un peuple, et ce peuple va pouvoir sortir de la barbarie.


Il n'en sortira tout à fait pourtant que lorsque après de longs efforts, des luttes sans cesse répétées et d'innombrables recommencements, il aura acquis un idéal. Peu importe la nature de cet idéal. Que ce soit le culte de Home, la puissance d'Athènes ou le triomphe d'Allah, il suffira pour doter tous les individus de la race en voie de formation d'une parfaite unité de sentiments et de pensées.


C'est alors que peut naître une civilisation nouvelle avec ses institutions, ses croyances et ses arts. Entraînée par son rêve, la race acquerra successivement tout ce qui donne l'éclat, la force et la grandeur. Elle sera foule encore sans doute à certaines heures, mais, derrière les caractères mobiles et changeants des foules, se trouvera ce substratum solide, l'âme de la race, qui limite étroitement les oscillations d'un peuple et règle le hasard.


Mais, après avoir exercé son action créatrice, le temps commence cette oeuvre de destruction à laquelle n'échappent ni les dieux ni les hommes. Arrivée à un certain niveau de puissance et de complexité, la civilisation cesse de grandir, et, dès qu'elle ne grandit plus, elle est condamnée à décliner rapidement. L'heure de la vieillesse va sonner bientôt.


Cette heure inévitable est toujours marquée par l'affaiblissement de l'idéal qui soutenait l'âme de la race. A mesure que cet idéal pâlit, tous les édifices religieux, politiques ou sociaux dont il était l'inspirateur commencent à s'ébranler.


Avec l'évanouissement progressif de son idéal, la race perd de plus en plus ce qui faisait sa cohésion, son unité et sa force. L'individu peut croître en personnalité et en intelligence, mais en même temps aussi l'égoïsme collectif de la race est remplacé par un développement excessif de l'égoïsme individuel accompagné de l'affaissement du caractère et de l'amoindrissement des aptitudes à l'action.

 

Ce qui formait un peuple, une unité, un bloc, finit par devenir une agglomération d'individus sans cohésion et que maintiennent artificiellement pour quelque temps encore les traditions et les institutions.

 

C'est alors que divisés par leurs intérêts et leurs aspirations, ne sachant plus se gouverner, les hommes demandent à être dirigés dans leurs moindres actes, et que l'État exerce son influence absorbante.


Avec la perte définitive de l'idéal ancien, la race finit par perdre aussi son âme. Elle n'est plus qu'une poussière d'individus isolés et redevient ce qu'elle était à son point de départ : une foule.

 

Elle en présente tous les caractères transitoires sans consistance et sans lendemain. La civilisation n'a plus aucune fixité et tombe à la merci de tous les hasards. La plèbe est reine et les barbares avancent. La civilisation peut sembler brillante encore parce qu'elle conserve la façade extérieure créée par un long passé, mais c'est en réalité un édifice vermoulu que rien ne soutient plus et qui s'effondrera au premier orage.

 

Passer de la barbarie à la civilisation en poursuivant un rêve, puis décliner et mourir dès que ce rêve a perdu sa force, tel est le cycle de la vie d'un peuple. »


 

 

 

 

COMMENTAIRES DU CONFERENCIER

 

LES CIVILISATIONS ASCENDANTES

LA CHINE l’irrésistible ascension

 

LES CIVILISATIONS RESILIANTES

LA RUSSIE éternelle puissance

ISRAEL citadelle assiégée

l’IRAN vive les sanctions

 

LES CIVILISATIONS DECLINANTES

LES ETATS UNIS « pour résister soyons barbares »

L’EUROPE « après moi le déluge »

 

Fin de la conférence

 

 

 

 

 

 

ANNEXES

EXTRAITS PSYCHOLOGIE DES FOULES

 

L’ochlocratie (du grec ancien ὀχλοκρατία / okhlokratía, via le latin : ochlocratia) est un régime politique dans lequel la foule (okhlos) a le pouvoir d'imposer sa volonté  « Gouvernement par la foule, la multitude, la populace »

Ochlocratie n'est pas un synonyme de démocratie au sens de gouvernement par le peuple. Le terme foule, non le terme peuple, est employé ː il suggère dans un sens péjoratif la foule en tant que masse manipulable ou passionnelle. 

 

 

 

Exagération et simplisme des sentiments des foules



Les sentiments, bons ou mauvais, manifestés par une foule, présentent ce double caractère d'être très simples et très exagérés. Sur ce point, comme sur tant d'autres, l'individu en foule se rapproche des êtres primitifs. Inaccessible aux nuances, il voit les choses en bloc et ne connaît pas les transitions. Dans la foule, l'exagération d'un sentiment est fortifiée par le fait que, se propageant très vite par voie de suggestion et de contagion, l'approbation dont il devient l'objet accroît considérablement sa force.



La simplicité et l'exagération des sentiments des foules les préservent du doute et de l'incertitude. Comme les femmes, elles vont tout de suite aux extrêmes. Le soupçon énoncé se transforme aussitôt en évidence indiscutable. Un commencement d'antipathie ou de désapprobation, qui, chez l'individu isolé, resterait peu accentué, devient aussitôt une haine féroce chez l'individu en foule.



La violence des sentiments des foules est encore exagérée, dans les foules hétérogènes surtout, par l'absence de responsabilité. La certitude de l'impunité, d'autant plus forte que la foule est plus nombreuse et la notion d'un pouvoir momentané considérable dû au nombre, rendent possibles à la collectivité des sentiments et des actes impossibles à l'individu isolé. Dans les foules, l'imbécile, l'ignorant et l'envieux sont libérés du sentiment de leur nullité et de leur impuissance, que remplace la notion d'une force brutale, passagère, mais immense.



L'exagération, chez les foules, porte malheureusement souvent sur de mauvais sentiments, reliquat atavique des instincts de l'homme primitif, que la crainte du châtiment oblige l'individu isolé et responsable à refréner. Ainsi s'explique la facilité des foules à se porter aux pires excès.



Habilement suggestionnées, les foules deviennent capables d'héroïsme et de dévouement. Elles en sont même beaucoup plus capables que l'individu isolé. Nous aurons bientôt occasion de revenir sur ce point en étudiant la moralité des foules.



La foule n'étant impressionnée que par des sentiments excessifs, l'orateur qui veut la séduire doit abuser des affirmations violentes. Exagérer, affirmer, répéter, et ne jamais tenter de rien démontrer par un raisonnement, sont les procédés d'argumentation familiers aux orateurs des réunions populaires.



La foule réclame encore la même exagération dans les sentiments de ses héros. Leurs qualités et leurs vertus apparentes doivent toujours être amplifiées. Au théâtre, la foule exige du héros de la pièce des vertus, un courage, une moralité, qui ne sont jamais pratiqués dans la vie.



On a parlé avec raison de l'optique spéciale du théâtre. Il en existe une, sans doute, mais ses règles sont le plus souvent sans parenté avec le bon sens et la logique. L'art de parler aux foules est d'ordre inférieur, mais exige des aptitudes toutes spéciales. On s'explique mal parfois à la lecture le succès de certaines pièces. Les directeurs des théâtres, quand ils les reçoivent, sont eux-mêmes généralement très incertains de la réussite, car pour juger, il leur faudrait se transformer en foule. Si nous pouvions entrer dans les développements, il serait facile de montrer encore l'influence prépondérante de la race. La pièce de théâtre qui enthousiasme la foule dans un pays reste parfois sans aucun succès dans un autre ou n'obtient qu'un succès d'estime et de convention, parce qu'elle ne met pas en jeu des ressorts capables de soulever son nouveau publie.



Inutile d'ajouter que l'exagération des foules porte seulement sur les sentiments, et en aucune façon sur l'intelligence. Par le fait seul que l'individu est en foule, son niveau intellectuel, je l'ai déjà montré, baisse considérablement. M. Tarde l'a égale-ment constaté en opérant ses recherches sur les crimes des foules.

 C'est donc uniquement dans l'ordre sentimental que les foules peuvent monter très haut ou descendre, au contraire, très bas.

 

-------------------

 

Impulsivité, mobilité et irritabilité des foules



La foule, avons-nous dit en étudiant ses caractères fondamentaux, est conduite presque exclusivement par l'inconscient. Ses actes sont beaucoup plus sous l'influence de la moelle épinière que sous celle du cerveau. Les actions accomplies peuvent être parfaites quant à leur exécution, mais, le cerveau ne les dirigeant pas, l'individu agit suivant les hasards de l'excitation. La foule, jouet de tous les stimulants extérieurs, en reflète les incessantes variations. Elle est donc esclave des impulsions reçues. L'individu isolé peut être soumis aux mêmes excitants que l'homme en foule ; mais sa raison lui montrant les inconvénients d'y céder, il n'y cède pas. On peut physiologiquement définir ce phénomène en disant que l'individu isolé possède l'aptitude à dominer ses réflexes, alors que la foule en est dépourvue.



Les impulsions diverses auxquelles obéissent les foules pourront être, suivant les excitations, généreuses ou cruelles, héroïques ou pusillanimes, mais elles seront toujours tellement impérieuses que l'intérêt de la conservation lui-même s'effacera devant elles.



Les excitants susceptibles de suggestionner les foules étant variés, et ces dernières y obéissant toujours, elles sont extrêmement mobiles. On les voit passer en un instant de la férocité la plus sanguinaire à la générosité ou à l'héroïsme le plus absolu. La foule est aisément bourreau, mais non moins aisément martyre. C'est de son sein qu'ont coulé les torrents de sang exigés pour le triomphe de chaque croyance. Inutile de remonter aux âges héroïques pour voir de quoi les foules sont capables. Elles ne marchandent jamais leur vie dans une émeute, et il y a peu d'années qu'un général, devenu subitement populaire, eût facilement trouvé cent mille hommes prêts à se faire tuer pour sa cause.



Rien donc ne saurait être prémédité chez les foules. Elles peuvent parcourir successivement la gamme des sentiments les plus contraires, sous l'influence des excitations du moment. Elles sont semblables aux feuilles que l'ouragan soulève, disperse en tous sens, puis laisse retomber. L'étude de certaines foules révolutionnaires nous fournira quelques exemples de la variabilité de leurs sentiments.



Cette mobilité des foules les rend très difficiles à gouverner, surtout lorsqu'une partie des pouvoirs publics est tombée entre leurs mains. Si les nécessités de la vie quotidienne ne constituaient une sorte de régulateur invisible des événements, les démocraties ne pourraient guère subsister. Mais les foules qui veulent les choses avec frénésie, ne les veulent pas bien longtemps. Elles sont aussi incapables de volonté durable que de pensée.



La foule n'est pas seulement impulsive et mobile. Comme le sauvage, elle n'admet pas d'obstacle entre son désir et la réalisation de ce désir, et d'autant moins que le nombre lui donne le sentiment d'une puissance irrésistible. Pour l'individu en foule, la notion d'impossibilité disparaît. L'homme isolé sent bien qu'il ne pourrait à lui seul incendier un palais, piller un magasin ; la tentation ne lui en vient donc guère à l'esprit. Faisant partie d'une foule, il prend conscience du pouvoir que lui confère le nombre, et à la première suggestion de meurtre et de pillage il cédera immédiatement. L'obstacle inattendu sera brisé avec frénésie. Si l'organisme humain permettait la perpétuité de la fureur, on pourrait dire que l'état normal de la foule contrariée est la fureur.



Dans l'irritabilité des foules, leur impulsivité et leur mobilité, ainsi que dans tous les sentiments populaires que nous aurons à étudier, interviennent toujours les caractères fondamentaux de la race. Ils constituent le sol invariable sur lequel germent nos sentiments. Les foules sont irritables et impulsives, sans doute, mais avec de grandes variations de degré. La différence entre une foule latine et une foule anglo-saxonne est, par exemple, frappante. Les faits récents de notre histoire jettent une vive lueur sur ce point. En 1870, la publication d'un simple télégramme relatant une insulte supposée suffit pour déterminer une explosion de fureur dont sortit immédiatement une guerre terrible. Quelques années plus tard, l'annonce télégraphique d'un insignifiant échec à Langson provoqua une nouvelle explosion qui amena le renversement instantané du gouvernement. Au même moment, l'échec beaucoup plus grave d'une expédition anglaise devant Khartoum ne produisit en Angleterre qu'une faible émotion, et aucun ministre ne fut changé. Les foules sont partout féminines, mais les plus féminines de toutes sont les foules latines. Qui s'appuie sur elles peut monter très haut et très vite, mais en côtoyant sans cesse la roche Tarpéienne et avec la certitude d'en être précipité un jour.

 

-------------------

 

L'autoritarisme et l'intolérance 

 

constituent pour les foules des sentiments très clairs, qu'elles supportent aussi facilement qu'elles les pratiquent. Elles respectent la force et sont médiocrement impressionnées par la bonté, facilement considérée comme une forme de la faiblesse. Leurs sympathies n'ont jamais été aux maîtres débonnaires, mais aux tyrans qui les ont vigoureusement dominées. C'est toujours à eux qu'elles dressent les plus hautes statues. Si elles foulent volontiers à leurs pieds le despote renversé, c'est parce qu'ayant perdu sa force, il rentre dans la catégorie des faibles qu'on méprise et ne craint pas. Le type du héros cher aux foules aura toujours la structure d'un César. Son panache les séduit, son autorité leur impose et son sabre leur fait peur.


Toujours prête à se soulever contre une autorité faible, la foule se courbe avec servilité devant une autorité forte. Si l'action de l'autorité est intermittente, la foule, obéissant toujours à ses sentiments extrêmes, passe alternativement de l'anarchie à la servitude, et de la servitude à l'anarchie.



Ce serait d'ailleurs méconnaître la psychologie des foules que de croire à la prédominance chez elles des instincts révolutionnaires. Leurs violences seules nous illusionnent sur ce point. Les explosions de révolte et de destruction sont toujours très éphémères. Elles sont trop régies par l'inconscient, et trop soumises par conséquent à l'influence d'hérédités séculaires, pour ne pas se montrer extrêmement conservatrices. 

 

 

Abandonnées à elles-mêmes, on les voit bientôt lasses de leurs désordres se diriger d'instinct vers la servitude. Les plus fiers et les plus intraitables des Jacobins acclamèrent énergiquement Bonaparte, quand il supprima toutes les libertés et fit durement sentir sa main de fer.


 

 

 

----------------------

L’imagination des foules



C'est sur l'imagination populaire que sont fondées la puissance des conquérants et la force des États. En agissant sur elles, on entraîne les foules. Tous les grands faits historiques, la création du Bouddhisme, du Christianisme, de l'Islamisme, la Réforme, la Révolution et de nos jours l'invasion menaçante du Socialisme sont les conséquences directes ou lointaines d'impressions fortes produites sur l'imagination des foules.



Aussi, les grands hommes d'État de tous les âges et de tous les pays, y compris les plus absolus despotes, ont-ils considéré l'imagination populaire comme le soutien de leur puissance. Jamais ils n'ont essayé de gouverner contre elle. « C'est en me faisant catholique, disait Napoléon au Conseil d'État, que j'ai fini la guerre de Vendée; en me faisant musulman que je me suis établi en Égypte, en me faisant ultramontain que j'ai gagné les prêtres en Italie. Si je gouvernais un peuple de Juifs, je rétablirais le temple de Salomon. » Jamais, peut-être, depuis Alexandre et César, aucun grand homme n'a mieux compris comment l'imagination des foules doit être impressionnée. Sa préoccupation constante fut de la frapper. Il y songeait dans ses victoires, dans ses harangues, dans ses discours, dans tous ses actes. A son lit de mort il y songeait encore.

Comment impressionner l'imagination des foules? Nous le verrons bientôt. Disons dès maintenant que des démonstrations destinées à influencer l'intelligence et la raison seraient incapables d'atteindre ce but. Antoine n'eut pas besoin d'une rhétorique savante pour ameuter le peuple contre les meurtriers de César. Il lui lut son testament et lui montra son cadavre.



Tout ce qui frappe l'imagination des foules se présente sous forme d'une image saisissante et nette, dégagée d'interprétation accessoire, ou n'ayant d'autre accompagnement que quelques faits merveilleux : une grande victoire, un grand miracle, un grand crime, un grand espoir. Il importe de présenter les choses en bloc, et sans jamais en indiquer la genèse. Cent petits crimes ou cent petits accidents ne frapperont aucunement l'imagination des foules; tandis qu'un seul crime considérable, une seule catastrophe, les frapperont profondément, même avec des résultats infiniment moins meurtriers que les cent petits accidents réunis. La grande épidémie d'influenza qui fit périr, à Paris, cinq mille personnes en quelques semaines, frappa peu l'imagination populaire. Cette véritable hécatombe ne se traduisait pas, en effet, par quelque image visible, mais uniquement par les indications hebdomadaires de la statistique. Un accident qui, au lieu de ces cinq mille personnes, en eût seulement fait périr cinq cents, le même jour, sur une place publique, par un événement bien visible, la chute de la tour Eiffel, par exemple, aurait produit sur l'imagination une impression immense. La perte possible d'un transatlantique qu'on supposait, faute de nouvelles, coulé en pleine mer, frappa profondément pendant huit jours l'imagination des foules. Or, les statistiques officielles montrent que dans la même année un millier de grands bâtiments se perdirent. De ces pertes successives, bien autrement importantes comme destruction de vies et de marchandises, les foules ne se préoccupèrent pas un seul instant.



Ce ne sont donc pas les faits en eux-mêmes qui frappent l'imagination populaire, mais bien la façon dont ils se présentent. Ces faits doivent par condensation, si je puis m'exprimer ainsi, produire une image saisissante qui remplisse et obsède l'esprit. Connaître l'art d'impressionner l'imagination des foules c'est connaître l'art de les gouverner.



 
----------------

 

Les images, les mots et les formules



En étudiant l'imagination des foules, nous avons vu qu'elles sont impressionnées surtout par des images. Si l'on ne dispose pas toujours de ces images, il est possible de les évoquer par l'emploi judicieux des mots et des formules. Maniés avec art, ils possèdent vraiment la puissance mystérieuse que leur attribuaient jadis les adeptes de la magie. Ils provoquent dans l'âme des multitudes les plus formidables tempêtes, et savent aussi les calmer. On élèverait une pyramide plus haute que celle du vieux Khéops avec les seuls ossements des victimes de la puissance des mots et des formules.



La puissance des mots est liée aux images qu'ils évoquent et tout à fait indépendante de leur signification réelle. Ceux dont le sens est le plus mal défini possèdent parfois le plus d'action. Tels, par exemple, les termes: démocratie, socialisme, égalité, liberté, etc., dont le sens est si vague que de gros volumes ne suffisent pas à le préciser. Et pourtant une puissance vraiment magique s'attache à leurs brèves syllabes, comme si elles contenaient la solution de tous les problèmes. Ils synthétisent des aspirations inconscientes variées et l'espoir de leur réalisation.



La raison et les arguments ne sauraient lutter contre certains mots et certaines formules. On les prononce avec recueillement devant les foules; et, tout aussitôt, les visages deviennent respectueux et les fronts s'inclinent. Beaucoup les considèrent comme des forces de la nature, des puissances surnaturelles. Ils évoquent dans les âmes des images grandioses et vagues, mais le vague même qui les estompe augmente leur mystérieuse puissance. On peut les comparer à ces divinités redoutables cachées derrière le tabernacle et dont le dévot n'approche qu'en tremblant.



Les images évoquées par les mots étant indépendantes de leur sens, varient d'âge en âge, de peuple à peuple, sous l'identité des formules. A certains mots s'attachent transitoirement certaines images: le mot n'est que le bouton d'appel qui les fait apparaître.



Tous les mots et toutes les formules ne possèdent pas la puissance d'évoquer des images; et, il en est qui, après en avoir évoqué, s'usent et ne réveillent plus rien dans l'esprit. Ils deviennent alors de vains sons, dont l'utilité principale est de dispenser celui qui les emploie de l'obligation de penser. Avec un petit stock de formules et de lieux communs appris dans la jeunesse, nous possédons tout ce qu'il faut pour traverser la vie sans la fatigante nécessité d'avoir à réfléchir.



Aussi, quand les foules, à la suite de bouleversements politiques, de changements de croyances, finissent par professer une antipathie profonde pour les images évoquées par certains mots, le premier devoir du véritable homme d'État est de changer ces mots sans, bien entendu, toucher aux choses en elles-mêmes. Ces dernières sont trop liées à une constitution héréditaire pour pouvoir être transformées. Le judicieux Tocqueville fait remarquer que le travail du Consulat et de l'Empire consista surtout à habiller de mots nouveaux la plupart des institutions du passé, à remplacer par conséquent des mots évoquant de fâcheuses images dans l'imagination par d'autres dont la nouveauté empêchait de pareilles évocations. La taille est devenue contribution foncière; la gabelle, l'impôt du sel ; les aides, contributions indirectes et droit réunis; la taxe des maîtrises et jurandes s'est appelée patente, etc.



Une des fonctions les plus essentielles des hommes d'État consiste donc à baptiser de mots populaires, ou au moins neutres, les choses détestées des foules sous leurs anciens noms. La puissance des mots est si grande qu'il suffit de termes bien choisis pour faire accepter les choses les plus odieuses. Taine remarque justement que c'est en invoquant la liberté et là fraternité, mots très populaires alors, que les Jacobins ont pu « installer un despotisme digne du Dahomey, un tribunal pareil à celui de l'Inquisition, des hécatombes humaines semblables à celles de l'ancien Mexique ». L'art des gouvernants, comme celui des avocats, consiste principalement à savoir manier les mots. Art difficile, car, dans une même société, les mêmes mots ont le plus souvent des sens différents pour les diverses couches sociales. Elles emploient en apparence les mêmes mots; mais ne parlent pas la même langue.



------------------

 

Les moyens d’action des meneurs



Quand il s'agit de faire pénétrer lentement des idées et des croyances dans l'esprit des foules - les théories sociales modernes, par exemple - les méthodes des meneurs sont différentes. Ils ont principalement recours aux trois procédés suivants: l'affirmation, la répétition, la contagion. L'action en est assez lente, mais les effets durables.



L'affirmation pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve, constitue un sûr moyen de faire pénétrer une idée dans l'esprit des foules. Plus l'affirmation est concise, dépourvue de preuves et de démonstration, plus elle a d'autorité. Les livres religieux et les codes de tous les âges ont toujours procédé par simple affirmation. Les hommes d'État appelés à défendre une cause politique quelconque, les industriels propageant leurs produits par la publicité, connaissent la valeur de l'affirmation.



Cette dernière n'acquiert cependant d'influence réelle qu'à la condition d'être constamment répétée, et le plus possible, dans les mêmes termes, Napoléon disait qu'il n'existe qu'une seule figure sérieuse de rhétorique, la répétition. La chose affirmée arrive, par la répétition, à s'établir dans les esprits au point d'être acceptée comme une vérité démontrée.



Lorsqu'une affirmation a été suffisamment répétée, avec unanimité dans la répétition, comme cela arrive pour certaines entreprises financières achetant tous les concours, il se forme ce qu'on appelle un courant d'opinion et le puissant mécanisme de la contagion intervient. Dans les foules, les idées, les sentiments, les émotions, les croyances possèdent un pouvoir contagieux aussi intense que celui des microbes. Ce phénomène s'observe chez les animaux eux-mêmes dès qu'ils sont en foule. Le tic d'un cheval dans une écurie est bientôt imité par les autres chevaux de la même écurie. Une frayeur, un mouvement désordonné de quelques moutons s'étend bientôt à tout le troupeau. La contagion des émotions explique la soudaineté des paniques. Les désordres cérébraux, comme la folie, se propagent aussi par la contagion. On sait combien est fréquente l'aliénation chez les médecins aliénistes. On cite même des formes de folie, l'agoraphobie, par exemple, communiquées de l'homme aux animaux.



Si les opinions propagées par l'affirmation, la répétition et la contagion, possèdent une grande puissance, c'est qu'elles finissent par acquérir ce pouvoir mystérieux nommé prestige.



Tout ce qui a dominé dans le monde, les idées ou les hommes, s'est imposé principalement par la force irrésistible qu'exprime le mot prestige. Nous saisissons tous le sens de ce terme, mais on l'applique de façons trop diverses pour qu'il soit facile de le définir. Le prestige peut comporter certains sentiments tels que l'admiration et la crainte qui parfois même en sont la base, mais il peut parfaitement exister sans eux. Des êtres morts, et par conséquent que nous ne saurions craindre, Alexandre, César, Mahomet, Bouddha, possèdent un prestige considérable. D'un autre côté, certaines fictions que nous n'admirons pas, les divinités monstrueuses des temples souterrains de l'Inde, par exemple, nous paraissent pourtant revêtues d'un grand prestige.



Le prestige est en réalité une sorte de fascination qu'exerce sur notre esprit un individu, une oeuvre ou une doctrine. Cette fascination paralyse toutes nos facultés critiques et remplit notre âme d'étonnement et de respect. Les sentiments alors provoqués sont inexplicables, comme tous les sentiments, mais probablement du même ordre que la suggestion subie par un sujet magnétisé. Le prestige est le plus puissant ressort de toute domination. Les dieux, les rois et les femmes n'auraient jamais régné sans lui.

 


---------------


Les foules dites criminelles



Les foules tombant, après une certaine période d'excitation, à l'état de simples automates inconscients menés par des suggestions, il semble difficile de les qualifier en aucun cas de criminelles. Je conserve cependant ce qualificatif erroné parce qu'il a été consacré par des recherches psychologiques. Certains actes des foules sont assu-rément criminels considérés en eux-mêmes, mais alors au même titre que l'acte d'un tigre dévorant un Hindou, après l'avoir d'abord laissé déchiqueter par ses petits pour les distraire.



Les crimes des foules résultent généralement d'une suggestion puissante, et les individus qui y ont pris part sont persuadés ensuite avoir obéi à un devoir. Tel n'est pas du tout le cas du criminel ordinaire.



L'histoire des crimes commis par les foules met en évidence ce qui précède,



On peut citer comme exemple typique le meurtre du gouverneur de la Bastille, M. de Launay. Après la prise de cette forteresse, le gouverneur, entouré d'une foule très excitée, recevait des coups de tous côtés. On proposait de le pendre, de lui couper la tête, ou de l'attacher à la queue d'un cheval. En se débattant, il frappa par mégarde d'un coup de pied l'un des assistants. Quelqu'un proposa, et sa suggestion fut accla-mée aussitôt par la foule, que l'individu atteint coupât le cou au gouverneur.



« Celui-ci, cuisinier sans place, demi-badaud qui est allé à la Bastille pour voir ce qui s'y passait, juge que, puisque tel est l'avis général, l'action est patriotique, et croit même mériter une médaille en détruisant un monstre. Avec un sabre qu'on lui prête, il frappe sur le col nu ; mais le sabre mal affilé ne coupant pas, il tire de sa poche un petit couteau à manche noir et (comme, en sa qualité de cuisinier, il sait travailler les viandes) il achève heureusement l'opération. »



On voit clairement ici le mécanisme précédemment indiqué. Obéissance à une suggestion d'autant plus puissante qu'elle est collective, convic¬tion chez le meurtrier d'avoir commis un acte fort méritoire, et conviction naturelle puisqu'il a pour lui l'approbation unanime de ses concitoyens. Un acte semblable peut être légalement, mais non psychologiquement, qualifié de criminel.



Les caractères généraux des foules dites criminelles sont exactement ceux que nous avons constatés chez toutes les foules : suggestibilité, crédulité, mobilité, exagé-ration des sentiments bons ou mauvais, manifestation de certaines formes de moralité, etc.



Nous retrouverons tous ces caractères chez une des foules qui laissèrent un des plus sinistres souvenirs de notre histoire : les septembriseurs. Elle présente d'ailleurs beaucoup d'analogie avec celles qui firent la Saint-Barthélemy. J'emprunte les détails du récit à Taine, qui les a puisés dans les mémoires du temps.

On ne sait pas exactement qui donna l'ordre ou suggéra de vider les prisons en massacrant les prisonniers. Que ce soit Danton, comme cela parait probable, ou tout autre, peu importe; le seul fait intéressant pour nous est celui de la suggestion puis-sante reçue par la foule chargée du massacre.



L'armée des massacreurs comprenait environ trois cents personnes, et constituait le type parfait d'une foule hétérogène. A part un très petit nombre de gredins profes-sionnels, elle se composait surtout de boutiquiers et d'artisans de corps d'états divers : cordonniers, serruriers, perruquiers, maçons, employés, commissionnaires, etc. Sous l'influence de la suggestion reçue, ils sont, comme le cuisinier cité plus haut, parfaite-ment convaincus d'accomplir un devoir patriotique. Ils remplissent une double fonc-tion, juges et bourreaux, et ne se considèrent en aucune façon comme des criminels.



Pénétrés de l'importance de leur rôle, ils commencent par former une sorte de tribunal, et immédiatement apparaissent l'esprit simpliste et l'équité non moins simpliste des foules. Vu le nombre considérable des accusés, on décide d'abord que les nobles, les prêtres, les officiers, les serviteurs du roi, c'est-à-dire tous les individus dont la profession seule est une preuve de culpabilité aux yeux d'un bon patriote, seront massacrés en tas sans qu'il soit besoin de décision spéciale. On jugera les autres sur la mine et la réputation. La conscience rudimentaire de la foule étant ainsi satisfaite, elle va pouvoir procéder légalement au massacre et donner libre cours aux instincts de férocité dont j'ai montré ailleurs la genèse, et que les collectivités ont le pouvoir de développer à un haut degré. Ils n'empêcheront pas du reste - ainsi que cela est la règle dans les foules - la manifestation concomitante d'autres sentiments contraires, tels qu'une sensibilité souvent aussi extrême que la férocité.



« Ils ont la sympathie expansive et la sensibilité prompte de l'ouvrier parisien. A l'Abbaye, un fédéré, apprenant que depuis vingt-six heures on avait laissé les détenus sans eau, voulait absolument exterminer le guichetier négligent, et l'eût fait sans les supplications des détenus eux-mêmes. Lorsqu'un prisonnier est acquitté (par leur tribunal improvisé), gardes et tueurs, tout le monde l'embrasse avec transport, on applaudit à outrance », puis on retourne tuer les autres. Pendant le massacre une aimable gaieté ne cesse de régner. Ils dansent et chantent autour des cadavres, dis-posent des bancs « pour les dames » heureuses de voir tuer des aristocrates. Ils continuent aussi à manifester une équité spéciale. Un tueur s'étant plaint, à l'Abbaye, que les dames placées un peu loin voient mal, et que quelques assistants seuls ont le plaisir de frapper les aristocrates, ils se rendent à la justesse de cette observation, et décident de faire passer lentement les victimes entre deux haies d'égorgeurs qui ne pourront frapper qu'avec le dos du sabre, afin de prolonger le supplice. A la force les victimes sont mises entièrement nues, déchiquetées pendant une demi-heure ; puis, quand tout le monde a bien vu, on les achève en leur ouvrant le ventre.



Les massacreurs sont d'ailleurs fort scrupuleux, et manifestent la moralité dont nous avons déjà signalé l'existence au sein des foules. Ils rapportent sur la table des comités l'argent et les bijoux des victimes.



Dans tous leurs actes on retrouve toujours ces formes rudimentaires de raisonne-ment, caractéristiques de l'âme des foules. C'est ainsi qu'après l'égorgement des douze ou quinze cents ennemis de la nation, quelqu'un fait observer, et immédiate¬ment sa suggestion est acceptée, que les autres prisons, contenant des vieux men¬diants, des vagabonds, des jeunes détenus, renferment en réalité des bouches inutiles, dont il serait bon de se débarrasser. D'ailleurs figurent certainement parmi eux des ennemis du peuple, tels, par exemple, qu'une certaine dame Delarue, veuve d'un empoisonneur : « Elle doit être furieuse d'être en prison ; si elle pouvait, elle mettrait le feu à Paris ; elle doit l'avoir dit, elle l'a dit. Encore un coup de balai. » La démons¬tration paraît évidente, et tout est massacré en bloc, y compris une cinquantaine d'enfants de douze à dix-sept ans qui, d'ailleurs, eux-mêmes, auraient pu devenir des ennemis de la nation et devaient par conséquent être supprimés.



Après une semaine de travail, toutes ces opérations étaient terminées, et les massacreurs purent songer au repos. Intimement persuadés qu'ils avaient bien mérité de la patrie, ils vinrent réclamer une récompense aux autorités ; les plus zélés exigèrent même une médaille.



L'histoire de la Commune de 1871 nous offre plusieurs faits analogues. L'influence grandissante des foules et les capitulations successives des pouvoirs devant elles en fourniront certainement bien d'autres.

 

 

Voltaire humilié

 

 

NB : Les principaux acteurs cités dans cette étude furent maçons sauf Rousseau.

---------------------

Le royaume

Nous sommes en 1726. 

 

Louis XV, couronné trois ans plus tôt n'a que 17 ans. Il appelle auprès de lui le cardinal de Fleury, son ancien précepteur. Une période de paix et de prospérité s'ouvre pour la France alors première puissance mondiale, la plus peuplée, la plus riche, la mieux dotée de routes. La Lorraine et le Barrois ont été donnés en usufruit au beau père de louis XV (l'ex roi polonais Stanilas - d'ou la place du même nom à nancy) et reviendront à la France à sa mort, par héritage de sa fille Marie Leszcynska, Reine de france. La France s'est pourvue d'un vaste empire, du canada aux Indes en passant par la louisiane et les caraïbes, son fleuron colonial par son industrie sucrière.

Bref tout va plutôt bien dans le royaume de France ou les lettres prospèrent.

 

---------------------

D'ou vient Voltaire ?

Voltaire est né Arouet. Les Arouets sont originaires d’un petit village du nord du Poitou, Saint-Loup, où ils exercent au XVe et XVIe siècle une activité de tanneurs. L‎es Arouet sont un exemple de l’ascension sociale de la bourgeoisie au XVIIe siècle. Le premier Arouet à quitter sa province s’installe à Paris en 1625 où il ouvre une boutique de marchand de draps et de soie. Il épouse la fille d’un drapier prospère et s’enrichit suffisamment pour acheter pour son fils, François, le père de Voltaire, une charge de notaire au Châtelet en 1675, assurant à son titulaire l’accès à la petite noblesse de robe. Ce dernier, travailleur austère et probe aux relations importantes, arrondit encore la fortune familiale en épousant le 7 juin 1683 la fille d’un greffier criminel au Parlement. Arouet père veut donner à son cadet, François-Marie une formation intellectuelle qui soit à la hauteur des dons que celui-ci manifeste. Arouet père élève cinq enfants (dont trois atteignent l'âge adulte), et revend son étude en 1696 pour acquérir une charge de conseiller du roi, receveur des épices à la ‎Chambre des Comptes‎. Voltaire perd sa mère à l’âge de sept ans.

 

François-Marie entre à dix ans comme interne au collège Louis-le-Grand chez les Jésuites. L'établissement le plus cher de la capitale  (500 livres par an) et le mieux fréquenté; François-Marie y étudie durant sept ans. Les jésuites enseignent le latin et la rhétorique, mais veulent avant tout former des hommes du monde et initient leurs élèves aux arts de société : joutes oratoires, plaidoyers, concours de versification, et théâtre. ‎

 

Arouet est un élève brillant, vite célèbre par sa facilité à versifier : sa toute première publication est son Ode à sainte Geneviève. Imprimée par les Pères, cette ode est répandue hors les murs de Louis-le-Grand. Il apprend au collège à s'adresser d’égal à égal aux fils de puissants personnages et tisse de précieux liens d’amitié, très utiles toute sa vie : entre par exemple les frères d’Argenson, René-Louis et Marc-Pierre, futurs ministres de Louis XV et le futur duc de Richelieu.

Arouet quitte le collège en 1711 à dix-sept ans et annonce à son père qu’il veut devenir homme de lettres, et non avocat ou titulaire d’une charge de conseiller au Parlement, investissement pourtant considérable que ce dernier est prêt à faire pour lui. Devant l’opposition paternelle, il s’inscrit à l’école de droit.

 

---------------------

La Société du Temple

Il fréquente la société du Temple, qui réunit dans l’hôtel de Philippe de Vendôme, des membres de la haute noblesse et des poètes, épicuriens connus pour leur esprit, leur libertinage et leur scepticisme. Comme les lettrés de ce temps il entend restaurer la philosophie des anciens pour l'opposer au dogme. Il y approfondi sa connaissance des classiques latins, Sénèque et Marc Aurèle en particulier :

«Nous sommes nés par hasard dans un monde qui s’en moque. Natus sum in mundo, qui forte ignorat.

Qui a vu ce qui est dans le présent a tout vu, et tout ce qui a été de toute éternité et tout ce qui sera dans l'infini du temps.

Tu as subsisté comme partie du Tout. Tu disparaîtras dans ce qui t'a produit, ou plutôt, tu seras repris, par transformation, dans sa raison génératrice.

Tout est éphémère, et le fait de se souvenir, et l'objet dont on se souvient.

Bientôt tu auras tout oublié, bientôt tous t'auront oublié.

C'est une citadelle que l'intelligence libérée des passions»

Telles sont les sentences, les inclinations philosophiques qui marquent les esprits avancés de ce temps.

L’abbé de Châteauneuf, son parrain, l’avait présenté à la Société du Temple dès 1708. A la fréquentation de ses membres, il se persuade qu’il est né d'un grand seigneur libertin et n’aurait rien à voir avec les Arouet et les gens du commun. (il ira jusqu'a s'imaginer le fils d'un noble proche de sa défunte mère)

La Société est aussi pour lui une école de poésie ; il va ainsi y apprendre à faire des vers « légers, rapides, nourris de référence antiques, libres de ton jusqu’à la grivoiserie, plaisantant sans retenue sur la religion et la monarchie.

Le 18 novembre 1718, sa première pièce écrite sous le pseudonyme de Voltaire, Œdipe, obtient un immense succès. Le public, qui voit en lui un nouveau Racine, aime ses vers en forme de maximes et ses allusions impertinentes au roi défunt et à la religion. Ses talents de poète mondain triomphent dans les salons et les châteaux.

Il connaît un nouveau succès en 1723 avec La Henriade, (un hommage à Henry IV) poème épique de 4 300 alexandrins se référant aux modèles classiques. Pour ses contemporains admiratifs, Voltaire va être longtemps l'auteur de La Henriade , le « Virgile français », le premier à avoir écrit une épopée nationale.

A ses gloires littéraires et dans les salons ou son esprit piquant et léger est recherché, à sa fortune familiale déjà très consistante qu'il augmente habilement avec le concours de financiers amis, s'ajoute ses succès nombreux avec les femmes.

Et parmi ses maîtresses l'une d'elle est une figure du siècle : la comédienne Adrienne Lecouvreur

---------------------

Adrienne Lecouvreur

C'était une jeune femme svelte dont la voix bien timbrée, mais posée, était incapable de ces coups de force mais qui charmait littéralement son auditoire.

Adrienne Lecouvreur ne criait pas, ce qui constituait une nouveauté pour l'époque, étonnant le public habitué à entendre vociférer des vers de Corneille ou de Racine.

Tour à tour Bérénice, ou Amphytrion, elle enchante la Cour et la ville, jouant cent trente-neuf fois en dix mois.

Le Mercure de France la décrit ainsi : «Mademoiselle Lecouvreur est parfaitement faite dans sa taille médiocre, avec un maintien noble et assuré; la tête et les épaules sont bien placées, les yeux pleins de feu, la bouche belle, le nez un peu aquilin et beaucoup d'agrément dans l'air et les manières; sans embonpoint, mais les joues assez pleines, avec des traits bien marqués pour exprimer la tristesse, la joie, la tendresse, la terreur et la pitié.»

Bien que fort effacée dans la comédie, ce fut elle cependant que Marivaux choisit pour créer le rôle de la marquise dans la Seconde Surprise de l'Amour, qu'elle joua, dit d'Alembert, avec des «allures de reine».

Elle fut longtemps maîtresse attentionnée du Maréchal de Saxe.

Mais pour l'heure elle est celle de Voltaire

---------------------

L'altercation : 15 janvier 1726

Revenons à cette date du 15 janvier 1726. Voltaire à 32 ans.

La querelle naquit entre Voltaire et Rohan un soir à la Comédie-Française, dans la loge d'Adrienne Lecouvreur.

Guy-Auguste de Rohan comte de Chabot, Grand du Royaume, jaloux du succès de Voltaire auprès de la comédienne, lui dit devant celle-ci, pour faire valoir sa haute noblesse face au roturier : 

« Arouet ? Voltaire ? Enfin, monsieur avez-vous un nom ? » 

La réplique fuse : 

« Voltaire ! Je commence mon nom et vous finissez le vôtre. »

Le ton monte entre les deux hommes et Voltaire demande réparation s'offrant pour un duel le lendemain; mais Rohan réplique qu'il ne s'abaissera à combattre un manant. Voltaire le traite de lâche.

Le lendemain au soir alors qu'il soupe chez le Duc de Sully, un domestique fait descendre Voltaire dans la rue où deux voitures l'y attendent; de l'une jaillit une volée de tape-dur armés de bâtons, et tapi dans l'autre, Rohan s'écrie : « Ne frappez pas sur la tête, il peut encore en sortir quelque chose de bon. »; puis « C'est assez. » lorsqu'il estime la correction suffisante.

C'est ainsi qu'on se doit de traiter la roture.

Voltaire est humilié et en appelle à ses amis pour organiser une cabale contre Rohan pour le pousser au duel.

Mais pas un n'intervient. Tous l'exhortent à oublier l'incident et à prendre conscience de la position de son adversaire. Ses amitiés aristocrates l'abandonnent l'une après l'autre; le roturier prend amèrement conscience de sa condition d’histrion utile à leur divertissement. Il ne décolère pas.

Un rapport de police est adressé au ministre :

« nous sommes informés par voie sûre que le sieur Voltaire médite d'insulter incessamment et avec éclat M. de Rohan […] il [Voltaire] est actuellement chez un nommé Leymaud, maître en fait d'armes, rue Saint-Martin, où il vit en très mauvaise compagnie […] »

Il est embastillé sur le champ mais ménagé tout de même par la lettre suivante écrite à l'attention du gouverneur de la Bastille :

« Le sieur Voltaire est d'un génie à avoir besoin de ménagements. Son Altesse Royale a trouvé bon que j'écrivisse que l'intention du Roi est que vous lui procuriez toutes les douceurs et la liberté de la Bastille qui ne seront point contraires à la sécurité de sa détention. »

Onze jours plus tard, Voltaire obtient son départ pour l'Angleterre pour quitter la Bastille :

« Je remonte très humblement que j'ai été assassiné par le brave chevalier de Rohan assisté de six coupe-jarrets derrière lesquels il était hardiment posté. J'ai toujours cherché depuis ce temps-là à réparer, non mon honneur, mais le sien, ce qui est trop difficile… Je demande avec encore plus d'insistance la permission d'aller incessamment en Angleterre et si on doute de mon départ, on peut m'envoyer avec un passeport jusqu'à Calais.»

---------------------

L'enterrement de Newton

D’une durée de trois ans, le voyage est une révélation intellectuelle et humaine pour le Parisien : il y a d’abord la découverte de Shakespeare ; il y a ensuite le commerce avec les œuvres de John Gay et de Swift ; puis le chaleureux accueil de l’ami Lord Bolingbroke, qui présente au voyageur Alexander Pope ; à cela s’ajoutent l’initiation à la philosophie newtonienne et la rencontre des philosophes Berkeley, Locke et Clarke. Sur l’« île de la Raison », exacte antinomie du « royaume très chrétien » qu’incarne la France, Voltaire côtoie l’élite anglaise. Résultat, sa pensée se précise.

Il ne faut pas plus de quelques semaines pour qu'il goûte au règne de l’indulgence : aucune lettre de cachet ici ; la loi d’Habeas corpus de 1679 (nul ne demeure détenu sauf par décision d’un juge) et la Déclaration des droits de 1689 protègent les citoyens contre le pouvoir du monarque. Voltaire croise des personnes d’obédiences religieuses très diverses et écarquille les yeux à leur écoute : loin de s’entre-tuer, le juif, le mahométan et le chrétien négocient ensemble ; les trois confessions agissent pour la prospérité commerciale. L’exemple, surprenant et remarquable, sera souvent cité par le philosophe au cours de sa longue vie. Le modèle insulaire n’a décidément que du bon. Le Français note chaque détail et relate ses expériences ; les feuilles qu’il noircit au fur et à mesure des jours s’apparentent à un véritable reportage intellectuel.

Le projet d’écrire des « Lettres anglaises » fait son chemin qui deviendra plus tard les Lettres philosophiques. De quoi y parle-t-on ? Outre un panorama religieux, Voltaire propose des développements sur le politique, le social et l’économique. Il chante les louanges de l’esprit novateur propre aux Anglais, un esprit libre de toute censure qui s’affirme aussi bien chez Bacon (le théoricien de l’expérience) que chez Locke (le théoricien de l’empirisme) ou chez Newton (le théoricien de la gravitation universelle et apôtre de la religion naturelle -déisme). Une dernière partie traite des institutions littéraires et des écrivains. L’œuvre constitue l’un des premiers manifestes en faveur des Lumières.

Le voyage participe indéniablement à la mutation spirituelle du jeune auteur. Éloge de la tolérance, du pragmatisme et de la liberté économique.

A chacun selon sa naissance, dit on en France

A chacun selon ses mérites, dit on a Londres

A Londres ou il assiste à l'enterrement de Newton, père de la Maçonnerie, sous les pavements de Westminster Abbey aux côtés des rois d'angleterre. Newton qui refusa les derniers sacrement et qui ne fut anobli que de part son génie.

---------------------

L'enterrement d'Adrienne

De retour en France, dont il se languissait, Voltaire renoue avec Adrienne. Dans la nuit du 20 mars 1730 la comédienne s'éteind d'une violente crise intestinale évoluant en hémorragie (on soupçonne l'épouse de maurice de Saxe de l'avoir empoisonnée)

Saxe, Voltaire et le chirurgien Faget ont assisté à ses derniers moments. Les scellés furent apposés le jour même, et le lendemain matin on procédait à l'autopsie.

Adrienne morte, des faits odieux vont se passer autour de son cadavre. La valetaille fait main basse sur tout ce qu'on peut prendre.

Le curé de Saint-Sulpice, arrivé lorsque son ministère n'était plus nécessaire, se refuse à rendre les honneurs funèbres, arguant que la défunte n'a pas fait acte de repentir des scandales de sa profession; bien plus: il s'oppose à ce qu'elle soit inhumée parmi les fidèles, bien qu'elle eût témoigné l'extrême désir de recevoir les derniers sacrements et qu'elle fût morte dans le temps qu'on avait envoyé chercher un prêtre. D'où l'obligation pour le ministre Maurepas de donner des ordres pour faire enlever le cadavre la nuit, afin de l'enterrer n'importe où, mais sans scandale.

Voltaire nous a laissé le procès-verbal de cette opération, qui fut hideuse :

«...Que l'aimable Lecouvreur

A qui j'ai fermé les paupières

N'a pas eu même la faveur 

De deux cierges et d'une bière,

Et que Monsieur de Laubinière

Porta la nuit par charité,

Ce corps autrefois si vanté

Dans un vieux fiacre empaqueté,

Vers les bords de notre rivière»

A minuit, le corps d'Adrienne Lecouvreur avait été descendu dans un fiacre par des portefaix, puis, accompagné du Laubinière cité plus haut et d'une escouade du guet, transporté dans un terrain vague et déposé dans de la chaux vive, au milieu de chantiers, près de la Seine.

Différents endroits ont été désignés: la Grenouillère, c'est-à-dire vers le quai d'Orsay actuel, à l'angle du boulevard Saint-Germain;  

Au lendemain de ce scandale, Voltaire seul avait protesté. Sa voix resta sans écho et il en fut meurtri.

---------------------

Ces trois épisodes, la bastonnade de Rohan, la découverte de l'Angleterre et l'enseignement de Newton, l'enterrement d'Adrienne Lecouvreur, transformèrent le poète en un philosophe, qui de sa roture, jadis dissimulée, s'en fait désormais gloire.

Ces événements intimes firent de lui ce qu'il fut.

De ces épisodes, minuscules d'apparence, naissent, par réaction sous la forte impulsion de Voltaire l'épopée des Lumières ou tous les Philosophes (tous maçons sauf Rousseau) s'appliqueront à bouleverser le Monde.

 

---------------------

La conclusion de Bakounine

Bien plus tard Bakounine fit un discours en Loge pour évoquer ce moment :

«La bourgeoisie avait un monde à conquérir, une place à prendre dans la société, et organisée pour le combat, intelligente, audacieuse, se sentant forte du droit de tout le monde, elle était douée d’une‎ toute-puissance irrésistible : elle seule a fait contre la monarchie, la noblesse et le clergé réunis les trois révolutions.  A cette époque la bourgeoisie aussi avait créé une association internationale, universelle, formidable, la Franc-Maçonnerie.  On se tromperait beaucoup si l’on jugeait de la Franc-Maçonnerie du siècle passé, ou même de celle du commencement du siècle présent, d’après ce qu’elle est aujourd’hui. Institution par excellence bourgeoise, dans son développement, par sa puissance croissante d’abord et plus tard par sa décadence, la Franc-Maçonnerie a représenté en quelque sorte le développement, la puissance et la décadence intellectuelle et morale de la bourgeoisie. Aujourd’hui, descendue au triste rôle d’une vieille intrigante radoteuse, elle est nulle, inutile, quelquefois malfaisante et toujours ridicule, tandis qu’avant 1830 et surtout avant 1793, ayant réuni en son sein, à très peu d’exceptions près, tous les esprits d’élite, les cœurs les plus ardents, les volontés les plus fières, les caractères les plus audacieux, elle avait constitué une organisation active, puissante et réellement bienfaisante. C’était l’incarnation énergique et la mise en pratique de l’idée humanitaire du XVIIIe siècle. Tous ces grands principes de liberté, d’égalité, de fraternité, de la raison et de la justice humaines, élaborés d’abord théoriquement par la philosophie de ce siècle, étaient devenus au sein de la Franc-Maçonnerie des dogmes politiques et comme les bases d’une morale et d’une politique nouvelle, - l’âme d’une entreprise gigantesque de démolition et de reconstruction.

La Franc-Maçonnerie n’a été rien [de] moins, à cette époque, que la conspiration universelle de la bourgeoisie révolutionnaire contre la tyrannie féodale, monarchique et divine.

Ce fut l’Internationale de la Bourgeoisie

---------------------

La conclusion (opposée) d'Edmund Burke

‎Philosophe irlandais, député à la Chambre des Communes britannique dans les rangs du parti Whig « Le Cicéron anglais» voit les choses autrement.

Opposé à la Révolution française dès son début, il s'en déclara l'adversaire, contre l’opinion de la plupart des Whigs qui manifestaient de l'intérêt pour l'expérience française, tels Thomas Paine et William Godwin, qui incarnèrent ce pan du libéralisme anglais converti aux Lumières françaises et défenseur de l'esprit de 1789.  

Dans l’œuvre de Burke, on lit en filigrane la lointaine et durable incrédulité qui règne entre les maçons anglais, libéraux et conservateurs et leurs frères de France plus portés à une rupture radicale avec l’Ordre ancien, à une politique brouillonne de terre brulée, aux balancements extrêmes.

CITATION

«Ce qui conduit à la découverte de la véritable cause de cette opération : Les capitalistes de Paris ; Les philosophes politiques, hommes de lettres. 

Le peuple a regardé longtemps d'un mauvais œil les capitalistes. La nature de leur propriété lui semblait avoir un rapport plus immédiat avec la nature de sa détresse, et l'aggraver. Dans le même temps, la fierté des hommes à argent, non nobles ou nouvellement anoblis, s'augmentait avec sa cause. Cette classe d'hommes ne supportait qu'avec ressentiment une infériorité dont elle ne reconnaissait pas les fondements. C'est cette classe d'hommes qui a frappé sur la noblesse en attaquant la couronne et l'église. Elle a porté particulièrement ses coups aux endroits où les blessures devaient être les plus mortelles ; c'est-à-dire en s'adressant aux propriétés de l'église qui, au moyen du patronage du roi, étaient communément réparties parmi la noblesse. Dans cet état subsistant d'une guerre très réelle, quoique pas toujours apparente, entre l'ancien propriétaire foncier et le nouveau capitaliste, la force prépondérante était en faveur des derniers. Les capitaux sont en effet plutôt disponibles pour tous les événements, et leurs propriétaires plus disposés aux nouvelles entreprises de toute espèce ; comme l'acquisition en est récente, ils s'accordent plus naturellement avec toutes les nouveautés. C'est par conséquent l’espèce de richesses qui convient à ceux qui souhaitent des changements.

D'un autre côté, s'était élevée, aussi dans le même temps, une nouvelle classe d'homme qui ne tarda pas à former avec les capitalistes une coalition intime et remarquable ; je veux dire les hommes de lettres politiques. Les hommes de lettres sans cesse préoccupés du besoin de primer, sont rarement ennemis des innovations. Depuis le déclin de la vie et de la grandeur de Louis XIV, ils avaient cessé d'être aussi recherchés, soit par lui-même, soit par le Régent, soit par leurs successeurs à la couronne ; ils n'étaient plus si systématiquement attirés à la cour par les mêmes faveurs et les mêmes largesses que pendant la brillante période de ce règne politique et plein de dignité. Ils tachèrent de se dédommager de ce qu'ils avaient perdu dans la protection de l'ancienne cour, en se réunissant pour former entre eux une association puissante. L'union des deux académies de France, et ensuite la vaste entreprise de l’Encyclopédie dirigée par ces messieurs, ne contribuèrent pas peu aux succès de leurs projets.

La cabale littéraire avait formé il y a quelques années quelque chose de ressemblant à un plan régulier pour la destruction de la religion chrétienne ; ils poursuivaient leur objet avec un degré de zèle qui jusqu'ici ne s'était montré que dans les propagateurs de quelque système religieux. Ils étaient possédés jusqu'au degré le plus fanatique de l'esprit de prosélytisme ; et de là, par‎ une progression facile, d'un esprit de persécution conforme à leurs vues : ce qu'ils ne pouvaient pas faire directement et tout d'un coup pour arriver à leurs fins, ils le tramaient par des procédés plus lents et en travaillant l'opinion. Pour commander à l'opinion, le premier pas nécessaire est de s'arroger un empire sur ceux qui la dirigent. Leurs premiers soins furent de s'emparer avec méthode et persévérance de toutes les avenues qui conduisent à la gloire littéraire ; beaucoup d'entre eux, assurément, ont occupé un rang très élevé dans la littérature et dans les sciences. Le monde entier leur a rendu justice, et en faveur de leurs autres talents, on leur a fait grâce sur le but dangereux de leurs principes particuliers ; c'était générosité pure ; ils y ont répondu en faisant tous leurs efforts pour accaparer entre eux seuls et leurs adeptes toute la réputation d'esprit, de savoir et de goût

A ce système de monopole littéraire était jointe une industrie sans pitié, pour noircir et pour discréditer de toutes les manières, et par toutes sortes de moyens, tous ceux qui ne tenaient pas à leur parti. Les persécutions faibles et passagères qui ont eu lieu contre eux, plutôt par égard pour la forme et pour la décence, que par l'effet d'un ressentiment sérieux, n'ont ni diminué leurs forces, ni ralenti leurs efforts. Tout ce qui en est résulté, c'est que cette opposition et leurs succès ont fait naître un zèle violent et atroce, d'une espèce inconnue jusqu'ici dans le monde ; que ce zèle qui s'était emparé de leurs esprits, rendit toutes leurs conversations, qui autrement auraient été agréables et instructives, tout-à-fait dégoûtantes. Ils s'emparèrent avec grand soin de toutes les avenues de l'opinion.

Les écrivains, surtout lorsqu'ils agissent en corps, et dans une seule et même direction, obtiennent une grande influence sur l'esprit public ; c'est pourquoi l'alliance de ces écrivains avec les capitalistes a produit un sensible effet, en affaiblissant la haine et l'envie du peuple contre cette espèce de richesses. Ces écrivains, de même que tous ceux qui propagent des nouveautés, affectèrent un grand zèle pour le pauvre, et pour la classe la plus basse de la société, en même temps que, dans leurs satires, ils attiraient, à force d'exagération, la haine la plus forte sur les fautes des cours, de la noblesse et du clergé ! Ils devinrent des démagogues d'une certaine espèce. Ils servirent comme de chaînon pour joindre, en faveur d'un seul objet, les dispositions hostiles de la richesse, au désespoir turbulent de la pauvreté. Comme ces deux espèces d'hommes paraissent être les principaux guides de toutes les dernières opérations, leur union et leur politique serviront à expliquer la fureur universelle avec laquelle on a attaqué toutes les institutions de ce pauvre royaume. Peu de conquérants barbares ont jamais fait une révolution si terrible.

 

J'ai dit Vénérable Maître

V.B.

 

 

 

 

Les explorateurs maçons du siècle des lumières à nos jours : Connaître l'autre côté du monde

 

 

Vénérable Maître et vous tous mes frères en vos grades et qualités, je vais vous inviter ce soir à un voyage dans le temps et dans l'espace pour retracer les aventures et parfois les fortunes de mer de quelques explorateurs maçons ou proche de la confrérie qui ont exploré les confins du monde pour atteindre, souvent au péril de leurs vies, ces lieux encore inexplorés de notre globe et pour certains, bien au-delà !

 

Toute exploration commence par un voyage dans l'inconnu avec l’irrésistible envie de voir ce qu’il y a derrière les collines, les montagnes et les mers avec la promesse de  découvrir une nouvelle partie du monde et de nouvelles civilisations. Pour les maçons, nous le savons , l'exploration peut être considérée comme un voyage initiatique ouvrant les portes de la géographie spirituelle. Pour les explorateurs maçons, les deux notions s’interpénètrent.

 

Les temps anciens

 

Dans l’histoire et depuis l’antiquité, les explorateurs à commencer par Ulysse ou Pythéas le marseillais n’avaient de cesse d’assouvir leur soif de découvertes. L’irrépressible envie d’apercevoir de nouveaux horizons, de nouveaux rivages ou de nouvelles contrées bercent leurs rêves et notre mythologie.

La fin du 15ème siècle la découverte des Amériques par Christophe Colomb marque une rupture profonde dans les mentalités et la vision du monde. Le début du 16éme siècle confirmera la rotondité de notre planète avec le premier  voyage est-ouest autour de la terre effectué par Magellan et dont il ne verra pas la fin en mourant dans une île des philippines sur le chemin du retour.

Mais ces merveilleux voyages restent souvent centrés sur la recherche de nouvelles terres à conquérir au nom des royaumes d’Europe pour s’approprier les richesses “que Cipengo mûrit en ces mines lointaines“ tels les conquérants du célèbre poète cubains qui enchanta les milieux littéraires parisiens ( José-Maria de Hérédia)

 

Les lumières et l’exploration

 

Avec le 18ème siècle et les lumières commencent les grandes campagnes d'explorations scientifiques pour reconnaître, décrire et mesurer le globe. Les puissances européennes que sont la France et l'Angleterre montent de nombreuses expéditions scientifiques à la recherche de nouvelles terres.

 

 

Nous allons nous attarder sur 2 explorateurs français et maçons qui ont à jamais marqué l'histoire du pacifique autant par leur découverte que par leur humanisme.

 

En 1766 Louis Antoine de Bougainville par la volonté de Louis XV est le premier navigateur français à entreprendre un tour du monde. Le 5 décembre, il quitte Saint-Malo à bord de la frégate La Boudeuse.

 

Le navire se dirige au sud-ouest de l'atlantique, fait escale à Rio de Janeiro où son botaniste Philibert Commerson découvre parmi de nombreuses singularités végétales du Brésil, une plante aux fleurs feuilles qu’il nommera plus tard Bougainvillée. Il fait également escale à Buenos Aires rejoint par l'Etoile son navire de charge.

 

La petite escadre franchit le détroit de Magellan et mouille à Tahiti que Bougainville croit découvrir mais qui vient d’être reconnue quelques semaines plus tôt par un capitaine de la Royal Navy : Samuel Wallis mais les anglais ne purent accoster sur l'île devant l'hostilité des autochtones. Il poursuit sa route sur l'océan Pacifique, découvre les Nouvelles-Hébrides et les îles Salomon, puis le 16 mars 1769, la flottille rejoint son port d'attache : Saint-Malo. Immense triomphe pour ce succès et pour ces apports scientifiques majeurs notamment sur la géographie de l’Océanie.

Bougainville fut initié à la franc maçonnerie dans la loge de marine « l’Accord parfait » peu avant son voyage de 1766.

 

Il resta fidèle à ces valeurs maçonniques qui l'ont certainement guidé tout au long de sa vie aussi bien avec les colons malouins qu'il débarque sur les Falklands et qui devinrent malouines pour un temps qu'avec les peuples Patagons, Fuégiens ou encore Tahitiens qu'il croisera dans son voyage et avec lesquels il établira des relations amicales. Bougainville participera en 1798 au préparatif de la campagne d'Egypte de Bonaparte qui le nommera plus tard comte de l'Empire.

 

La fin du siècle approche avec, en  France, le futur bouillonnement de la révolution mais, peu avant que les canons tonnent aux tuileries et à la bastille, Louis XVI passionné de géographie et conscient que la France ne joue qu'un rôle modeste dans les découvertes de l'Océanie face aux anglais décide d'organiser et de financer une grande expédition visant à compléter les découvertes de James Cook. Choisi par le roi et par le ministre de la Royale, le marquis de Castries,  Jean François de Galaup, comte de La Pérouse appareille de Brest le 1er août 1785 avec deux navires : l'Astrolabe et la Boussole pour une expédition estimée à 4 ans autour de l'océan pacifique. L'expédition Lapérouse, composée de scientifiques ( astronomes, physiciens, naturalistes, botanistes, minéralogistes et illustrateurs  ) double le cap Horn en février 1786 , fait escale au Chili et gagne l'île de Pâques où les pasquouans encore nombreux se montrèrent amicaux ce qui permit aux scientifiques fascinés par les géants de pierre d'effectuer mesures et croquis.

 

Ensuite Tahiti puis cap au nord où l'escadre atteint l'Alaska  au mois de juillet ; là également la rencontre avec les indiens est courtoise. Lapérouse décide de longer la côte nord-ouest américaine jusqu'à Monterret d'où il effectue une traversée sans escale du pacifique en direction des philippines  qu'il  atteint début 1787 puis la Chine, l'île de Sakaline et en septembre de la même année l'expédition touche les côtes du Kamtchatka.

 

Dans ce décor des confins du monde les membres de l'expédition purent contempler la chaîne des volcans en activité et y relever de nombreuses observations scientifiques. Comme les frégates regorgeaient d'une extraordinaire moisson d'échantillons, de dessins et d'informations cartographiques précieuses, Lapérouse décide de confier au jeune Jean- Baptiste de Lesseps ( grand oncle de Ferdinand) ce précieux chargement et de le conduire par voie de terre jusqu'à Versailles qu'il atteignit après une odyssée de 13 mois à travers la Sibérie, la Russie et l'Europe.

 

Pour leur part, L'astrolabe et la boussole poursuivirent leur exploration d'abord au îles Salomon où ils durent subirent la perte de 12 marins tués par les indigènes puis une dernière escale en Australie à Botany Bay en avril 1788. A partir de cette date le mystère Lapérouse commence avec la disparition des deux navires. Louis XVI avant de monter  sur l'échafaud aurait demandé si quelqu'un avait des nouvelles de Monsieur de Lapérouse.

 

Pour la petite histoire le seul survivant de l’expédition est un certain Jean-Baptiste-Barthélemy de Lesseps que l’expédition débarque avec une partie des échantillons et planches botaniques récolté par l’expédition. Il traversera la sibérie, la russie et mettra un an pour rejoindre l'Europe en franchissant les fleuves, les lacs gelés, les bourbiers des plaines d’Ukraine, et ce au péril de sa vie.

 

Quand à la recherche des navires de La Pérouse et avec la période révolutionnaire, on ne décide qu’en 1791 d’envoyer une expédition de secours commandée par le Vice-Amiral d’Entrecastreaux qui se soldera par un échec cuisant.

 

Et, ce n'est qu’en 1828  que Dumont d'Urville reconnut le lieu probable du naufrage sur les récifs de l'île de Vanikoro. Ainsi s'acheva la vie d'un grand explorateur qui fut initié à la franc-maçonnerie dans la loge de Brest “l'Heureuse rencontre “ en 1779 avec le même sens des valeurs. Il connu très certainement Lafayette lors de la bataille de la baie d'Hudson pendant la guerre d'indépendance américaine.

 

Le 19ème Siècle

 

Nous voici maintenant au 19ème siècle. La connaissance des côtes et des mers est devenue précise, c'est l'intérieur des continents, en particulier l'Amérique de sud et l'Afrique qui fascinent les explorateurs et les institutions comme la royal geographical society ou le muséum d'histoire naturel.

 

En Amérique du Sud, une paire inséparable d'explorateurs va permettre une description très riche du bassin de l'amazone et de ses affluents les plus importants. Alexandre Von Humbolt ingénieur des mines et Aimé Goujond dit Bonpland Chirurgien de marine et naturaliste partent en juin 1799 pour un voyage d'exploration de plus de 5 ans en Amazonie.

 

A leur retour en France en août 1804 ils ont parcouru 15 000 km, dont 2500 de navigation fluviale sur L'Orénoque et le Cassiquiare, ont gravi les pentes du Chimborazo, un volcan d’Équateur culminant à 6 263 m d’altitude et situé près de Riobamba, à environ 180 km au sud de Quito. C’est le sommet le plus haut des Andes équatoriennes.

 

C'est au Muséum d'Histoire Naturelle de Paris que Bonpland et Humbolt offrirent l'herbier de plus de 6000 échantillons de plantes observées et recueillies durant leur voyage. Humbolt et Bonpland sont également amis avec Simon Bolivar avec qui ils aborderont le sujet de l'indépendance de l'Amérique du Sud.

 

Bien sûr si Simon Bolivar est un franc maçon bien connu initié  en 1803 à Cadix en Espagne dans la loge  "Grande Réunion Américaine, à Paris il obtient le grade de Compagnon dans la loge "Saint- Alexandre d'Écosse”. Pour nos explorateurs, Il ne sera jamais vraiment fait état de l'appartenance à la maçonnerie d'Alexandre Von Humbolt mais ce prussien amoureux de la France et de Paris alors capitale intellectuelle du monde fréquente la communauté scientifique des grandes institutions françaises qui comptait nombre de maçons comme Laplace, Lalande ou Arago et à la fameuse société de géographie.

 

Quand à Aimé Bonpland , il retourna en Amérique du sud. Tout au long de ses multiples vies, voyages et engagement politique, il ne cessa d’envoyer des plantes au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris (où l’on peut encore contempler nombre de ses herbiers) et créa le Musée d'Histoire Naturelle de Corientes en Argentine.  Bonpland fut franc-maçon même si son adhésion officielle ne se fit,  dit-on, qu'à la fin de sa vie. D'esprit libre et visionnaire, il fut à deux doigts d’être emprisonné accusé de conspiration contre le président argentin de l'époque. Mais la fibre de l'explorateur  le reprend et il va remonter le Río de La Plata vers le nord, en direction du Paraná, où il découvre dans l’île de Martín García des plants de maté, la fameuse infusion du Paraguay jalousement gardé par les jésuites.

 

L'Afrique est un continent où au 19ème siècle d'immenses régions restent à explorer car les cartes sont en grande partie incomplètes. L'Afrique équatoriale reste un mystère aussi bien à l'est qu'à l'ouest. 

Richard Francis Burton proche de la maçonnerie fut un voyageur incessant et grand érudit. Il dirigea une expédition commanditée par la société royale de géographie à la recherche des sources mythiques du Nil. Cette expédition reconnaîtra le Lac Tanganyika en 1858.

A l'ouest, c'est Pierre Savorgnan de Brazza qui se prend de passion pour ce continent à peine exploré. Dès 1874 il remonte L'Ogooué qui prend sa source dans l'actuelle république du Congo. En 1875 alors Capitaine de la Marine nationale, il est à la tête d'une première exploration qui veut prouver que l'Ogooé et le fleuve Congo ne font qu’un, la mission prouvera le contraire et Brazza rebrousse chemin. Une 2ème expédition sera couronnée de succès avec la reconnaissance du fleuve Congo et les sources de l'Ogooé. Il pactise avec les tributs et rois locaux  permettant l'établissement d'un comptoir français à Nkuna sur le Congo qui s'appellera Brazzaville.  Brazza est un franc maçon actif généreux et profondément humain. Il fut initié en 1888 dans la loge “Alsace Lorraine“ à l'Orient de Paris.

 

 

 

Le XXème siècle, le siècle des révolutions techniques au service des explorateurs

 

Nous arrivons maintenant au XXème siècle. La révolution industrielle a bouleversé les moyens de transport, les distances du monde ont commencé à se rétrécir, l'ère de la vitesse a commencé, celle de la démesure aussi. La planète semble de mieux en mieux connue pourtant, des parties du globe ne sont pas encore accessibles et attirent la convoitise des explorateurs : c'est la conquête des pôles.

 

Robert Peary est le premier explorateur et maçon à atteindre le pôle nord en traîneau accompagné de 4 guides inuit le 21 avril 1909. Mais comme le pôle est un océan glacial, la dérive de la banquise n'a probablement pas permis à PEARY d'atteindre précisément le pôle nord géographique. Un autre maçon Richard BYRB est le premier américain à survoler le pôle nord en 1926. il fut initié par la “federal lodge “ à l'Orient de Washington DC et fonda en 1935 la “First Antartic Lodge“ .

 

Le Pôle Sud est lui un continent difficilement accessible car il faut traverser le 40ème rugissant et les 50ème hurlants pour atteindre cette terre parmi les plus inhospitalières au monde.

 

Ernest Henry Shackleton est le véritable aventurier du pôle sud. Lors de sa première expédition en 1908 il gravit le mont Erebus sur l'île de Ross, un volcan haut de 3794 mètres. Ensuite, après un périple de 2000 kilomètres à pied en tirant 300 kg de traîneau chacun avec deux de ses compagnons, ils plantent l'union jack à l'emplacement du pôle sud magnétique. Cette première expédition lui vaut d'être anobli par Edouard VII.

 

Mais c'est lors de sa seconde expédition au pôle sud en 1914 qu'il va révéler ses qualités extraordinaires de chef, de survie et de maçon. Arrivé au large des côtes du continent blanc, son navire l'Endurance est pris par les glaces . Sa coque de bois ne tarde pas à  se briser par les mouvements de la glace. L’équipage quitte le navire qui sombre. Pendant plusieurs mois les 25 hommes campent sur un bloc de glace en attendant la débâcle de la banquise pour atteindre en chaloupe l'île éléphant. Shackleton éternel optimiste repart sur une chaloupe avec 5 hommes pour chercher des secours laissant le reste de l'équipage sur l'île. Après 17 jours de traversée il réussit à accoster et marche à travers une nature hostile pendant 36 heures avant d'atteindre le premier village. Grâce à cet exploit il sauva son équipage d'une mort certaine. Shackleton fut initié dans la Loge "Navy Lodge" de la Grande Loge Unie d'Angleterre à l'Orient de Londres, le 9 Juillet 1901

 

Roald Amundsens est lui aussi un géant de l'arctique. Il a déjà franchi le passage du nord ouest entre l'atlantique et le pacifique. Pour l'expédition pôle sud il appareille de norvège à bord du Fram  pour mouiller à l'extrême est de la mer de Ross et en traîneau à chiens et à skis Amundsens et quatre compagnons atteignent le pôle Sud le 14 décembre 1911.  Franc-maçon, il perdra la vie en 1928 au nom de la fraternité lors d'une expédition de sauvetage en mer de Barents de l'explorateur italien Umberto Nobile.

 

Juste un petit mot sur le commandant Charcot qui fut l'explorateur des pôles français et même s’il ne fût pas maçon il en eut toutes les qualités de vertu et de fraternité. Après avoir sillonné les mers froides des deux hémisphères et marqué l’empreinte française de l’exploration de ces régions désolées Il périt dans le naufrage de son navire le “pourquoi pas“ avec ses hommes non loin de Reykavik en Islande le 16 septembre 1936. La même année, il avait aidé un tout jeune ethnologue à aborder les côtes du Groenland. Ce Chercheur lui aussi français allait s’illustrer dans la connaissance de l’arctique et des Inuits il s’appelait Paul Emile Victor.

 

Nous sommes maintenant en 1969, le 16 juillet exactement. C'est le jour historique où 2 hommes foulent le sol lunaire. Neil Amstrong et Buzz Aldrin sont à ce moment les premiers explorateurs d'un autre monde et à contempler de la mer de la tranquillité où s'est posé eagle, leur module lunaire, notre planète à 384 000 km de distance. De si loin, Elle apparaît d'un bleu parfait mais aussi petite et  fragile dans le vide infini de l'espace.

 

“Un petit pas pour l'homme mais un bon de géant pour l'humanité“ dira Amstrong. Cet exploit autant technologique qu'humain est l'entreprise qui   a le plus mobilisé l'intelligence, le risque, le courage et la quête de réponses face à l'inconnu malgré les immenses dangers d'une telle mission.

Et ce sont bien 2 maçons qui les premiers réalisèrent cet exploit. Niel Amstrong ne revendiqua jamais son appartenance à l'ordre. Buzz Aldrin lui ne s'en cacha pas. Il  fut initié au REAA dans la “loge MontClair“ à l'Orient du New Jersey en 1965.

 

 

Et demain me direz -vous?

 

Demain d'autre mondes restent à découvrir, explorer et comprendre. Des profondeurs de la terre et des océans aux monde secret des dernières jungles tropicales ou encore aux planètes lointaines du système solaire, ou au-delà vers les nouvelles exoplanètes et peut être les vies extraterrestres qu’elles pourraient abriter ; la quête est aussi vaste que l’univers et presque sans fin.

 

Et si pour nous maçons le chemin initiatique et symbolique nous donne parfois quelques clés sur l'au-delà de l'horizon spirituel c'est peut-être également le voyage et l'exploration du réel qui forment la parfaite synthèse entre chacun d'entre nous et le cosmos.

 

J'ai dit

Vénérable Maître

J-P B.